PREUVES
nctâRB de GERSOIS et nu MS. m v*i.bkciekspi.
Jean Charlier, né en 1 363 , à Gerson, village du diocèse de Reims dont on lui donna le nom , se retire , après la vie la plus glorieuse et la plus agitée , dans le couvent desCéiestinsdeLyon, dont son frère est Prieur; et là , cachant son travail du jour et de la nuit , iry termine et y met eu latin , dans les dix dernières années de sa vie, limitation deJ.-C., dont il avoit,. longtemps auparavant, ébauché en langue vulgaire et prêché les parties saillantes. Ces faits résulteront du Manuscrit de - Yalenciennes, des lettres de Gerson lui-même, et de
celle aussi de son frère , que noqs avons traduite dans nos Etudes; lettre admirable , dont le style est digne du sujet.
Or, quel sujet , quel spectacle plus intéressant que cette vie intérieure cTun homme de bien et èe génie , longtemps obligé par sa conscience de lutter presque seul contre son siècle , de se voir- rejeté loin de sa maison, de sa patrie , de ses amis , de ses parents , dépouillé de ses dignités , et de ce qui était lui, en butte enfin à d'innombrables embûches , pour avoir défendu la vérité. Ce sont les expressions de son frère Ç).
Mais une objection m'est faite d'abord: Si c'était Gerson qu il fallût voir dans votre miniature , disent des critiques qui peut-être ne le connoissent pas encore assez ; si Gerson était Fauteur de l'Imitation , quel motif auroitril de se cacher Sun bon livre, comme S une mauvaise action , et £ adresser à Dieu cette prière: « Accordez-moi, mon Dieu, de n'être pas connu dans ce siècle !»
Quel motif ? son humilité d'abord , le besoin d'expier sa gloire passée et de rabaisser même ta vanité présente , dont il craignoit , nous dit son frère , que le moindre souffle ne vînt l'ébranler (**) .
Mais il avoit une autre raison encore pour éviter d'être connu du siècle , in hoc seculo : c'était qu'un ouvrage de trente ans de méditations peut-^tre , auquel
(*) Veritatis tuendœ causa, domo, pairia, cipztate, cognatis, ami' cU t digniiatibus, rebusquepropriis ptivatu* , et ex illis projmhu* * ac innumeris insidiis expetitus,
(**) l&wr précéda page a5gt.
Fauteur revenoit chaque fois qu'il s'éloignoit du monde pour s'élever à Dieu au-des&is de ce siècle; qu'un ouvrage fait pouf tous les temps et pour tous les chrétiens , pût être jugé par les préventions étroites de l'esprit de parti , dont personne plus que Gerson ne devoit craindre les effets : partisan de la vérité seule , que , par une union sublime , dès le début; de V Imitation , il confond avec Dieu ,
Veritas-Deus !
il aVoit eu le courage de l'opposer au siècle entier : à ses amis comme à ses ennemis , aux Bourguignons comme aux Orléanistes , aux Universitaires comme aux Dominicains ; et je ne parle pas des visions , de la magie , de l'astrologie judiciaire et des autres mensonges dont il dut être , et dont il fut l'ardent antagoniste.
Cet amour exagéré peut-être de la vérité , ce trait distinctif du caractère de Gerson, que nous retrouverons dans P Imitation même, est trop remarquable, et a été trop peu remarqué pour que nous ne nous y arrêtions pas d'abord.
La première imposture dont il se montra l'adversaire , ce fut le Roman de la Rose , ce long poëme allégorique et du goût le plus faux , où la poésie , « l'ornement de la Vérité , » J^eritatis oniamentum , dit Gerson , n'est souvent qu'un voile trompeur pour embellir le vice. Souvent même le vice y est sans voile. Le sévère censeur, dans un de ses écrits , s'éleva contre cet abus d'un art qu'il aimoit. La cour galante d'Isabeau de Bavière prit parti pour l'auteur du poëme , Guillaume de Lorris , et pour son continuateur, Jean de Meung , qui , moins in-
génieux, s'applaudissoit de sa licence, l'érigeoit en principe, se jouoit des choses lesqplus saintes, ettrouvoit des approbateurs : « IL n'a point son pareil dans notre doux parler, » disoit-on (*). Gerson , qui tenoit plus aux choses qu'au parler le plus doux , répondit rudement ; et r d'un style hérissé d'épines , quoique fleuri parfois , fustigea les amants dé la Rose y de manière à. se faire bien des ennemis.
