CHAPITRE XX
De la solitude et du silence.
Dans ton âme veux-tu sentir une foi forte , Rentre dans ta cellule , et fermes-en la porte Aux tumultes du monde , à sa vaine rumeur (1) ;
N'en écoute point Vimposture ,
Et comme ordonne V Ecriture , Repasse au cabinet les secrets de ton cœur.
Vnpayen nous l'apprend, tout chrétiens que nous sommes.* m Je n'ai jamais , dit-U, été parmi les hommes , « Que je n'en sois sorti moins homme et plus brutal (2). »
(1 ) Il y a dans le texte : Exclude tumaltus mundi y et plus loin Claude super te ostium. Le poëte a rapproché ces mots pour en faire ces vers :
Rentre dans ta cellule , et fermes-en la porte Aux tumultes du monde, etc.,
(fi) Que je n'en sois sorti moins homme et plus brutal.
Il falloit simplement : « Que je n'en sois revenu moins
a 6( pis corde tenus cempungi, inira cubile tuum, et exclude tumultus mundi, sicut scriptum est : In cubilibu* vettris compungiminL In cella inverties quodforis sœpius amittes.
b Dixit quidam : Quoties inter hominesfui, minor homo redii.
homme. » L'évêque de Dijon a rendu ainsi cette pensée de Sénèque :
Je n'ai jamais , dit un ancien , Hanté les hommes dans ma vie , Sans être de leur compagnie Revenu moins homme de bien.
Le Curé paroît ici supérieur à l'Evêque :
L'homme , disoit jadis un sage qu'on renomme ,
L'homme , quand je le vois , me rend toujours moins homme.
Le singulier, substitué ici au pluriel , n'est pourtant Pas heureux : ce n'est point l'homme • individuellement ÏU^il faut fuir ; au contraire la charité nous dit de nous approcher de nos frères. Ce qu'on peut éviter et crainte , ce sont les hommes livrés au tourbillon du monde ; c est ce monde dont l'auteur aurait pu signaler davantage '^s nombreux écueils dans ce chapitre un peu monotone, ( artistement parlant). Pour nous faire aimer la solitude, e t la peindre avec intérêt \ il faut nous montrer, comme du port d'où l'on voit les orages , les agitations humaines.
Un écrivain contemporain et compatriote de Corbeille , dont il a quelquefois le génie mâle , Brébeuf, a près le succès de sa Pharsale , consacra la fin de sa * r op courte carrière à des Entretiens Solitaires , ou Méditations , en vers, entièrement ignorés aujour- ^hui. Ils forment un petit in~8°. qui vient par hazard <ta me tomber dans les mains , et où j'ai lu les stan-
ces suivantes , que je cite avec d'autant plus de plaisir , qu'elles remplissent en partie les lacunes de ce chapitre :
Qu'espérons-nous , mon âme , en nous donnant en proie
Aux faux biens d'ici -bas?
Attendons-nous du monde ou le calme , ou la joie ,
Que lui-même n'a pas?
Songeons que son éclat et que ses avantages
Ne sont que vanité , Et que tout trompe en lui , jusques aux témoignages
De sa félicité.
Que de soins toutefois , que de peines servîtes
Nous faut-il essuyer, Avant que d'arriver à ces douceurs stériles ,
Dont il croit nous payer !
Lassons-nous de courir vers un bien plus funeste
Qu'il ne semble éclatant ; Et songeons que pour plaire à la Bonté Céleste ,
Il n'en coûte pas tant.
Oui , Seigneur, je renonce à ce vil esclavage Où chacun veut blanchir ;
Quoiqu' allègue le siècle , ou qu'objecte l'usage * Il faut m'en affranchir.
C'est n'avoir pas vécu , d'avoir passé la vie Dans ce soin décevant ;
Et qui peut à ce prix contenter son envie % Est plus mort que vivant.
Il est temps désormais que mon âme soupire
Après un bien plus doux ; Et qu'au fond de mon cœur souvent je me retire
Pour ne parler qu'à vous.
Qui ne cherche que vous , ô Bonté sans seconde ,
Trouve en vous un appui ; Mais rame partagée entre vous et te Monde
Est tout entière à lui.
Souvent nous remportons jusque dans la retraite ,
En croyant le bannir ; Et, malgré nos efforts, son image indiscrète
Vient nous entretenir.
Jusque dans les lieux saints , où le fidèle adore
Vos suprêmes bontés , En vous offrant ses- vœux , notre âme rampe encore
Avec les vanités.
