CHAPITRE V
De la considération de soi-même.
a L'homme aveugle au dedans , rarement se défié De cet aveuglement fatal; Et quelque mal qu'il fasse, U ne s'en justifie * Qu'en s' excusant encor plus mal.
Souvent tout ébloui d'une vaine étincelle Qui brille en sa dévotion ,
Il impute d V ardeur d'un véritable zèle Les chaleurs de sa passion»
Comme partout ailleurs il porte une lumière Qui chez lui n'éclaire pas bien ,
Il voit en Vœil d' autrui la paille et la poussière , Et ne voit pas la poutre au sien.
a Sœpe non adveHimu* quod tam cctei intus èumus.
Sœpe maie agimus, et pejus excusamuu .
Passione interdum interius movemur, et zelum puta'mus.
Parva in aliis reprehendimus, et nostra majora pertransimus.
L'auteur, qui n'a pas épuisé ce sujet fécond, y revient ici ; mais il est inférieur à lui-même. Corneille du moins rappelle, d'après l'Evangile, l'étrange inconséquence de l'homme qui voit dans f œil de son frère une paiHe , et ne voit, point dans le sien une poutre. Nous retrouvons ce bizarre égoïsme dans La Besace de Lafontaine où les animaux, voire même les plus sages, appelés par Jupin, se montrent tous mécontents de leurs frères, mais fort contents d'eux-mêmes. Le malin fabuliste en vient à notre espèce , qu'il juge supérieure à toutes les autres , en folie:
Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes. On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain.
Le Fabricateur Souverain Nous créa besaciers tous de même manière , Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui. 11 fit pour nos défauts la poche de derrière , Et celle de devant pour les défauts d'autrui.
Cette moralité satyrique s'arrête-là; Fauteur de V Imitation a été plus loin : Corneille lui doit ces vers , que je n'ai pas cités dans le dernier chapitre du livre I er , parce qu'ils y étoient mal amenés v et qu'ils dévoient trouver ici leur place :
Agis donc fortement, et fuis-toi violence Pour te soustraire au mal où tu le vois pencher ; Examine quel bien tu dois le plus chercher, Etportes-y soudain toute ta vigilance :
Mais ne crois pas en toi le voir jamais assez ; Tes sens à te flatter toujours intéressés T en pourr oient souvent faire une fausse peinture» Porte les yeux plus loin, et regarde en autrui
Tout ce qui fy déplait* tout ce qu'on y censure, Et déracine en toi ce qui te choque en lui.
Dans ce miroir fidèle exactement contemple Ce que sont en effet et ce mal et ce bien; Et , les considérant d'un ml vraiment chrétien , Fais ton profit du bon et du mauvais exemple. Que l'un allume en toi V ardeur de V imiter.
Que Vautre excite en toi le soin de V éviter 9 Ou si tu l'as suivi , d'en effacer la tache ; Sers toi-même d'exemple , et t'en fais une loi , Puis qu'ainsi que ton œil sur les autres s'attache , Les autres à leur tour attachent l'œil sur toi.
Morale admirable, et d'une application continuelle.