Il dut s'en attirer aussi par la chaleur avec laquelle it voulut empêcher la représentation des Mystères. La plupart des membres du clergé ne partageoient pas son opinion sur ces représentations souvent pieuses et morales. Lui-même nous l'apprend , à la suite de sa dis* sertation contre le Roman de la Rose : « Un grand nombre de prélats , dit-il , par des raisons qui ne les excusent nullement , n'ont pas voulu mettre fin aux profanations. » Nous avons vu , dans nos Etudes sur les: Mystères , que les curés avançoient l'heure des vêpres, pour laisser aux fidèles le temps de se rendre à ces spectacles , dans lesquels des ecclésiastiques ne dédaignoient pas de prendre des rôles ; nous avons cité l'approbation accordée par Robert de Croy, évèque de Cambrai., au Mystère de la Passion , représenté jusqu'en 1 547 à Yalenciennes*, par les plus grands seigneurs et par des bourgeois de la ville , dont nous avons donné les noms. (p. 115 r 116, 117,129,130.)
Quand tout le monde à tort, tout le monde a rai-
(*) In loque la nostra non habuit similem. Gers. Ope, Contra Ror mantium de Ro$a. t. nr, l. xx, éd. 1 4o4-
IMITATION DE JESeS-CHRlST. 307
son : Gerson voulut avoir raison presque seul» Il s'éleva surtout contre foFcte des fous (ludistultorumj qui se célébroit dans les églises , et sur laquelle nous ne partageons pas plus son opinion que eelle dés historiens modernes qui en ont parlé , mais nous reviendrons, ailleurs sur ces questions.
Parlons ici des haines et des préventions que Gerson put craindre de voir se répandre sur son livre , et qui expliquent le secret dont il l'enveloppa.
Les Dominicains ayant été exclus de renseignement public , Gerson , quoique attaché à l'Université, prend fait et cause, suivant sa coutume, en faveur de ceux qu'il croit opprimés , parle des services qu'ils ont rendus à l'enseignement ; et , dans une lettre adressée de Bruges au collège de Navarre , lesélève au-dessus d'adversaires* « ignorants ou futiles , pour qui la religion n'est qu'un objet de mépris (*). » Peu de temps après , les Dominicains et d'autres Ordres religieux, se prévalant de leurs succès, prétendent pouvoir prêcher dans- les paroisses t sans la permission des évêques et des curés : Gerson résiste alors, de toute la force de son éloquence , à cette prétention, et s'aliène ainsi les Ordres religieux. Et croyez-vous du moins qu'il se conciliera les curés , les. évêques , dont il vient de défendre l'autorité ? Loin de là, car dans la question du Grand Schisme où deux et trois, papes , nommés par des partis contraires , partàgeoient toute la Chrétienté , Gerson finit par donner tort à tous ;
(*) Ceca ignoraniia, uel inepta le vitale , quibus religio pietasqué; sordent. Op. Gers. 1. 1, ïvtii.
et dans ses écrits , et dans ses discours , soutient que les conciles représentent l'Eglise , qu'ils sont , en certaines circonstanees , supérieurs aux papes même , qu'ils ont le droit de les déposer et d'en nommer un autre , quand la nécessité , quand le bien de la Chrétienté le demandent.
Les préventions que depuis trois siècles cette opinion fort mal interprétée a soulevées contre la mémoire de Gerson , auroient suffi seules pour arrêter la propagation de son livre , si ce livre n'eût été couvert dés noms de St. .Bernard , de Gersen , d'À-kempis , surtout d'un vague heureux , qui permettoit à tous les Ordres de s'attribuer ce qui semhloit n'être \ personne. L'ouvrage s'est si bien affermi sous ce nuage officieux et sous l'effort des passions qui se le disputoient , qu'il peut enfin braver le siècle que craignoit pour lui son auteur, et non sans raison , nous le répétons , car nous n'en sommés encore qu'aux moindres ennemis que s'étoit faits Gerson par sa franchise .
Lorsqu'au nom de l'Université il vint signaler à l'infortuné Charles VI les abus de«a cour, le frère du Roi , le duc d'Orléans , à qui s'adressoient les traits les plus vifs de l'orateur, ne put, en l'entendant, se contenir. H en témoigna son mécontentement , et se plaignit à l'Université de son chef. Lui , toujours ferme et calme , ne rétracta rien , et fut loin d'en vouloir à celui qu'il avoit offensé. Il le prouva bien : ce même duc d'Orléans étant <
tombé victime d'assassins dévoués à Jean-Sans-Peur, 1
chef de cette maison de Bourgogne à laquelle Gerson étoit attaché par lareconnoissànce, ces précédents n'em-
péchèrent point l'ami de Tordre et de la vérité , de s'élever avec indignation contre la doctrine impie de l'assassinat , et -de prononcer à St -Jean-en-Grève l'éloge du défunt , dans ce qu'il avoit de louable. En butte alors à la haine de Jean-Sans-Peur et d'un peuple effréné , qu'il ne flattoit pas non plus, Çersoû qui habitoit le Cloître-Notre-Dame, fut un jour sommé parlesCabochiens de payer une taxe illégale , « sous manière d'emprunt, » dit Juvénal des Ursins, Plutôt que décéder k l'injustice, « Gerson laissa piller et rober sa maison , ajoute des Ursins , et il se bouta es haultes voustes de Nostre-Dame. » Des historiens disent qu'il y resta plusieurs mois.
