CHAPITRE XXII
De la considération des misères humaines,
a Mortel , ouvre les yeux , et vois que la misère Te cherche et te suit en tout lieu ; Qu'à ses rudes assauts tu ne peux te soustraire , A moins de recourir à Dieu.
Rien ne te doit troubler, rien ne te doit surprendre , Quand V effet mangue à tes désirs;
Puisque ton sort est tel que tu n'en dois attendre Que des sujets de déplaisirs.
h II n'est emploi , ni rang dont là grandeur se pare
De cette inévitable loi ; Et ceux qu'on toit porter le sceptre ou la tiare
N'en sont pas plus exempts que toi (1).
Les foibles cependant disent avec envie :
• Voyez que cet homme est puissant !
Qu'il est grand , qu'il est riche , et que toute sa vie Prend un cours noble et florissant ! »
Malheureux , regardez quels sont les biens célestes , Ceux-ci neparoîtront plus rien;
Et vous n'y verrez plus que des attraits funestes Sous la fausse image du bùm.
a Miser eris» ubicumque fueris, et quocumque te verteris , nisiad Deum te concertas, h Nemo est in mundo sine aliqua angustia, quanwis rex velpapa.
Tour-à-tour travailler, dormir, manger et boire ,
Et mille autres nécessités, Sont aux hommes de Dieu , qui n'aiment que sa gloire f
D'étranges importunités (2).
Oh, que tous ces besoins ont de cruelles gênes.
Pour un esprit bien détaché , Et qu'avec pleine joie il en romproit les chaînes
Qui l'asservissent au péché t
Ce sont des ennemis qu'en vain sa fureur brave , Puisqu'ils sont toujours les plus forts;
Et des tyrans aimés qui tiennent l'âme esclave Sous les infirmités du corps.
c Faut-il que cette vie en tout si misérable , Ait néanmoins un tel attrait , Que le plus malheureux et le plus méprisable Ne l'abandonne qu'à regret 9
Le pauvre qui l'arrache à force de prières ,
Avec horreur la voit finir ; Et l'artisan s'épuise en sueurs journalières ,
Pour trouver à la soutenir.
Que s'il étoit au choix de notre âme insensée De languir toujours en ces lieux ,
Nous traînerions nos maux , sans aucune pensée De régner jamais dans les deux.
c In tantum quidam ha ne amplectuntur vitam.(licet etiam vix ' necessaria laborando aut mendicando habeant), ut si po s sent hic &emper vivere, de regno cœlesli nr'hil curarent. O insani, qui tam profunde in terrenisjacent, ut nihilnisi carnalia sapianl!
d Les saints , les vrais dévots savoient mieux de leur être Remplir toute la dignité ; Et pour ces vains attraits il* ne faisoient parqître Qu'entière insensibilité.
Ils dédaignoient de perdre un moment aux idées Des biens passagers et charnels ;
Et leurs intentions, d'un saint espoir guidées, Voloient sans cesse aux éternels.
e Mon frère, à leur exemple, anime ton courage , Et prends confiance après eux; Quoiqu'il faille de temps pour un si grand ouvrage , Tu n'en as que trop, si tu veux.
t Jusques à quand veux-tu que ta lenteur diffère (5), Ose, et dis sans plus marchander:
Il est temps de combattre , il est temps de mieux faire , Il est temps de nous amender.
Prends-en l'occasion dans tes peines diverses ,
Elles te la viennent offrir :
Le temps du vrai mérite est celui des traverses ,
Pour triompher il faut souffrir.
d Sancti... non attenderunt quœ carni placuerunt, nec quœ hoc tempore floruerunt f sed tota spes eorumet intentio ad œterna hona Qnhelabat.
e Noli,f rater, amittere confidentiam proficiendi ad spiritualia ; adhuc habes tempus et horam.
f Quare vis procrastinare propositum tuum? Surge, et in instanti incipe, et die-: Nunc tempus estfaciendi, nunc tempus est pugnandi, nunc tempus est emendandi.
g Par un âpre chemin, par un torrent de flamme, On passe au repos tant cherché; Et sans violenter et $on corps et son âme, On ne peut vaincre le péché.
h Tant qu'à ce corps fragile un souffle nous attache , Tel est û tous notre malheur, Que le plus innocent ne se peut voir sans tache , Ni le plus content sans douleur.
Le plein calme est un bien hors de notre puissance,
Aucun ici-bas n'en jouit ; Il descendit du ciel avec notre innocence ,
Avec elle il s'évanouit.
Comme ces deux trésors étaient inséparables , Un moment perdit tous les deux;
Et le même péché qui nous fit tous coupables, Nous fit aussi tous malheureux.
Prends-donc 9 prends patience en un chemin qu'on passe
Sous des orages assidus , Jusqu'à ce que ton Dieu daigne te faire grâce ,
Et te rende les bien* perdus.
g Oportet te ttansire per ignem et aquam, an te quant vtnias in refrigerium.
h Quamdiu istud fragile corpus gerimus^sine peccato non possu» mus , nec sine tœdio et dolore vivere.
