CHAPITRE VI
Des Affections désordonnées.
a Quand l'homme avec ardeur souhaite quelque chose , Quand son peu de vertu n'oppose Ni règle à ses désirs, ni modération, Il tombe dans le trouble et dans l'inquiétude Avec la mime promptitude Qu'il défère d sa passion.
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a Qua ndocumque homo aliquid inordinate appétit , staiim in se fit inquietuë.
b L'avare et le euperbe incessamment se gênent. Et leurs propres vœux les entraînent Loin du repos heureux qu'ils ne goûtent jamais. Mais les pauvres d'esprit, lès humbles en jouissent, Et leurs dmes s'épanouissent Dans l'abondance de la paix.
Qui n'est point tout-à-fait dégagé de soi-même,
L'homme charnel encor, qui s'aime, FoU peu d'occasions sans en être tenté :
Les objets les plus vils surmontent sa foiblesse , Et le moindre assaut qui le presse L'atyerre avec facilité.
c Oui y qui de cette chair à demi se détache ,
Se chagrine quand il s'arrache Aux plaisirs dont l'image éveille son désir; Et faisant à regret un effort qui l'attriste,
Il s'indigne quand on réèiste (1)
Ace qu'il lui plaît de choisir,.
Que si lâchant la bride à là concupiscence,
Il emporte la jouissance Où l'a fait aspirer ce désir déréglé ; Soudain le vif remords qui le met à la gêne
Redouble d'autant plus sa peine,
Que plus il s'étoit aveuglé.
h Saper bus et avarus nunquam quiescunt.
Pauperet humilis spiritu in multitudine pacis conpersantur.
Qui non perfecte in se moriuus est , cito Untatur et pincitur in parvis et vilibus rébus.
c Bt ideo sœpe habet trislitiam cum se subtrahit UvU*r\ eiiam indignatur si quis si résistif.
58 CQfiNEILLE.
Il recouvre la vue au milieu de sa joie,
Mais seulement afin qu'il voie t Comme ses propres sens se font ses ennemis; Et que sa passion, qu'il a prise pour guide,
Ne fait point le bonheur solide
Qu'en vain Us' en étoit promis.
C'est donc en résistant à ces tyrans de Vdme, Qu'une sainte et divine flamme
Nous donne cette paix que suit un vrai bonheur ;
Mais qui sous leur empire asservit son coprage, Dans quelques délices qu'il nage, Jamais ne la trouve en son êœur.
Non, ces hommes charnels , dont les cœurs s'abandonnent A tout ce que les sens ordonnent ,
Ne possèdent jamais un bien si précieux ;
Mais les spirituels en qui l'âme fervente Rend la grâce toute puissante, Le reçoivent toujours des deux.
L'orgueil , l'ambition , l'avarice , sont les passions qui éloignent le plus de cette pauvreté <Pesprit , qui n'est point la sottise , comme le croit le monde , mais bien au contraire la plus sage et la plus riche des vertus : l'abnégation de toute prétention personnelle, ou si l'on veut, la modération , car nous ne croyons pas qu'il faille prendre à la lettre ce vers que Corneille met ailleurs dans la bouche de Jésus-Christ :
Quitte tout , mon enfant , et tu trouveras tout.
Ce seroit s'écarter de cette modération dont nous parlons , tomber dans l'eicès , et imiter la folie du sage
de l'antiquité qui jeta dans la mer tout ce qu'il possédoit* pour pouvoir crier s Je suis libre !
Le christianisme , bien compris * impose à ses disciples quelque chose de mieux que cette liberté: c'est l'obligation de servir nos frères , dans l'état de société où nous a placés la Providence ; c'est de nous dépouiller feulement de nos cupidités, de nos convoitises, et de **ous appauvrir de cet esprit du monde qui n'est (pie de l'orgueil et un égoïsme insatiable*
Aux hommes agités des passions qui demandent toujours et qui dévorent, le poète oppose avec bonheur ces mvres d? esprit, à qui rien ne manque (ils ne convoient rien) , et dont l'âme s'épanouit dans la plus heu- *^use abondance.
H oppose aussi, avec plus de détail que son auteur ,
*^s âmes pures et paisibles , aux infortunés qui n'ayant
**:risé qu'à demi la chaîne de leurs sens, la traînent par-
nit en aveugles, et tout-à-coup retombent : rechutes
frayantes ! au milieu desquelles ils voient , dans leur
^l^lire, l'abîme où ils se sont plongés, et d'où un secours
*i^en. haut peut seul , comme nous le verrons tout-à-
^ leure , les faire remonter à la grâce.
(1) Il s'indigne quand on résiste. . *
Corneille a bien traduit : l'humeur de l'homme abanonné aux plaisirs dés sens n'est point douce , mais bien iutôt violente et cruelle, comme on l'a observé. Le ot leviter n'appartient donc point à la phrase où l'a fait
entrer une ponctuation fautive dans presque toutes les
éditions.