Quand il put reprendre ses fonctions , ce ne fut que pour les exercer avec la même fermeté , en poursuivant, non seulement devant l'Eglise et l'Université de Paris , mais encore au concile de Constance , un écrit de Jean Petit qui osoit , enhardi par Jean-Sans-Peur et par la foiblësse du Roi , justifier le meurtre du duc d'Orléans. Quoique dans tous ses discours Gerson épargnât les personnes et ne s'en prît qu'aux erreurs et aux crimes ,. il acheva de soulever contre lui Jean-de-Bourgogne et tous ses partisans , en ne craignant point de taxer de foiblësse la conduite du Concile même, dans l'affaire de Jean Petit.
Après ce concile de Constance où il avoit de plus combattu , avec la même impartialité , la plus formidable hérésie et ceux qu'elle attaquoit , il se vit contraint de fuir en Allemagne , où il erra sous le déguisement d'un pèlerin , auquel, dans ses moindres ouvrages, il fait de fréquentes allusions que j'ai rapprochées de V Imitation de J. C. dans mon précédent travail.
310 feBRSON.
Avant de quitter Constance , Gerson avoit écrit , do 1 " janvier 1 416 , au Prieur son frère , à Lyon , une lettre touchante , dans laquelle il lui dit « que l'ayant pour compagnon dans le pèlerinage de cette vie., et qu'ayant avoc lui un même cœur, une même âme , il voudroit le voir participer à l'heureuse édification que pourroit produire son travail (*) : c'était sans doute son « Testament d'un Pèlerin, » Testamentiim Përegrini, auquel il prékidoit déjà en prose et en vers , car il étoit poète aussi , sa prose seule le prouverait souvent ; et son frère ne l'est pas moins dans son excellente lettre.
Jean-Sans-Peur, l'Assassin , étant mort, à son tour, par un assassinat , enfin Gerson, après trois ans d'exil , peut rentrer en France , à Lyon , dans le couvent des Çélestins , près de son frère , qui -, dans sa lettre , nous le peint successivement se repliant tout entier sur luimême , ou se détachant de la terre , non seulement par l'essor de sa pensée ( libero mentis volatu ) , mais en réalité. Suivant son habitude qui le portoit sur les hauts lieux où la contemplation , la prière , semblent si naturelles ., monté dans la partie la plus élevée du couvent {in superiora damais) , l'indépendant vieillard paroît encore *( comme dans les tours de Notre-Dame) se dérober aux vains bruits de la terre , aux haines amassées «outre lui , et s'abandonner tout entier au bonheur qu'il a de ne tenir à rien, qu'à la Verité-Dieu, qu'à ses affee-
(*) Consors pérégrination is meœ; libi mecum et mihi tecum cor unum'cl anima una: quatenus edificalionis hujus non ingrate* particeps esse velis. Op. Gers. i494> *• x > * n ca p*
lions les plus saintes. Que lui fait la gloire , attachée à un livi# (*) ? Ge qu'il veut , c'est de glorifier le Seigneur, en servant ses frères , en les servant , même en dépit (Teux-mêmes , car combien repousseroient sa main consolatrice, s'ils ia^econnoissoient ! Et croyezvous qu'il leur en veuille , qu'il récrimine contre les hommes dont il a eu le plus à se plaindre ? Croyez-vous que du sein de Dieu , il descende à des personnalités ? Non , sa charité, disons- le aussi , sa connoissance , et partant x&despection des hommes est trop grande; il voit de trop haut les choses de la terre pour y remarquer rieta que des généralités; et celles de Y Imitation sont si vastes, qu'on a cru y voir tour à tour le XIIF, le XIV e et le XV e siècles. On en. a conclu que l'auteur étoit un moine, étranger au monde , comme t'auroient été A-Kempis.et Gersen. Les moindres chapitres de \ Imitation , empreints de la connoissance si approfondie des hommes , seroient notre réponse , si nous ne la trouvions plus loin dans une lettre intéressante de Gerson , qu'il est bien étonnant qu'on n'ait jamais citée. Remarquons d'abord que le caractère de ses meilleurs écrits , de ceux qui se rapprochent le plus de X Imitation , c'est précisément la généralité où l'a porté son vol: l'aigle, d'en haut, n'aperçoit que les masses. Les derniers écrits de Gerson , composés dans cette atmosphère , n'ont rien du trouble ni de l'agitation du monde. Voilà pourquoi il disoit à son frère qu'il ne s'étoit jamais senti Tesprit plus pur ni plus
(*) Voir ce que dit son frère de celte étonnante abnégation. Etudes, p. 433, 4^4*
vif (clarius et vivacïus) . « (Test ce, qui lui a fait composer, ajoute le Prieur, d'excellents opuscules {egregia opuscula) , qu'il m'a depuis peu communiqués , et que j'ai lus si avidement que leur doctrine , comme un vin généreux, m'a pour ainsi dire enivré. » Dans la même lettre , il nous montre son frère se levant au milieu de la nuit pour glorifier, par son travail , le nom du Seigneur, car « le cours de la journée ne peut suffire quelquefois à l'achèvement des travaux salutaires que lui Suggère son esprit (*). »
Et presque aucun de ces ouvrages nç seroit venu jusqu'à nous ! Nous ne pouvons le croire.