Libenter haberemus ab omni miseria quittera; sed quia per pecca* tum perdidimuê innocentiam, amisimus etiam itérant beatitudinem. Jdeoopottat nos tenere patieniiam et Dei expectare misericordiam f donec transeat iniquitas, et hase mortalités absorbeatur a mta.
Jusqu'à ce que sa main rompe ce qui te lie
A cette longue infirmité , Et qu'en toi dms le ciel la véritable vie
Consume la mortalité.
Ce trop fécond chapitre , où sont si admirablement exposées les misères tramâmes, Corneille Ta traduit avec son génie et son âme.
(1) Nul à son sort n'échappe , Fût-il roi , Kuvil pape ,
a dit un poète moderne. '
L'évêque de Dijon relevé cette pensée commune > par une addition extrêmement heureuse :
Visitant tour-à-tour les bergers et les rois,
Le malheur n'épargne personne : «
Le Saint-Pôre lui-même a ses maux. . . et la Croix. Surmonte la triple couronne.
Nous n'avons pas besoin de faire remarquer Tefiet pittoresque de cette Croix placée au bout du vers, comme au haut de la thiare.
Mais ce que nous devons ici rappeler, c*est ce que nous avons vu de nos jours ; le vénérable Pie VII r prisonnier-d'Etat au château de Fontainebleau ! et , peu d'années après, l'Empereur et Roi contraint , dansée même château, d'abdiquer le pouvoir qu'il avoit tourné contre le chef de l'Eglise. Nemo sine ançustia, quart* vis Rex vel Papa»
(2) Manger, dormir et boire ,
Et mille autres nécessités , Sont aux hommes de Dieu , qui n'aiment que sa gloire ,
D'étranges importunités.
Ces importunités sont , pour beaucoup de gens , le bonheur suprême :
On dort , on boit , on mange ; on mange , on boit , on dort; De ce régime , moi, je m'accommode fort ,
a dit je ne sais quel épicurien.
Il en est qui poussent plus loin V esprit gastronomique ( si ces mots peuvent s'accorder ) ; St. François de Sales n'a pas dédaigné de les peindre dans ces* lignes hardiment naïves de son Introduction : « C'est une vraie marque d'un esprit truand , vilain , abject , de penser aux viandes et à la mangeaille , avant le temps çlu repas ; et encore plus , quand , après icelui , on s'amuse au plaisir que l'on a pris à manger j s'y entretenant par paroles et pensées, vautrant soa esprit dedans le souvenir de la volupté que l'on a eue en avalant les morceaux , comme font ceux qui , devant dîner, tiennent leur esprit en broche, et après dîner, dans les plats. »
(5) Jusques à quand veux-tu que ta lenteur diffère?. . .
Les délais de la conversion ont fourni aux moralistes , même aux plus profanes , des réflexions salutaires. Voici celles que Martial adresse à un de ses amis : « Demain, dis-tu souvent Y demain je vivrai mieux : mais ce demain, quand viendra-t-il ? » '
Cras te victurum , cras dicte , Posthume , semper : Die mihi , cras istud , Posthume , quando venit?
Nous verrons le manuscrit françois de V Imitation exprimer par le verbe procrastiner , cette irrésolution qui nous empêche incessamment de nous convertir.
Je lis dans le même manuscrit cette phrase d'un discours que Pon croit aussi de Gerson : « Moult de gens sont retenus en leurs péchiés , pour ce qu'ilz ne se sont voulu corrigier à la voix de N. S. Quant souvent il les a voulu rappeler par occulte inspiration , il leur disoit : Tu as péchié , répens-toi .... Ils luy ont respondu , ainsi que chante le corbeau : crasj cras, cras, c'est-àdire demain , demain , demain. . • Advient que la porte est close , si que ( tellement que ) le péchié demeure dehors l'arche du pays célestiel , à tout sa voix corbeline ( avec ses cris de corbeau ) , pour ce qu'il n'a point voulu gémir avec le coulon ( la colombe). »
Ce n'est pas sur ce ton que Massillon s'élève contre Les Délais de la Conversion ; mais les deux orateurs vont au même but , à ce but moral que nous prêche Horace lui-même , dans des vers, que moi-même je n'ai pas craint de reproduire ainsi sur la scène françoise :
Toujours tarder , toujours remettre au lendemain I . . . . C'est imiter ce fou qui , trouvant en chemin ^ Une large rivière , attend , quand tout le presse , Que l'eau soit écoulée: elle coule sans cesse, Sans cesse coulera sans arrêter son cours; Le temps fuit avec elle , et l'homme attend toujours *.
Et souvent hélas ! qu'attend-il !
*..... Qui recte vivendi prorogat hordm, Rnsticus exspectat dum defluat amnis; at ille Labilur, et îabeturin omne volubilis œvum.
Hor. Ep. n.