CHAPITRE H
Du peu <£ estime de soi-même.
e désir de savoir est naturel aux hommes , Tesque avec eux il naît et ne meurt qu'avec eux (1) ; ais , 6 Dieu, dont la main nous fait ce que nous sommes, ^^ue peut-il sans ta crainte avoir de fructueux 9
-* fJn pauvre paysan , dans son humble ignorance (2), -Çwi ne sait que t'aimer, et n'a que de la foi, &^aut mieux qu'un philosophe enflé de sa science , ^^ui pénètre les deux, sans réfléchir sur soi (5).
^ ^^ui se connoît soi-même, en a l'âme peu vaine [A) ; *SVi propre connoissance en met bien bas le prix ; -2?* tout le faux éclat de la louange humaine 3V J est pour lui que l'objet d'un généreux mépris.
c ~4<u grand jour du Seigneur, sera-ce un grand refuge X)' avoir connu de tout et- la cause et l'effet f Ht ce qu'on dura su fléchira-t-il un juge Qui ne regardera que ce qu'on aura fait f
û Les savants d'ordinaire aiment qu'on les regarde,
Qu'on murmure autour d'eux : voilà ces grands esprits f (S)
a Melior est profecto humilis rusticus qui Deo servit, quam supt T °usphilo$ophus qui , sen'eglecto, cursum cœli considérât.
» Qui bene se ipsum cognoscit , sibiipsi viUscit. c Si scirem omnia quœ in mundo sunt et non essem in charilate, quid me juvaret coram Deo , qui me judicaturus est ex facto ? à Scientes libenter volunt vide ri, etsapienles dici r
Et s'ils ne font du coeur une soigneuse garde , De cet orgueil secret ils sont bientôt surpris.
Au reste , plus lu sais , et plus a de lumière Le jour qui se répand sur ton entendement ; ' . Plus tu seras coupable à ton heure dernière , Situ n'en a vécu d'autant plus saintement.
Trouve à t'humilier, même dans ta doctrine ; Quiconque en sait beaucoup , en ignore encor plus (6) ; Et qui sans se flatter en secret s'examine , Est de son ignorance heureusement confus.
Fuis la haute science , et cours après la bonne (7) ; Apprends celle de vivre ici-bas sans éclat ; e Cherche à n'être connu , s'il se peut , de personne , Ou que personne enfin n'en fasse aucun état.
L'auteur n'a pas voulu , comme on pourroit le croire , condamner la science , mais l'orgueil qui naît de l'oubli de Dieu. Il commence par reconnoître que l'homme éprouve le besoin de savoir. Ce besoin de s'élancer dans l'inconnu , dont l'homme est tourmenté , est une des preuves de l'immortalité de son âme. Mais la preuve de sa corruption et de sa petitesse , c'est l'orgueil qui le porte à méconnoitre jusqu'à l'Etre sans lequel il n'est rien qu'une cendre présomptueuse. Et qu'est, en effet, l'homme , détaché de Dieu , osant nier la Providence et s'efforçant de nous en dérober les rayons ? Une insolente poussière , qui croit aujourd'hui obscurcir le soleil , et demain sera de la boue.
e A ma nesciri.
IMITATION DE J. C. LIV. I , CH. II. 4t
(1) Le désir de savoir est naturel aux hommes , Presque avec eux il naît et ne meurt qu'avec eux.
Corneille dit : sans mourir quavec eux. Le poëte de la pensée plus que du style encore , semble avoir voulu exprimer ici la ténacité de ce désir d'apprendre qui a pu porter, par exemple , un Pline le Naturaliste à scruter, sous l'éruption du Vésuve , le phénomène épouvantable dont il alloit être accablé ; préoccupation invincible , sous laquelle un médecin mourant étudie encore , jusque sur lui-même , le progrès du mal qui va le lancer dans l'impénétrable avenir.
(2) Un pauvre paysan , dans son humble ignorance ,....
Toutes les éditions portent :
Un paysan stupide et sans expérience ,
ce qui ne rend pas humilis rusticus : la stupidité 9 loin cTêtre la même chose que l'humilité , est souvent , au contraire, compagne de l'orgueil. Que de sots présomptueux qui vous dressent les cornes , ainsi que l'épi vide de Montaigne , et qui s'imaginent dans leur dédain stupide, s'élever au-dessus des vérités devant lesquelles tant d'hommes éminents se sont humiliés !
(5) Vaut mieux qu'un philosophe enflé de sa science , Qui pénètre les deux , sans réfléchir sur soi.
L'astrologue qui, tout fier de lire dans les astres, veut toujours s'élever, sans retour sur lui-même , et se laisse tomber dans un puits, est la fidèle image de l'homme <pi'un savoir orgueilleux précipite dans l'abîme , auquel
échappe r humble villageois qui , dirigé par la foi , suit le chemin battu.
(4) Il connott l'univers et ne se connoît pas,
a-t-on dit de l'astronome Lalande, qui se croyoit athée r et qui n'étoit que fou. Heureuse aberration !
Quant au précepte donné par les sages de tous les* temps de se connoitre soi-même, comme si c'étoit pour beaucoup de gens la plus mauvaise connoissance qu'ils pussent faire , vous les voyez s'évitant sans cesse , ne pouvoir être seuls, chercher à s'étourdir, et repoussant jusqu'au miroir que le moraliste leur présente. « On craint dé se voir tel qu'on est , parce qu'on n'est pas tel qu'on devroit être , » a dit Fléchier.
(3) Les savants d'ordinaire aiment qu'on les regarde, Qu'on murmure autour d'eux : Voilà ces grands esprits ! .
Voici comment le traducteur en vers latins de Ylmitotion, dont parle Corneille dans sa préface, rend ce passage :
Quis sapiens digito monstrari , et dicier : Hic est Abnuit?
Ce trait, qui n'est pas dans V Imitation, est évidemment emprunté à Perse qui avoue, dans une de ses satyres, qu'il est doux d'être montré au doigt , et d ? entendre dire de soi : C est lui !
Le même traducteur latin est plus orignal , quelques vers après, quand il rend ces mots Multa verba non satiant animam , par ces deux vers où la déesse de l'éloquence profane , Suada , et son plus illustre inter-
prête , Cicéron , sont immolés à la philosophie chrétienne :
Tullius, esto, vocer, suaddque disertior omni , Non saturant animœ , verba rotunda, famem.
Corneille , dans une strophe que nous avons passée, traduit ainsi :
Des mots les mieux rangés la charmante imposture Ne remplit point une dme. . .
Le curé de Montauban dit mieux :
Ce n'est point de grands mots que l'âme se nourrit.
De grands mots ne valent pas pourtant verba rotunda;
ces phrases boursoufflées qui remplissent la bouche , et
laissent l'âme vide : non saturant famem animœ.
Mais aucun des traducteurs ne reproduit ces mots :
Bona vita réfrigérât mentem. Le bon Collin dit dans
son Optimiste :
On sent
Qu'une bonne action vous rafraîchit le sang ; Mais réfrigérât mentem est bien autrement hardi.
(6) Quiconque en sait beaucoup, en ignore encor plus.
Ce vers ne rend pas Scito quœ nescis , qui rappelle le mot de Socrate : Ce que je sais, cest que je ne sais rien. Du reste le style de toutes ces stances est ferme et digne de Corneille. Nous en avons , à la vérité , supprimé huit , qui n'étoient qu'une foible répétition des mêmes idées. Les coupures que nous serons obligés de faire au chapitre suivant , pour en voir toute la beauté , seront bien plus essentielles encore.
(7) « Je définis la morale , dît Mârmontel , la science de la vie , en vue de f éternité. »
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