CHAPITRES VII ET VIII
De t amour dé Jésus^Christ par dessus Unit.
De t amitié familière de Jésus-Christ.
a qu'heureux est celui qui de comr et £ esprit Sait goûter ce que c'est que d'aimer Jésus-Christ, Et joindre à cet amour le mépris de soi-même ! Oh qu'heureux est celui qui se laisse charmer Aux célestes attraits de sa beauté suprême, Jusqu'à quitter tout, ce qu'il aime 9 Pour un Dieu qu'il faut seul aimer/
b Qui de la créature embrasse les appas , Trébuchera comme elle , et suivra pas à pas L'un si fragile appui le débris infaillible.
L'amour de Jésus* Christ a tout un autre effet ; Qui le sait embrasser en devient invincible , Et sa défaite est impossible Au temps par qui tout est défait.
\ a Bealus qui intelligit quid s il amare Jèsum, et contemnere se ipsum propler Jesum. O porte t dilectum pro dilecto relinquere, quia Jésus pult solus et super omnia amari.-.Dilectio créature* falïax est
et instabilis, dilectio uero JesufideLis et stàbilis.
b Qui adhœret creaturœ, cadet cum labili : qui amplectkur Jesum,
firmabitur in wvum*
IMITATION DE J. C, LIV. Il, CH. VII et VIII. 451
c Ne mets point ton espoir sur un frêle roseau
Qui panche au gré du vent, qui flotte au gré de Veau , Sur le monde en un mot , ni sur sa flatterie : Sa gloire n'est qu'un songe , et ce qu'il en fait voir Pour surprendre un moment de folle rêverie ,
Comme la fleur de la prairie
Tombera du matin au soir.
d Tire-toi d'esclavage , et sache te purger De ces vains embarras que font les créatures; Saches-en effacer jusqu'aux moindres teintures; Romps jusqu'aux moindres nœuds qui puissent t- engager; Dans ce détachement tu trouveras des ailes Qui porteront ton cœur jusqu'aux pieds de ton Dieu , Pour y voir et goûter ces douceurs immortelles , Que dans celui de ses fidèles Sa bonté répand en tout lieu.
Mais ne crois pas atteindre à cette pureté , A moins que de la-haut sa grâce, te prévienne ,. A moins qu'elle t'attire , à moins qu'elle soutienne Les efforts chancelants de ta légèreté :
Alors par le secours de sa pleine efficace , Tous autres nœuds brisés, tout autre objet banni , Seul hôte de toi-même, et maitre de la place, Tu verras cette même grâce Tunir à cet Etre infini. \
c Non confidas , nec innilaris super calamum ventosum, quia Omniê carofenum, et omnis gloria ejus utflosfeni cadet,
d JBsta purus et liber àb intus , sine alicujus créatures implica~ -*nento.
Aussitôt que du eieldaus Vhmme elle descend , II n'a plus aucuT) faible , il peut tout entreprendre; L'impression du Vra* qui daigne la répandre, D'infirme qu'il étoit, Va rendu tout-puissant : Mais sitôt que ce bras la retire en arrière , L'homme dénué , pauvre % accablé de motheur* , Et livré par lui-même d sa foiblesse entière , Semble ne voit plus la lumière Que pour être en proie aux douleurs.
Ne perds pas toutefois le courage ou V espoir, Pour sentir cette grâce, ou partie, ou moins vive ; Mais présente un ernur ferme à tout ee qui f arrive , Et bénis te ton Sien te souverain vouloir.
Bans quelqufeœcès $ ennuis qu*un tel départ t'engage , Souffre tout pour sa gloire, attendant le retoury e Et songe qu'au printemps f hiver sert de passage , Qu'un profond calme suit Forage, Et que ta nuH fkk place au jour.
Moins serrées que la prose latme , ces staaees , surtout les deux dernières , sont riches de jtoësie. H n'étoit
guère possible de mieux traduire en vers ; l'évêque de Dijpn y est pourtant para&u dans ce passage t
Plus d'amour pour les créatures, Plus de liens honteux , plus de flammes impures;
Romps tes fers , renonce à tes goûts; Sois libre , et tu pourras à loisir reconnottre Quels transports en un cœur la liberté fait naître , % . Et combien le Seigneur est doux.
c Post kiemem ssquitnr esstas , posi noctêtn redit dies , et pmt Umpestatem serenilas magna.
IMITATION DE J. C. LIV. II, CH. VII et VIII. 453
C'est ici que sa grâce est surtout nécessaire ;
Sans elle, au monde, à soi, pourroit-on dire adieu?
Et sans cet adieu salutaire ,
L'union d'un cœur avec Dieu , Ce commerce enchanteur, délicieux mystère ,
Pourroit-eile avoir jamais lieu?
grâce } voilà ta puissance !
Avec toi , l'homme est tout ; sans toi , l'homme n'est rien ; L'imprudent qui te perd , sans force pour le bien , Nu , pauvre , et livré seul à son insuffisance, Semble Un vil animal , errant à l'abandon , Laissé là pour le joug , la verge et l'aiguillon ; Et cependant encore , en cet état funeste , Il doit bien se garder de jamais concevoir
Abattement ou désespoir'; Mais plutôt adorer la volonté céleste ; Et, soumis, de la grâce attendre le retour.
Le soleil à la fin dissipe les nuages , L'hiver cède au printemps , la nuit fait place au jour, Et le calme profond suit les bruyants orages.
L'évêque de Dijon, moins poète que Corneille, Test même moins que son modèle; mais dans ses vers, quelle grâce facile ! La suppression des articles qui rend tourà-tour sa phrase ou naïve ou rapide, la rend aussi plus expressive ; dans ces vers , par exemple , qui ne tombent , ainsi que le chrétien , que pour se relever :
Il doit bien se garder de jamais concevoir
Abattement ou désespoir, ' Mais plutôt adorer la volonté céleste.
Une semblable traduction , si elle n'avoit , comme la grâce dont elle abonde, ses langueurs et ses sécheresses, seroit un des meilleurs ouvrages de notre langue.