CHAPITRE X
De la reconnaissance pour les grâces de Dieu*
Veux-tu que la grâce divine
Coule abondamment dans ton cœur?
Fais remonter ses dons jusqu'à leur origine ,
N'en sois point ingrat à l'Auteur.
Il fait toujours grâce nouvelle
A qtSpour la moindre étincelle Lui témoigne un esprit vraiment reconnaissant ; Mais il sait bien aussi remplir cette menace ,
D'ôter au superbe la grâce Dont il prodigue à l'humble un effet plus puissant.
a Mets- toi dans le plus bas étage ,
Il te donnera le plus haut C est par V humilité que le plus grand courage
Montre pleinement ce qu'il vaut :
La hauteur même dans le mondé
$ur ce bas étage se fonde , Et le plus haut sans lui n'y saur oit subsister ; Le plus grand devant Dieu c'est le moindre en soi-même,
Et les vertus que le ciel aime Par les ravalements trouvent Vart d'y monter.
Si dans les moindres dons tu passée A considérer leur auteur,
a Porte te semper in infimum, et dabitur tibi summum : nam summum non stat sine infimo. Summi sancti apudDeum , minimi sunt apudse; et quanta gloriosiores , tanto in se humiliores.
IMITATION DE J. C. LIV. Il, CH. X. 167
Verrw-tu rien de vil , rien de foible en ses grâces ,
Rien de contemptible à ton cœur 9
On ne peut sans ingratitude
Trouver rien de las , ni de rude Dans les dons d?un si grand et si doux Souverain ; Et lorsqu'il fait pleuvoir des maux et des traverses,
Ce ne sont que grâces diverses Dont avec pleine joie il faut bénir sa main.
Outre la pensée , on peut remarquer dans ces strophes le mot contemptible , mais surtout ces deux vers singulièrement pittoresques :
Et les vertus que le ciel aime Par les ravalements trouvent Vart d'y monter.
Monter au ciel par les ravalements ! Il y a là une sorte de contradiction admirable , et qui rappelle le vers du 1 er . livre : Dieu ne Rabaisse point vers des 4mes si hautes. Vérités approfondies encore , dans ce même chapitre , par l'humble auteur qui ne veut pas qu'on s'abandonne à la vie purement contemplative , à ces ravissements qui élèvent Pairie , il est vrai , mais la gonflent quelquefois d'un orgueil tout humain , car comme il le dit dans son style serré : Nonomne altum y sanctum; ce que Corneille a traduit ainsi , dans une des trop faibles strophes que nous avons supprimées :
Toute élévation n'est pas la sainteté.
On peut monter bien haut 3 sans atteindre aux couronnes.
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En usez-vous ainsi , vous dont V amour extrême. N'embrasse Jésus-Christ qu'à cause de lui-même , Et qui sans regarder votre propre intérêt , N'avez de passion que pour ce qui lui plaît f Fous voyez d'un même œil tout ce qu'il vous envoie , Vous V aimez dans l'angoisse ainsi que dans la joie , Fous le savez bénir dans la prospérité , Fous le savez louer dans la calamité.
b N'ont-ils pas un amour servjHe et mercenaire , Ces cœurs qui n'aiment Dieu- que pour se satisfaire , Et ne le font l'objet de leurs affections , Que pour en recevoir des consolations f Aimer Dieu de la sorte ^ et pour nos avantages , Cest mettre indignement ses bontés à nos gages, Croire de quelque* vœux payer tout son appui, Et nous-mêmes enfin nous aimer plus que lui.
c Mais où trouverait-on une âme si purgée , D'espoir de tout salaire à ce point dégagée , Qu'elle aime à servir Dieu sans se considérer, Et ne cherche en V aimant que Vheur de V adorer 9
Certes il s'en voit peu de qui l'amour soit pure ' Jusqu'à se dépouiller de toute créature ; Et s' H est sur la terré un vrai pauvre d'esprit , Qui, détaché de tout , soit tout à Jésus-Christ , Cest un trésor sigtand, que ces mines fécondes Que la nature écarte au bout des nouveau* mondes , Ces mers où se durcit la perle et le corail , Nen ont jamais conçu qui fut d'un prix égal.
1 b Nonne obi ne s mercenarii sont dicendi, qui consolationes gemper quœrunt?
c Ubi irivenietur talls , qui vélit Bêo servir* gratis?
d Mais aussi es n'sst pas une conquête aisée, Qu'à ses premiers désirs l'homme trouve exposée. Quand pour y parvenir il donne tout son bien , Avec ce grand effort il ne fait encor rien ; Quelque âpre pénitence ici-bas qu'il s'impose, Ses plus longues rigueurs sont encor peu de chose ; Que sur chaque science il applique son soin, Qu'il la possède entière, il est encor bien loin ; Qu'il ait mille vertus , ilont l'heureux assemblage De tous leurs ornements pare son grand courage ; Que sa dévotion , que ses hautes ferveurs Attirent chaque four de nouvelles faveurs, Sache qu'il lui demeure encor beaucoup à faire, S'il manque en ce point seul, qui seul est nécessaire. Tu sais quel est ce point , je Vai trop répété, C'est quil se quitte encor quand il a tout quitté ; Que de tout V amour-propre il fasse un sacrifice , Que de lui-même enfin lui-même il se bannisse , Et qu'élevé par- là dans un état parfait, Il croye, ayant fait tout, n 1 avoir encor rien fait.
Avec quelle vérité se trouve ici peinte la classe trop nombreuse de ceux qui , n'aimant Dieu que pour euxmêmes , sont envers lui tout pleins de feu , ne quittent point sa table aux jours de la prospérité : mais cesse-til de répandre sur eux ses dons , se cache-t-il , suivant l'allusion de l'auteur latin qui a suffi pour allumer la
d Si de de rit homo omnem substaniiam suam, adhuc nihil est. Et sùfecerit pàtnitentiam magnant, adhuc longe est. Et si habuerit virtutem magnam , et deuotionem nimis ardenlem, adhuc multum sibideest; scilicet unum , quod summe sibi necessarium est. Quid illud? Ut omnibus relie Us se relinquat, et a se totaliter exeat.
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De ces deux traductions, .l'une est plus d'un poète , l'autre est plus, d'un homme du monde , d'un disciple de François dé Sales , et de Lafontaine parfois. C'est surtout à la fin du chapitre que M. de Boisville, opposant à son énergique adversaire une adresse parfaite , semble l'emporte^ sûr le génie même dans cette traduction vraiment originale ;
c Au sein des malheureux verser son opulence ,
Leur distribuer tout son or,
C'est beaucoup. ... Ce n'est rien encor.
S'imposer une longue et rude pénitence , De châtier sop corps se faire comme un jeu ,
C'est beaucoup.... C'est encor trop peu.
Eéunir en soi seul le savoir, l'éloquence
De son siècle et des -temps passés ,
C'est beaucoup. ... Ce n'est pas assez.
Avoir grâce , ferveur, vertus en abondance , Pour les choses du ciel se sentir plein de goût ,
C'est beaucoup. . . . Mais ce n'est pas tout. Un grand point manque encore , et le plus, nécessaire ,
Le plus important j'este à faire.:
C'est d'acquérir à fond ce dénuement entier
Qui sépare de ce qu'on aime ;
Qui bannit l'homme de lui-même , Et de son propre cœur le fait s'expatrier.