CHAPITRE V
De la lecture de t Ecriture sainte.
a Cherche la vérité dans la sainte Ecriture,
Et lis 4u même esprit Le texte impérieux de sa doctrine pure, Que tu le vois écrit.
Lis un livre dévot , simple , et sans éloquence ,
Avec plaisir pareil Que ceux où se produit V orgueil de la science
En son haut appareil.
Ne considère point si V auteur d'un tel livre Fut plus ou moisis savant;
Mais s'il dit vérité , s'il t'apprend à bien vivre, Feuillettc*4e souvent.
Quand son instruction est salutaire et bonne , Donne-lui prompt crédit ;
Et sans examiner quel maître te la donne , Songe à ce qu'il te dit (1) .
b L'autorité de l'homme est de peu d'importance,
Et passe en un moment:
Mais cette vérité que le Ciel nous dispense , Dure éternellement.
a Omni s Scriptura sacra eospiritu débet legi quofacta est. b Homines transeunt -, sedveritas Do mini manet in oeternum.
e Sans égard à personne, avec nous Dieu s' explique
En diverses façons , Et par tel qu'il lui plait sa bçnté communiqué Ses plus hautes leçons (2) .
Le sens de sa parole est souvent si sublime y
Et si mystérieux, Qu'à trop l'approfondir il égare , U abîme
L'esprit du -curieux (5).
De ce trésor ouvert la richesse éternelle
A beau nous inviter; Si l'on n'y porte un cœur humble , simple , et fidèle ,
On n'en peut profiter (4).
(1) L'auteur, après avoir dit qu'il faut chercher avant tout la vérité dans l'Ecriture sainte, passe aux livres Sortis de la main des hommes , et semble faire allusion au Sien ; comme s'il eut prévu les recherches dont il devoit ^tre l'objet, il s'adresse à son lecteur: « Ne cherche Point , dit-il 1 qui a fait cet écrit , mais bien ce qu'il ren- IWme. » Non quceras quis hoc dixerit, sed qttid di- ^atur attende. Il ajoute : « L'homme passe, et la vérité demeure éternellement... Dieu parle à notre cœur en diverses manières , et par des personnes très-diverses. » Quelle profondeur dans ces réflexions ! Demandez aux liomaies convertis à la religion quelle lumière les a frappés , et par quelle voie ils y sont parvenus ; vous verrez cjp'il en est plusieurs : la première et la plus sûre est eelle des bonnes œuvres..... Mais pardon, lecteur,
c Sine per son arum acceptione , partis modis lo quitter nobis Deus.
d'oser, moi très-indigne , vous tenir ce langage : Non quœras quis hoc dixerit. . .
(2) Le curé de Montauban , qui jusqu'à présent nous a paru inférieur à Févêque de Dijon, est supérieur à Corneille lui-même , dans ces quatre vers d'une facture toute cornélienne :
Que nous apprend le nom d'un auteur èrudit ?
Laissons l'homme qui parle, et voyons ce qu'il dit. Par l 1 homme, quel qu'il soit , le vrai se manifeste ; Comme un trait l'homme passe, et la vérité reste. -
Cles mots: « Par l'homme, quel qu'il soit» rappellent le miraculeux instrument dont Dieu se servit pour réformer une abbaye célèbre , tombée dans le relâchement , et qui se trouvoit , par un abus trop commun ,, confiée à tme jeune abbesse toute mondaine. Voici ce que Racine rapporte à ce 'sujet, dans son Histoire de Port-Royal : « Un capucin qui étoit sorti de son couvent par libertinage , et qui alloit se faire apostat dans les pays étrangers , passant par hazard à Port-Royal , fut prié par iPabbesse et les religieuses de prêcher dans leur église. Il le fit; et ce misérable parla avec tant de force sur le bonheur de la vie religieuse , sur la beauté et • sur la sainteté de la règle de S. Benoit, que la jeune abbesse en fut vivement émue. Elle forma dès-lors la résolution, non-seulement de pratiquer sa règle dans toute sa rigueur, mais d^employer même tous ses efforts pour la faire aussi observer à ses religieuses. . . . Dieu bénit si bien cette conduite , qu'elle les gagna tontes les ynes après les autres , et qu'en moins de cinq ans , les
austérités de S. Benoit furent établies à Port-Royal , de la manière qu'elles le sont encore aujourd'hui. »
(3) Le texte latin porte : « Souvent notre curiosité nous embarasse dans la lecture des saintes Ecritures. » A cette image un peu foible impedit, Corneille en a substitué une autre plus énergique qu'il paroît avoir empruntée à ces paroles du livre des Proverbes : Qui scrutator est Majestatis , opprimetur a gloria , et dont on pourra voir toqte la portée dans cet admirable fragment d'un discouTS du P. Guénard, jésuite, couronné à l'Académie françoise en 1755 : « Quelles sont, en matière de Religion , les bornes où doit se renfermer l'esprit philosophique ? Il est aisé de le dire : la nature ellemême l'avertit à tout moment de sa foiblesse , et lui marque en ce genre les limites étroites de son intelligence. Ne sent-il pas à chaque instant , quand il veut avancer trop avant, ses yeux s'obscurcir et son flambeau s'éteindre ? C'est là qu'il faut s'arrêter. La Foi lui laisse tout ce (Ju'il peut comprendre ; elle ne lui ôte que les mystères et les objets impénétrables. Ce partage doit-il irriter la raison ? Les chaînes qu'on lui donne sont aisées à porter ; elles ne doivent p^roître trop pesantes qu'aux esprits vains et légers. Je dirai donc au philosophe : Ne vous agitez point contre ces mystères que la raison ne sauroit percer ; attachez-vous à l'examen de ces vérités qui se laissent approcher, et qui répondent de toutes les autres ; ces vérités sont des faits éclatants et sensibles , dont la Religion s'est comme enveloppée tout entière , afin de frapper également les esprits grossiers et subtils. On livre ces faits à votre curiosité ; voilà les fondements
de la Religion. Creusez donc autour ; essqyez de les ébranler, descendez avec le flambeau de la philosophie jusqu'à celte pierre antique tant de fois rejetée par le* incrédules, et qui les a tous écrasés. Mais lorsque, arrivé à une certaine profondeur, vous aurez trouvé la main du Tout-Puissant qui soutient depuis l'origine du monde ce grand et majestueux édifice, arrêtez-vous, et ne creusez pas jusqu'aux enfers. »
(4) Les stances que nous avons conservées de ce chapitre sont bien. Seulement dans la dernière, le mot fidèle ne rend pas fideliter qui vient de fides. Le curé de Montauban dit avec autant d'exactitude que de précision :
Veut-on lire avec fruit , qu'on le fasse avec foi.