CORNEILLES
Ce n'est pas grand effort de hanter sane guereîlt
Des esprit* doux , des gens de bien ; A se plaire avec eux la pente est naturelle, Et chacun aisément aime leur entretien.
Chacun aime la paix f la éherche, la conserve,
L'embrasse avec contentement ; Et se donne sans peine avec peu de réserve A ceux qu'il voit partout suivre son sentiment.
à Mais Utst des esprits durs , indisciplindbles , Dont on ne peut venir -à bout ; Il est des naturels farouches*, intraitables , Qui tirent vanité de contredire à tout.
Converser avec eux sans bruit et sans murmure ,
Est une <si grande action , Qu'il faut beaucoup de grâce à porter la nature Jusqu'à et haut degré de la perfection (4).
e Je te le dis encore , il est parmi le monde + Des genres d'esprits bien divers ; Il en est qui dans eux ont une paix profonde , Et sauraient la garder avec tout l'univers;
Il en est d'opposés? dont l'humeur inquiète
. L'exile à jamais de chez eux ; Et ne peut consentir qu'un autre se promette Un bonheur si contraire au chagrin de leurs vœux.
d Sedcum du ris et pe ruer sis, aut indisciplinatis, autnobis contra riantib us pacifiée posse vivtre, magna gratta est, et laudabile nimis virileque factum.
e Sunt qui seipsos in pace tenent , et cum aliis etiam pacem habent.
Et sunt qui nec pacem habent, neç alias in pace dimittunt; aliis *unt graves , sed sibi semper graviorts.
Ceux-là par tout à chargée , et les vivants suppliées
De qui se condamne à les voir \ Mais plus à charge encore à leurs propres caprices, Se donnent plus de mal qu'Us n'en font recevoir.
D'autres aiment la paix , et n'ont d'inquiétude
Que pour s'y pouvoir maintenir; Et d'autres sans relâche appliquent leur étude A réduire quelqu'autre aux soins d'y parvenir.
Cette paix cependant n'est peu ce que Von pense .»
Tant que nous sommes icirbas , Elle consiste plus dans une humble souffrance, Que dans l'oubli des maux que l'on n'éprouve pas.
t Qui donc goûte le mieux la paix la plus profonde f Celui qui sait souffrir lé mieux; Il triomphe icirbas de lui-même et du monde, Et comme enfant du ciel , son partage est aux deux (5).
Nous retrouvons dans ce chapitre Corneille tout entier, si Ton en excepte quelques vers que nous avons changés , comme on le verra.
(1) Le texte porte ces deux vers qui ne sont pas françois :
Prépare tes efforts à mettre en paix les autres , Par ceux de V affermir chez toi.
(2) Ce portrait de l'inconséquent , du brouillon , est
f Qui melius scit pâli, pacem habet majorera; ilte est viclor sui, dominus mundi, amicus C hristi , et hœres cœli.
jeté dans un moule depuis longtemps brisé, Boileau n^a rien de plus frappant. Le vers :
H n'a peint de rtpos et tfen laisse 4 personne
peut s'appliquer à certains hommes , et même à quelques peuples qui, suivant l'expression d'un orateur, « semblent jetés sur la terre pour n 1 être jamais en repos et n'y jamais laisser les autres. »
(3) Voici , dans cette strophe , le texte de Corneille , dont je n'ai conservé que le dernier vers qui est excellent :
Sa rigueur importune examine et publie Où manque le devoir d } autrui; Et lui-même du sien pleinement U s'oublie , Comme si Dieu jamais n'avoit rien dit pour lui,
(4) Le caractère de ces gens qui tirent vanité de 'contredire à tout , et avec qui Ton ne peut converser, nous rappelle ce contrariant M. Daube ,
Qu'une ardeur de dispute éveilloit avant l'aube. ... - Un voisin asthmatique , en l'embrassant un soir Lui dit : « Mon médecin me défend de vous voir. »
C'est ce mêmçM. Daube qui fut, à sa mort, affublé par Voltaire de l'épigraiftme suivante ;
Qui frappe-là? dit Lucifer. — « Ouvrez* c'est Daube! » — Tout l'enfer, A ce nom , fuit et l'abandonne. — * , « Oh ! Oh ! dit Daube , en ce pays , «. On me, reçoit comme à Paris:.
« Quand j'allois vate quelqu'un , je ne. trouvais personne. »
IMITATION DE #. C. Lit: II, CH. III. 44f
Le pauvre M. Daube, damné par Voltaire > auroit pu lui répondre par ces vers de Voltaire lui-même & Frédéric :
Vous me donnez , grand prince , avec trop de bonté , Des terres dan& votre domafine .
(5) Qui donc goûte 1$ mieux la paix la plus profonde f Celui qui sait souffrir le mieux \ Il triomphe ici -bas de lui-même et du monde , Et comme enfant du ciel , son partage est aux deux.
Nous trouvons dans les Mémoires de François Hue sur les dernières années de Louis XVI \ une application bien intéressante de ce passage. L'auteur ayant dit que le cabinet de retraite de S. M. dans la prison do Temple, n'avoit d'autres meubles <}ûe quelques chaises et un guéridon sur lequel se trotivoit , entr'autrés livres t une Imitation de J.-C. , que le roi lisoit soir et matin , ajoute : « Dans ce livre où tout respire une philosophie bien supérieure à celle des Sénèque , des Epictète , des Marc-Aurèle, le Roi Très Chrétien puisoit des maximes applicables à sa situation , et qui* par leur conformité avec ce qu'il éprouvoit au-dedans de lui , entretenoient et fortifioient ses dispositions. En effet, ce calme de l'âme , cette résignation sublime qui me faisoit dire qu'un monarque exerçant un si grand empire sur luimême étpit fait pour commander aux autres, ne serabloient-ils pas justifier la maxime de Y Imitation : « Celai qui sait le mieux souffrir, jouira de la plus grande paix. Celui-là sera vainqueur de lui-même et le maître du monde. » Il ne manquoit, pour compléter le sens de ce
passage, que d'appliquer au Roi Martyr, au fils de St. Louis, ces mots qu'ajoute l'auteur de Y Imitation : Et hœres cœli. « Et le ciel sera son héritage « >*
Il en prenoit possession
Quand Fange des douleurs Félevoit sur son aile , De la terre d'épreuve , à la vie éternelle.