CHAPITRE XIII
De la résistance aux tentations.
a La flamme est V épreuve du fer, La tentation l'est des hommes; Par elle seulement on voit ce que nous sommes , Et si nous pouvons triompher.
Lorsqu'à frapper elle s'apprête, Fermons-lui la porte du cœur; On en sort aisément vainqueur f Quand dès l'abord on lui fait tête:
Qui résiste trop tard , a peine à résister, Et c'est au premier pas qu'il la faut arrêter.
b , D'une foible et simple pensée L'image forme un trait puissant ; Elle flatte , on s'y plaît ; elle émeut, on consent , Et Vâme en demeure blessée.
Ainsi notre fier ennemi Se glisse au-dedans et nous tue , Quand Vdme soudain abattue Ne lui résiste qu'à demi; Et dans cette langueur, pour peu qu'il l'entretienne , Des forces qu'elle perd il augmente la sienne.
a Ignis probat ferrum , et tentatio hominem justum. Nescimus scepe quid possimus j sed tentatio aperit quid simus.
Vigilandum tamen est, prœcipue circa initium tentationis : quia tune hostis facilius vincitur. Unde quidam dixit:
Principiit'obsta: ëerm medicina pOratur...
b Nam primo occurrit menti simple* cogitatio : deindeforlis imagi-
IMITATION Dft J. G. LIV. I, CH. XIII. 79
c Or donc , ne nous relâchons pas Quand la tentation redouble ; Mais redoublons plutôt nos ferveurs dans ce trouble, Pour offrir d Dieu nos combats :
Des saints lorsque Von suit la trace , C'est contre mille assauts qu'enfin Après s'être ouvert un chemin Pour mieux remonter à la grâce , On soumet les désirs qui sont bien combattus , Et les vices détruits se changent en vertus (1).
Ce chapitre , si beau dans l'original , n'a fourni à Corneille que ces trois strophes énergiques^ et à Févêque de Dijon ces vers d'un caractère tout différent :
Il faut souffrir, .. U n'est âme si sainte
Qui quelquefois ne ressente l'atteinte
Du tentateur. . . Et pourtant ces combats,
Quelque fâcheux qu'ils soient, ne laissent pas
D'être lin grand bien. ... l'âme qui les endure ,
En sort plus humble , et plus forte et plus pure.
C'est une école ouverte à la vertu;
Les plus grands saints ont le plus combattu ,
Tous ont passé par des torrents de flamme , .
Tous ont ainsi purifié leur âme ,
Gagné le ciel. . . Ceux qui n'ont pu , comme eux.,
Subir l'épreuve , ont péri malheureux.
natio ; postea delectatio, et motus pravus, et assentio. Sicque paulatim ingreditur hostis malignus ex toio , dum illi non resistitur in principio.
c Non debemus desperare cum tentamur, 9«d eo ferventius Dtum exorare... Ibi majus me ri tu m exrstit, et virtus melius patescit.
Ici la fuite est vaine , il n'est sur terre Lieu si désert , ni si saint monastère Où nous puissions être à l'abri des coups D'un ennemi que nous portons en nous.
D'où vient cela ? de la concupiscence Qui souilla l'homme au jour de sa naissance : Or comme il fut dans le crime enfanté , Tant qu'il vivra , l'homme, sera tenté.
Pour y mettre ordre , il convient faire usage De patience et de fermeté sage ; Il faut au mal s'opposer constamment ; Mais sans dépit et sans emportement :
d Bien plus fera douceur et patience (Le Ciel aidant) qu'humeur et violence.
Tous ces vers, moins forts, moins poétiques que ceux de Corneille , sont pleins de grâce , de douceur, et rappellent la manière de Lafontaine, que M. de Boisville imite parfois d'autant plus heureusement, qu'il nous montre , comme dans ces deux chapitres , des rapports frappants entre notre fabuliste et Fauteur de Y Imitation .
(1) On soumet les désirs qui sont hien combattus , Et les vices détruits se changent en vertus.
« Le péché converti en pénitence, dit St. François de Sales , est comme cet insecte vénéneux qui , après sa morsure , réduit en poudre devient un médicament salutaire. »
d Paulatim t et per paticntiam et longanimitatem , Deo jupante, me lias superabis, quam •um duritia et importunitate.
Ces deux beaux vers viennent fort bien après mille assauts, sur tes traces des saints , pour remonter à la grâce : expressions dont l'esprit de la religion a enrichi les lettres et surtout les moeurs, et qu'on peut joindre aux exemples cités dans notre Introduction.
Pour ne pas charger h mémoire des jeunes gens (à qui ce travail est surtout destiné), nous avons été obligé de retrancher dans ce chapitre un grand nombre de strophes incorrectes ou lâches , qui pourroient presque être résumées dans ce vers heureux :
La vie est un combat , dont la palme est aux deux.