Mais le bon Prieur nous fait une demi confidence quand il dit, dans la même lettre : «/Quoique nous l'ayons sollicité souvent moi et mes religieux de composer, d'après les Saintes Ecritures, quelque ouvrage propre à former les mœurs , nous n'avons pu l'amener qu'avec peine à nous en donner sous son nom quelques-uns , dont suit la liste (").
L 1 Imitation de J. C 9 objecte-t-on, n'est pas dans cette liste. Elle ne devoit pas s'y trouver ; car, en la supposant déjà faite en 1423, peut-on croire que le Prieur, évidemment confident de son frère (qu'on lise sa lettre), n'étoit pas entré dans les motifs d'un secret plusimpor-
(*) Quando quidem nec i psi as diei decursus interdum sufficii ad explenda quœ salubrité r suggerit animus.
(**) Licet... a me meisque similibus sœpius interpellâtes fuerit , ut.., de Scripturîs Sanctis ad informationem morum nobis aliqua saltem... disserere vellet, i>ix tandem ad hoc adduci potuit u(... pauca opuscula inferius annexa, sub nomikb proprio voluerit conscribere.
tant qu'on ne l ? a jusqu'ici remarqué ? D'ailleurs d'autres ouvrages de Gerson ne sont pas plus dans cette liste , et le Prieur parle seulement de ceux que son frère a voulu signer de son nom (nomineproprio). Il y en avoit donc d'autres? Oui , du moins en françois, et ce sont très probablement ceux du manuscrit de Valenciennes, comme nous le verrons tout à l'heure.
Malgré ce mystère, et quoique le Prieur partit , dans cette lettre , refuser la demande que lui avoit faite le Religieux d'un autre couvent, des œuvres de son frère , il est bien possible qu'il lui en ait envoyé quelque chose, le prehaier livre de V Imitation latine, par exemple, dont une copie du- XV e siècle se trouve encore aujourd'hui dans la bibliothèque de Cambrai (*) , où Gerson avoit son illustre ami, le cardinal Pierre d'Âilly. Le même premier livre s'est trouvé', dit-on, avec la date de 1 421 , dans l'abbaye de Moelck en Autriche (**).
Ce que le Prieur nous donne à entendre encore ail— leurs , des écrits que son frère vouloit laisser ignorer, s'accorde fort bien avec le début de ce premier livre de V Imitation où l'auteur dit à son lecteur : « Ne vous prévenez pas contre l'auteur ; ne cherchez pas à le connoître ; considérez seulement ce qu'il dit. Les hommes passent ; la vérité du Seigneur demeure éternellement
(*) Catalogne imprimé des Mss. delà bibl. de Cambrai par M. Le Glay.
(**) Cette date de 1421» avancée par M. Gence, n'est pas impossible : le I er livre de Y Imitation a pu être terminé à cette époque, et envoyé, sous le voile de l'anonyme, à Mœlck par Gerson , ou par le Prieur qui regardoit comme un devoir sacré , dit- il , de ne pas laisser sous le boisseau la lumière que son frère rèpandeit autour de lui.*.. L/ucerna ponenda polius super candelabrum.
