‹ Corneille et Gerson dans l'Imitation de Jésus-ChristChapitre 51 sur 107 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Du peu d f estime de soi-même en la présence de

Dieu,

a Seigneur, t'oserairje parler, Moi qui ne euis que cendré et que poussière, Qu'un vil extrait d'une impure matière, Qu'au seul néant on a droit d' égaler f

Si je méprise davantage,

Je t'oblige à t'en ressentir,

Je vois tous mes péchés soudain me démentir,

Et ' contre moi porter un témoignage

Où je n'ai rien à repartir.

Mais si tout amour-propre en moi se déracine , Si je rentre en la poudre où fut mon origine , Ta grâce avec pleine vigueur Est soudain propice à mon âme , Et les rayons de ta céleste flamme Descendent au fond de mon cœur.

L'orgueil contraint à disparoître Ne laisse dans ce cœur aucun vain sentiment Qui ne soit abîmé, pour petit qu'il puisse être, Dans cet anéantissement , Sans pouvoir jamais y renaître.

a Loquar ad Dominum meum, quamvis simpulvis et cinis. Si me

amplius reputavero, eccestai contra me, et dicunt testimonium ve-

rum inifuitates meœ t nec possum contradicere. Si autem me vili-

ficapero, . . . <ktque, sicut éum, pulverieavero, efit mihipropitia gratia

tua, et vicina cordi med fax tua.

Ta clarté m'expose à mes yeux; Je me vois tout entier, et j'en vois d'autant mieux Quels défauts ont suivi ma honteuse naissance: Je vois ce que je suis, je vois ce que je fus,

Je vois d'où je viens, et confus

De ne voir que de l'impuissance, Je m'écrie : « O mon Dieu, que je m'étois déçu !

Je ne suis rien , et n'en avois rien su! •

b Si tu me laisses à moi-même, Je n'ai dans mon néant que foihlesse et qu r egroi ; Mais si dans mes ennuie tu jettes l'œil sur moi , Soudain je deviens fort et ma joie est extrême.

c Merveille, que de ces bas lieux Elevé tout-à-coup au dessus du tonnerre , Je vole ainsi jusques aux deux , Moi que mon propre poids rabat toujours en terre ; Que tout-àrcoup de saints élancements , Tout chargé que je suis d'une masse grossière , Jusques dans ces palais de gloire et de lumière, Me fassent recevoir tes doux embrassementsf

d Ton amour fait tous ces miracles; C'est lui qui me prévient sans l'avoir mérité;

C'est lui qui brise les obstacles Qui naissent des besoins de mon infirmité.

Lorsque détaché de moi-même , Je t'aime purement et ne cherche que toi;

h Si mihi ipsi relinquor, ecce nihil , et tota infirmitas : si autem subito me respçxeris, statim Jbrtis efficior, et novo repleor gqudio.

c Et mirum valde quodsic repente subfevor, et tam bénigne aie complector, qui proprio pondère semper ad imaferor»

à Facit hoc amor tuus , gratis prœveniens me, et in tam multis subveniens necessitatibus....

Je trouve ce que faune en un si digne emploi; Je me retrouve encor, Seigneur, en ce que j'aime; e Et plue ce feu divin a su me pénétrer,

Plue dans mon vrai néant il m'apprend à rentrer.

Ton amour à t f aimer ainsi me sollicite, Et me rappelle à mon devoir, Par des faveurs qui passent mon mérite, Et par des biens plus grands que mon espoir.

Je fen bénis, Être suprême,

Dont l'immense bénignité

Etend sa libéralité ,

Sur Vindigne et sur l'ingrat même.

Ce torrent , que jamais tu ne laisses tarir,

Ne se lasse point de courir

Même vers ceux qui s'en éloignent;

Et souvent sûr V aversion

Que lès plus endurcis témoignent Il roule les trésors de ton affection.

De ces sources inépuisables

Fais sur nous déborder les flots;

Retids-nous humbles , rends-nous dévots, Rends-nous reconnaissants, rends-nous inébranlables; Relève-nous le cœur sous nos maux abattu, Attire-nous à toi par cette sainte amorce,

Toi qui sevJt es nôtre vertu ,

Notre salut , et notre Jorce.

L'évêquç de Dijon se rapproche de Corneille à lafin de cette hymne, où il emprunte à St. François de Sales

e Ex amoreprofundius adnihilum me redegi.

un trait de l'amour de Dieu que nous arvons vu précédemment dans une mère tendre :

Et n'est-ce pas merveille , ô mon Dieu, que ta main

Soit toujours là quand je succombe , Me relève , et me presse encor contre ton sein , Lorsqu'à terre entraîné par mon poids je retombe !

Voilà ce que fait ton amour,

Ce que ta bonté me procure ,

Ta bonté prévenante et pure , Qui veille à mes besoins , m'assiste nuit et jour, Et dans tous mes dangers me garde d'aventure.

Àh ! je meperdois donc quand je n'aimois que moi ;

Mais du moment , Beauté Suprême ,

Que je n'ai plus chéri que toi , Je me suis retrouvé tout entier dans toi-même : Et de ce jour, j'appris à descendre , en t' aimant , Dans l'abîme profond d'un saint abaissement : Car, ô mon bien-aimé ! ta bonté gratuite , A mes yeux aussitôt se fit apercevoir, M' accablant de faveurs qui passent mon mérite , Et me comblant de biens plus grands que mon espoir.

Sois donc , sois à jamais bénie , Adorable Bonté , Providence infinie ;

toi qui ne eesses jamais

De faire du bien aux rebelles , D'assister des ingrats , et sur les infidèles De répandre tes dons , de verser tes bienfaits !

mon Dieu ! mon salut ! ma force et ma puissance ! Change , refonds mon âme , et produis dans mon cœur Grâce d'humilité , sentiment de ferveur, Et vertu de reoonnoissance.

En écoutant ces cantiques où Famé échauffée par les rayons divins , s'élève tour à tour - v et descend , et s'anéantit dans un religieux silence , on se rappelle ce passage de V Amour de Dieu , où St. François de Sales nous montre F alouette ravie dans les airs par l'éclat du soleil , élevant à la fois son vol et sa voix , sa voix qui s'épure et qui se développe , à mesure qu'elle monte , jusqu'à ce que n'en pouvant plus de chanter, elle descend petit à petit de ton et de corps; et , semblant reconnoître que l'Etre qu'elle chante est au-dessus de toutes les louanges , elle se tait , mais pour recommencer bientôt son élévation et ses chants (*).

Il en est de même dé l'âme fidèle , détachée de la terre, et que nous verrons au-dessus peut-être de tout ce qui précède, après avoir passé le chapitre ix, dont nous citerons seulement les quelques vers qui suivent.

(*) L'auteur anonyme d'un recueil françois et latin intitule*: a La pieuse Alouette , x> imprimé à Valenciennes en 1619, fait ainsi dériver le nom de l'alouette, alauda, de son chaut laudatif:

A laude Alauda nomeo invenit. Stupes !

Cessa : Tonantis illa nam laudes canit.

On lit, en regard , ces vers françois non moins ingénieux :

Me plu* ne moins que l'alouette Sur la terre est toujours muette ; Mais lorsque , quittant ces bas lieux , Elle se hausse vers les cieux , Haut louapt Dieu par son langage , Elle dégoise un doux ramage , Et regringotte en ses chansons Mille et mille menus f redons.

Ainsi , Chrétiens etc.

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