Là , pour nous , malgré nous , les entretiens des hommes
Ont encor des appas ; Et nous sommes souvent beaucoup moins où nous sommes ,
Qu'où nous ne sommes pas.
Des discours superflus et des visites vaines
C'est là le triste fruit ; De ces vils passe-temps les plaisirs ou les peines
Renaissent jour et nuit.
Ces conversations après quoi Ton soupire
M'ont enfin rebuté ; Souvent on n'y sauroit rien entendre , ou rien dire,
Digne d'être écouté.
Dans ce monde poli , c'est se rendre incommode , Et le mettre en courroux
C'est offenser l'usage et mépriser la mode Que d'y parler de vous.
Quiconque ose en ces lieux étaler vos merveilles Ou vanter vos grandeurs ,
Devient en même temps et l'ennui des oreilles Et le chagrin des cœurs.
A moins que d'attaquer et votre Providence
Et ses ordres couverts , Il faut ensevelir dans un profond silence
Vos miracles divers.
Ah ! c'en est trop, je veux rompre avec ces perfides
Et rompre sans retour, Sans jamais consentir que de si mauvais guides
M' égarent en plein jour.
J'irai , Seigneur, gémir de mon erreur extrême
En un séjour plus doux , Où du moins en secret je puisse avec vous-même
M'entreténir de vous.
Là , tout , jusques à l'ombre et jusque* au silence
Des rochers et des bois , Pour me parler de vous ne sera qu'éloquence
Et ne sera que voix.
C'est là que mon esprit vous rendra des hommages Qu'il vous doit en tous lieux ,
C'est là que je pourrai dans vos moindres ouvrages Vous voir presque des yeux.
Tandis que dans le monde où le luxe et le faste
Brillent de toutes parts , La visible splendeur de ce pouvoir si vaste
Se cache 'à nos regards.
Les célestes flambeaux envahi dans leur carrière '
Nous reflètent vos traits , Et parlent à nos yeux avec tant de lumière
Du Dieu qui les a faits ;
Nous ne savons y voir ni le Maître Suprême ,
Ni ce jour sans pareil ; Notre âme s'obscurcit , et dans le soleil même
Ne voit que le soleil.
Au contraire, Seigneur, dans ces bois solitaires
Et ces heureux .déserts , Les objets les plus vils se font de vos mystères
Les truchements diserts.
Là mes yeux vous verront jusqu'en la plus abjecte
Des plantes d'alentour, Mieux que dans les palais on ne voit l'architecte
Qui les a mis au jour.
Mais ce n'est pas assez que mon âme vous voie
En ces objets parlants , Si mon cœur ne s'exhale en des transports de joie
Et des soupirs brûlants.
De ces êtres muets il faut que l'éloquence
Pique mes volontés , Et qu'en me retraçant votre pouvoir immense
j'adore vos bontés.
Il faut que de vous seul ma raison m 1 entretienne
Et la nuit et le jour ; Qu'à l'amour insensé mon àme se reprenne ,
Et cède à votre amour.
Je vous' découvrirai l'ennui qui me possède
Et l'excès de mes maux : Et j'obtiendrai de vous un assuré- remède
A leurs rudes assauts.
Tous ces vers , sortis d'une âme profondément touchée , semblent couler de source. L'auteur pourtant n'est pas encore dans la solitude , mais déjà il s'en est fait une , en se retirant, comme il dit , au fond de son cœur. Il nous rappelle souyènt ici l'auteur de Y Imitation qui , dans ce même chapitre , cherche aussi , mais sans aucun contraste , à nous ramener à Dieu par la contemplation des beautés de la nature.
Brébeuf étoit si plein de ses nouveaux sentiments , qu'il les fit partager à plusieurs de ses amis : « Un d'eux , dit la Bibliothèque françoise , ( t. XVII p. 50), M. Guiffart , célèbre médecin de Rouen , qui avoit vécu jusqu'à quarante-cinq ans dans les préjugés du monde , avoit fait concevoir à M. Brébeuf le désir de coimoître la vérité. Celuï-ci, après de longues conférences , finit par convaincre son ami qui , sans s'arrêter à de vaines considérations qui s'opposoient à son changement , publia les motifs de sa conversion avec la lettre éloquente que M. Brébeuf lui avoit écrite sur ce sujet. »
IMITATION DE J. C. LIV. I, CHi XXI. 99