Si vous voulez profiter, ne méprisez pas les maximes des vieillards (a). »
Une pensée me frappe qui vient répondre encore à une objection très forte qu on n'a cessé de reproduire : « Les inégalités , parfois l'obscurité du style de Gerson , a-t-on dit , ne se retrouvent pas dans V Imitation »
Pavois répondu que ces défauts ne se rencontrent guère non plus dans les ouvrages que Gerson a pu composer à loisir et dans une vie calme; que, par exemple , ses traités latins Sur, la Simplicité du Coeur , Sur la Pauvreté spirituelle , Sur la manière de conduire les Enfants dans les voies du Christ, réfléchissoient souvent, comme une eau pure , la sérénité dont jouissoit Fauteur quand il les composa ; pavois répondu que Gerson , comme tous les grands écrivains , sait conformer son style à son sujet , que dans son traité De Pueris ad Christum trahendis , qui rappelle si bien le De Imitatione Christi, il se dit à lui-même: « Imitons la simplicité des Enfants, puisque nous avons à parler des Enfants. » Imitemur Parvulorum simplicitatem , de Parvulis locuturi: mais j'ajoute (et comment ne l'at-on pas dit , d'après ce que nous venons de lire des deux frères , d'après ce que nous savions déjà par la lettre excellente et si pure de style du Prieur ) , j'ajoute qu'il est très probable que ce digne frère d'un grand homme a participé , par ses conseils , par son travail
(a) Non te offendat auctoritas scribentis*.. Non quœras qui* hoc dixerit, sed quid dicatur attende. Hommes transeunt, sed veritas Domini manet in œternum.,. Ne displiceant tibiparabolœ seniorum.
Imit. lib. i) cop. t.
peut-être, à l'achèvement ou à ï * édification de cette œuvre assez heureuse (non ingratœ), qu'il voyoit élever à Dieu , dans son cloître , par celui à qui tant de nœuds l'attachoient {cor unum et anima una) (*) .
Remarquons d'ailleurs, dans la liste que le Prieur nous donne des écrits de son frère , après l'énumération des ouvrages latins , ces mots : ingallico , « eu françois : » d'abord quelques sermons ou discours , dont un entre autres sur la Passion , commençant par ces mots : Ad Deum vadit. C'est le Prieur qui nous donne ce renseignement et qui continue : Item , libellus in quo mxtlta bretria et utilia à Cancellario parisiensi , ce qui veut dire : « Un recueil de beaucoup d'ouvrages courts et utiles (toujours en françois), par le Chancelier de Paris. » Quels sont ces ouvrages utiles du Chancelier, sur lesquels son frère craint tellement d'arrêter notre attention, qu'il ne les nomme pas , et dont plusieurs f avoit-il dit précédemment, ont péri: multa deperierunt? Nous en pouvons déjà mentionner quatre ou cinq retrouvés par nous dans le même volume manuscrit , où un prince puissent , Philippe de Bourgogne , n'a rien ménagé pour leur rendre toute leur importance.
Le premier de ces écrits françois est précisément ce sermon sur la Passion , commençant par ces mots: « Ad Deum vadit. « A Dieu va et à mort amère Jhésus véant sa doulce mère ; » ensuite , trois petits traités , ayant à peine encore un nom , mais qui déjà sont bien , et plus
(*) Qu'est âonvent pour l'homme de lettres un frère éclairé? TTn collaborateur donné par la nature; Un bon auxiliaire envoyé par le Ciel.
31 6 GERbo.,
qu'en germe , les trois premiers livres de l'œuvre célèbre dont nous cherchions l'auteur. Seulement ces trois traités ou sermons qu'on pourroit croire extraits de V Imitation deJ. C, n'en ont pas tous les développements , ni le même ordre , ni rien qui ressemble au quatrième livre , ni enfin certains détails relatifs à la vie monastique. Ainsi, les longs exemples de la vie des moines, offerts aux lecteurs en traits si énergiques dans le latin , et par où finit le premier livre de V Imitation , ne se trouvent point dans le troisième sermon ou traité qui correspond au premier livre ..Voici comment ce traité en forme de sermon se termine dans le manuscrit :
lltne d)0ôe est qug retrait moult te %tm te praufftt te feroentc emenftation, c'est Ijarreur te tâfftrulte on labeur te bataille ; car oralement ccul* proufFrtent en uertn* trop plu* que le* autres qug renforcent te vaincre les rljoses *ptg leur zont gricfoc* et contraires. Jto*oeille tas tenqne* \ a&moneste tog meistne* , et jquojj qutl sort te* antre*, ne te mets point en négligence; ttt frais entendre qnen ce faisant tu proufftteras autant comme tu feras te force a to$ nteisme** Cellug qug uit et règne sans fin nous iromst tellement pnmffrte r que a six sainte glaire te flaraM* puissions paroenir. 2hnen«
Voyons maintenant en quoi le texte latin diffère du françois , et lequel des deux est l'original :
Quiparvos non vital defectus, paulatim labitur ad majores. Gaudebis semper vespere , sidiem expendas fructuose. Vigila super teipsum , excita teipsum ,
admone teipsum ; et quidquid devins êit, non négliges teipsum. Tantum proficies , quantum tibi ipsi vim intuleris. Dee grattas.
Le latin nous paroît ici postérieur au françois , où tous ne trouvez encore ni ce style serré , ni, entre autres détails, cette pensée appliquée à la vie de l'homme: Gaudebis semper vespere*..., pensée pratique, que Gerson , au bout de sa carrière , put écrire avec un juste retour sur lui-même» Corneille Ta ainsi traduite:
Mais la parfaite joie arrive avec le soir Chez qui sut avec fruit employer la journée.
