CHAPITRE XIV
Sur les jugements téméraires.
Fais réflexion sur toi-même,
Et jamais ne juge autrui;
Qui s'empresse à juger de lui ,
S'engage en un péril extrême.
Il travaille inutilement,
Il se trompe facilement,
Et plus facilement offense.
Mais celui qui se juge, heureusement s'instruit A purger de péché ce qu'il fait , dit, ou pense ; Se trompe beaucoup moins , et travaille avec fruit.
L'auteur revient sur ce sujet important, qu'il avoit déjà traité dans le chapitre ly. Malheureusement la traduction de Corneille n'offre presque rien qui mérite d'être cité. On n'y trouve pas surtout assez bien exprimée la pensée que nos dénigrements sont presque toujours l'effet de la passion , de l'amour-propre , et que nous ne jugeons des autres que par un retour secret sur nousmêmes. Gette observation trop vraie, nous allons en trouver les développements dans un de nos grands écrivains, dans St. François de Sales, dont la douce morale a tant de rapport avec celle de Y Imitation. Voici ce que dit ce grand homme des Jugements téméraires dans son Introduction :
« Il y a des cœurs aigres , amers et âpres de leur nature , qui rendent pareillement aigre et amer tout ce qu'ils reçoivent , et convertissent y comme dit le Prophète, le jugement en absynthe, ne jugeant jamais du prochain qylavee toute rigueur et âpreté. Ils ont grandement besoin de tomber entre les mains d'un bon médecin spirituel; car cette amertume de cœur leur étant naturelle, est mal-aisée à guérir... La charité est le grand remède à tous maux , mais spécialement pour celui-ci. Toutes choses paroissent jaunes aux yeux des ictériques , et qui ont la jaunisse... Celles ce péché de jugement téméraire est une jaunisse spirituelle , qui fait paroître toutes choses mauvaises aux yeux de ceux qui en sont atteints... Aucuns jugent témérairement, non par aigreur, mais par orgueil , leur étant avis qu'à mesure qu'ils dépriment l'honneur d'autrui , ils relèvent le leur propre. Esprits arrogants et présomptueux qui s'admi-
rent eux-mêmes , et se colloquent si haut en leur propre estime , qu'ils votent tout le reste comme chose petite et basse* Je ne suis pas comme le reste des hommes , disoit ce Pharisien. Quelques-uns n 1 ont pas cet orgueil manifeste, ains seulement une certaine petite complaisance à considérer le mal d'autrui , pour savourer, et faire savourer plus doucement le bien contraire , duquel ils s'estiment doués; et cette complaisance est si secrète et imperceptible , que si on n 1 a pas bonne vue on ne la peut découvrir ; et ceux-mêmes qui en ftont atteints ne la connoissent pas, si on ne la leur montre. Les autres, pour se flatter et excuser envers eux-mêmes, jugent volontiers* que les autres sont vicieux du vice auquel ils se sont voués, et que la multitude des criminels rend leur péché moins blâmable. »
Veut-on voir comment Molière traite le même sujet ?
Ceux de qui la conduite offre le plu? à rire, Sont toujours sur autrui les premiers à médire \ Us ne manquent jamais de saisir promptement L'apparente lueur du moindre attachement, D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie , Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie : Des actions d" autrui , teintes de leurs couleurs, Ils pensent dans le monde autoriser les leurs , Et ; sous le faux espoir de quelque ressemblance , Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence , Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés De ce blâme public dont ils sont trop chargés.
Si ces gens qui teignent de leurs couleurs les actions d f autrui , n'ont pas précisément cette jaunisse spirir-
tue/le qui parfois nous fait tout voir en jaune , quoique le jaune ne soit qu'en nous, du moins dans ces esprits dénigrants qui jugent volontiers que hë autres sont vicieux du vice auquel ils se sont voués , on ne peut s'empêcher de reconnoître ceux qui pensent donner le change sur leur conduite ,
Ou faire ailleurs jtomber quelques traits partagés De ce blâme public dont ils sont trop chargés.
Seulement, la manière du poëte comique est plus aigre, plus piquante ; celle du moraliste chrétien plus douce et plus salutaire. L'un voit , dans le vice , ample matière à rire; l'autre un mal dont on peut espérer la guérison , car la charité , comme il le dit , est le grand remède à tous maux. Ce n'est pas que , tout en plaignant les vicieux , St. François ne puisse, au besoin , stigmatiser le vice.
Quand , par exemple , il tombe sur ces gens colloques si haut en leur propre estime, il sait fort bien les comparer au paon qui , quand il fait sa roue pour se voir en levant ses belles plumes , se hérisse tout le reste , et découvre de part et $ autre ce qu!il a de honteux.
Mais après ces traits plaisamment acérés, le saint évêque applique sur la plaie le baume universel 4e la charité : c'est toujours là qu'il en faut revenir, comme nous le verrons dans les deux chapitres suivants.