Et Pévêque de Dijon , ainsi :
Sois à ton devoir tout le jour fidèle , Pour toi la soirée en sera plus belle.
Mais le plus important détail , qui n'est pas encore dans le vieux texte françois, c'est cette peinture que fait l'auteur latin (aux Gélestins sans doute , puisqu'il ne les nomme pas) de la dure vie des Religieux, de ceux de la Chartreuse, de Citeaux , et des écarts où se sont relâchés quelques autres ; peinture énergique , que n'a point affaiblie Corneille , en la paraphrasant dans ces vers, non cités encore :
a qu'il est doux de voir une ferveur divine Dans les Religieux nourrir la sainteté!
a Quant jucundum et dulce est, videre fervidos et devotos fratres, bene morigeratos et disciplinâtes!
Quam triste est et grave , videre inordinate ambulantes ; quiea, ad quœ vocati sunt, non exercent /
Quam nocivum est , néglige re vocationis suœ propositum; et ad non commissa sensum inclinare !
il 8 GERSON.
Qu'on admire avec foie en eux la fermeté
Et de l'obéissance et de la discipline !
Qu'il est dur au contraire et scandaleux d'en voir
S'égarer chaque jour du cloître et du devoir,
Divaguer en désordre , et s'empresser d'affaires >
Désavouer l'habit par l'inclination,
Et pour des pmbarras un peu trop volontaires,
Négliger les emplois de leur vocation !
h Oui, le Religieux qui hait la discipline , Qu'importune la règle , à qui pèse l'haMt , Qui par ses actions chaque jour les dédit , Se jette en grand péril d'une prompte ruine.
Qui cherche à vivre au large, est toujours à l'étroit* Dans ce honteux dessein son esprit maladroit Se gêne d'autant plus qu'il se croit satisfaire; Et quoi que de sa règle il ose relâcher, Le reste n'a jamais si bien de quoi lui plaire, Que ses nouveaux dégoûts n'en veuillent retrancher.
€ Si ton cœur pour le cloître a de la répugnance Jusqu'à grossir l'orgueil de tes sens révoltés, Regarde ce que font tant d'autres mieux domptés r Jusqu'où va leur étroite et fidèle observance^ Ils vivent retirés, et sortent rarement , Grossièrement vêtus , et nourris pauvrement , Travaillent sans relâche , ainsi que sans murmure,. Parlent peu, dorment peu, se lèvent du matin y
h Religiosus extra disciplinant vivens, gravi patet ruihœ.
Qui laxiora quœrit et remissiora, semper in angustiis erit\ qui» aut unum, aut reliquum sibi displicebit,
c Quomodo faciunt tam multi alii reh'giosi, qui satîs arctati sunt sub disciplina claustrali?
Raro exeunt, abstracte vivunt , pauperrime comedunt, grosse vu? iiuntur, multum laborant, parum loquuntur, diu vigilant, matun surgunt, orationes prolongant , fréquenter legunt, et se in omniiis ciplina cusiodiunt. '
Prolongent V oraison , prolongent la lecture , Et sous ces dures lois font une d&uce fin.
d Fois ces grands escadrons d'âmes laborieuses, Fois V ordre des Chartreux, vois celui de Citeaux, Fois tout autour de toi mille sacrés troupeaux Et de Religieux et de Religieuses; Fois comme chaque nuit ils rompent le sommeil , Et n'attendent jamais le retour du soleil Pour envoyer à Dieu l'encens de ses louanges. Il te seroit honteux d'avoir quelque lenteur, Alors que sur la terre un si grand nombre d'anges S'unit à ceux du ciel pour bénir son Auteur.
e Osi nous pouvions, vivre, et n'avoir rien à faire .Qu'à dissiper en nous cette infâme langueur, Qu'à louer ce grand Maître , et de bouche et de cœur, Sans que rien déplus bas nous devint nécessaire! O si l'âme chrétienne et ses plus saints transports N'étaient peint asservis aux foiblessesdu corps, Aux besoins de dormir, de manger et de boire; Si rwn n'intèrrompoit un soin continuel De publier de Dieu les bontés et la gloire, Et d'avancer Vesprit dans le spirituel!
f Que nous serions heureux ! qu'un an, un jour, une heure Nous feront bien goûter plus de félicité
à Attende Carthusienses , Cistercienses , et diversœ Rèligionis Monachos ac Moniales : qualiter omni nocte adpsallendum Domino assiïrgunt.
Et ideo turpe esset, ut te deberes in tam sancto tempore pigritare, ubi tan ta multitudo religiosorum incipit Deojubilare* . e O si nihil aliud faciendum incumberet, nisi Dominum Deum nostrum toto corde et ore laudare! O si numquam indigeres comedere, nec bibere, nec dormire, sèd semper posses Deum laudare, et solum*modo spiritualibus studiis vacare !
î Tune multo Jelicior esses quam modo, cum carni,. ex qualicumque nècessitate servis. Utinam non essent istœ nécessitâtes, sedsotummodo spirituales animœ refectiones , quas, heu! satis raro de* gustamus i
320 GERSQN.
Que les siècle* entier* de ta captivité Où nous retient la chair tans sa triste demeure * O Dieu , pourquoi faut-il que ces infirmités , Ces journaliers tributs , soieyU des nécessitée Pour tes vivants portraits Qu'illumine ta flamme* Pourquoi, pour subsister sur ce lourd élément > Faut-il d'autres repas que Us repas de l'orne 9 Pourquoi les goûtons-nous , mon Dieu, si rarement t
Aucuns de ces beaux détails et de plusieurs autres ne se trouvent dans notre manuscrit ; et ils ne sont pas davantage dans l'autre ouvrage dont nous allons parler.
Un livre françois , intitulé : V Interne lie Consolation étoit répandu au milieu du XV e siècle : mais la plus ancienne édition que j'en aie pu découvrir, malgré mes recherches est de 1530. Elle a, dans son ensemble, de grands rapports avec notre manuscrit qui , plus ancien de soixante et huit ans , a cpnservé davantage la forme primitive d'un sermon , ainsi qu'on le voit ici , et qu'on le verra tout à l'heure.
Cette Intemelle Consolation , que nous n'avions plus que dans des éditions malheureusement rajeunies , avoit souvent donné l'idée qu'elle pouvoit bien être l'original de V Imitation , et cette idée contribuoit encore à faire écarter le nom de Gèrson , car, quoiqu'il eut prêché en françois , il n'avoit guère écrit qu'en latin , et aucun de ses traités françois ne se trouvoit dans les éditions de ses œuvres. Or, comment penser que l'illustre Chancelier auroit été traduire en latip Je livre d'un autre? Et pour le supposer auteur primitif de ce françois, pour qui falloit-il supposer aussi que , malgré ses habitudes et ses répugnances universitaires , il aurait composé en
françois , non pas un sermon , car ee livre n'en avoit pW la forme , mais bien un traité fait pour être lu ?
On avoit oublié le traité de la Contemplation y composé d'abord par Gerson , en françois , pour ses sœurs ^ tel que nous Pavons retrouvé dans le manuscrit iû-JfoUo 6850 de la Bibliothèque royale , et en tête duquel &£#& lisons ces mots de Gerson lui-même :
Slnont* se fowcmtvi émerveiller jwror<piag k tout tyaulU matière* cmmt tôt îre la w tûjtimpitàwt , yt pml tâucïpxt m franpb pbta que m latin- ♦♦ 3l&*e, jerepans.*. Si pèsent <u>atr rearor* les lUrcâ qm atesent loti» a teU Itore* , mais attltranent eat >e atnt* (piea geii*, et par e*peaal îte me* suera germaine*, ausiptele* je neutl e*aripre ie mU vit tantemplathif et jfre ttst tstat
Cet ouvragé que Gerson , en le mettant en latin y intitula De Monte Contemplationis , titre qu'on pourroit retraduire par Z)e^ Hauteurs de la Vie Contemplative t il le composa donc en françois , pour ses sœurs qui , au nombre de cinq, vivoient à Reims <]tans le célibat*
Une autre objection subsistoit : c'était qu'aucun imprimé AeYlnternelle Consolation ne portait le nom de Gerson : si Pidée qu'il avoit pu la composer pour la cour de Bourgogne était venue, on auroit compris cette primitive omission d'un nom fécond en souvenirs fâcheux , sous le règne de Jean-Sans-Peur et de son fils peut-être. Feu Barbier lui-même ne fit pas ces réflexions , quoique dans, sa Dissertation sur soixante traductions françoises de t Imitation de J. C. 9 ce savant bibliothécaire de l'Empereur ait signalé aux érudits Vlntemelle Consola-
tion , comme pouvant les conduire à Fauteur de V Imitation de J. C.
On s'en écartoit de plus en plus , ainsi que de la vérité : une ombre , un Gersen imaginaire , jeté au milieu de la question , avoit fasciné bien des yeux , et remplacé notre Gerson dans sa possession première (*).
En vain des hommes très savants étaloient à des yeux prévenus le nom de Gerson sur d'anciens manuscrits latins de Y Imitation deJ. C. , notre Chancelier en paroissoit si bien dépossédé , que , même les concurrents à son Eloge proposé par P Académie françoise* en 1 836, désertèrent presque entièrement sa cause sur ce point. Ce n'étoit pas là cependant que Péloquence devoit faire défaut , car ce n'étoit point le sujet qui nous avoît manqué , mais bien nous plutôt qui avions manqué au sujet. La science des faits , sans la sagacité qui les met en lumière , est bien peu de chose !
La question s'étoit donc embrouillée de plus en plus, quand, à la fin d'avril 1837, fauteur le moins connu du plus connu des livres, ayant été Pobjet d'une conversation animée entre M. de Lamartine et quelques hommes de lettres dont je faisois partie , j'eus l'honneur , peu de temps après, d'adresser à l'illustre écrivain la lettre suivante :
(*) Ce Gersen aurait été, au xiii« siècle, tu i vaut ses partisans, abbé d'un monastère de Vercelli : et aucun nom semblable ne se trouve dans la lifte des abbés de ce monastère. Des Imitations du xv« siècle portent , il est yrai , le nom de Gersen , mais avec l'addition de Chancelier de Paris (Cancellarii parisiens») : Gersen est donc évidemment une altération de Gerson.,.. Magni nominis umbrût*
Monsieur,
V auteur de {'Imitation de J. C, dont mus nous parliez dernièrement avec une sympathie si profonde , comme on parleroit d'un frère qu'on n'a pas vu encore , ce grand homme ne se dérobera plus longtemps , je l'espère , à l'admiration du monde eUtier.
Occupé d'un travail sur limitation , je regrettais d'en ignorer l'auteur , et que tant de recherches faites p t our le découvrir n'eussent abouti peut-être qu'à nous ôter V espoir d'y parvenir jamais. L'immortel inconnu est-il le Latiniste-François Gerson , V Allemand A-Kempis , ou l'Italien Gersen f A-t-il vécu dqns le monde 9 Les préceptes sublimes qu'il nous a laissés , les
aveit-il mis en pratique $
< Après avoir examiné bien des opinions et les pièces, du procès qui depuis trois siècles partage l'Europe savante, je m' et ois arrêté au vœu exprimé par Corneille dans la préface de «on Imitation , de voir restituer à la France la gloire dont elle a longtemps joui, et que n'a pu lui enlever l'arrêt rendu le 12 février 165a , par le Parlement de Paris.
Sans regretter que dans ces débats solennels un Parlement françois n'eût à se prononcer qu'entre deux étrangers ( nous sommes tous de la même famille (*),jem'étonnois pourtant que le vrai titulaire peut-être , Gerson, eût été mis hors de cause , et je désirais que quelque découverte vint seconder le vœu de Corneille, lorsque mon frère , Aimé Leroy, me fit connoître % é labibHothèque de Valenciennes , un manuscrit tout français, copié en partie d Bruges et fini à Bruxelles , en 1462 , par Darvid Aubert , et par ordre du bon duc Philippe de Bourgogne. Ce manuscrit contient, outre le fragment d'un petit traité moral, trois autres traités en forme de sermons, prêches par Gerson , et qui ne sont autres que les trois premiers livres fran-
(*) In Christa, neque advena, neque Scitha, neque Barbants* Geifc epiêt. 1. 1, page no, ?d. Du pin.
çois de /'Imitation dé J. C. Ils sont précédés immédiatement d'un très long discours semi-politique sur la Passion de J. C, prononcé par ee même Gerson à Paris , peu de temps avant que les confrères de la Passion y représentassent le grand drame dont la bibliothèque de Valenciennes nous offre aussi le manuscrit , comme pour rapprocher ce que l'éloquence et la poésie françoises ont eu de plus remarquable dans le XV* siècle.
Pour ne parler ici que au long discours de Gerson, vous y trouverez, Monsieur, les allusions les plus courageuses à Vhistoire de ces temps où la chaire tenoU lieu de tribune , et où le prêtre de f Evangile , digne de sa mission , disait la vérité aux grands , et la disait aux peuples. Le nom de l'auteur de Mjni< tation ne s'y trouverait pas , que vous ne pourriez le méconnottre à des détails frappants et à de nombreuses circonstances que je vais publier. La noble indépendance de ce discours est précisément ce qui l'avoit empêché de venir jusqu'à nous avec la première leçon de /Imitation , et avec d'autres écrUs non moins remarquables peut-être , car le manuscrit en question n'est malheureusement qu'un second volume. Le premier ; que rien n'a pu nous faire découvrir , et que nous croyons hors de France par suite des invasions étrangères, est sans doute comme le second , un magnifique in-folio vélin , chef-d'esuvre de peinture et de calligraphie, Entouré d'une de ces antiques reliures qui traversent les siècles, il n'a pas du périr.
N'espérant le recouvrer que par la publicité donnée à cette lettre, je ne pouvais mieux faire, Monsieur, que de vous l'adresser, en vous réitérant ma respectueuse admiration.