LA PREMIÈRE RASE DE TOUTE INSTRUCTION
IND1SPEKSABLE AUX HOMMES QUI ES REÇOlV^T LE MOINS, ET D'ABORD „ AUX FEMMES , APPELÉES A FORMER LES MŒURS.
Monsieur le Ministre,
Il est, vous le savez, une infinité de jeunes gens qui ne peuvent consacrer de longues années aux études de F antiquité grecque et latine, et qui pourtant ne doivent pas ignorer entièrement la langue féconde qui a produit la nôtre. Cette Latinité chrétienne , Latinitas , qui, comme voujs Pavez si bien rappelé (*) , comprend une civilisation tout entière , nous en sommes tout entiers
(*) Tableau de la Littérature au Moy en-âge, t.i, p. 107, in-8».
sortis. II. faut donc la connoitre, pour bien savoir notre langue , nos origines , je dirois presque pour nous connoître nous-mêmes ; et cette étude n'est pas moins utile à l'un qu'à l'autre sexe.
En vous soumettant , Monsieur le Ministre , un projet d'amélioration dont l'éducation des femmes , et par suite celle des hommes , est susceptible , je ne fais que développer les réflexions que je vous dois en partie; mais sanctionnées par votre autorité , elles peuvent éclairer les familles , et opérer le bien que vous voulez.
Lorsqu'on se rappelle ce que vous avez dit , dans un de vos beaux ouvrages , Des Femmes Chrétiennes au IV 9 siècle , des vertus que jmisoient dans la foi nouvelle ces héritières des noms les plus glorieux de Rome idolâtre Q, on rapproche naturellement cette éducation forte de celle où les arts d'agrément , qui devraient n'être qu'un accessoire , sont devenus le principal; où, dès le pensionnat ("), on initie déjeunes personnes aux lectures les plus frivoles ; où , en leur faisant parcourir un nombre infini de choses dont elles ne gardent rien (***) , on leur ferme la porte à la seule étude qui , en les obligeant à s'arrêter , par t explication dès auteurs , sur des objets graves , les pénétrerait de leurs premiers devoirs , des beautés de la religion et de notre
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(*) De l'Eloquence Chrétienne au iv* siècle,
(**) Tous les pensionnats ne ressemblent pas heureusement a cens que je désigne ici.
(***) Necessaria nescîunt, quia supervacua didicerunt, dit Genon, en parlant de jeunes hommes superficiellement instruits, et auxquels nos observations ne s'appliquent que trop aussi.
histoire nationale > des plus hautes sources de la littérature , enfin de la connoissance ( impossible autrement ) de la langue françoise*
Pour entrer dans ces véritables sciences , la clé la plus facile , ou plutôt la seule , est la langue latine , non pas la langue de Tacite et d'Horace , qui ne seroit pas sans difficultés v mais bien cet idiome des plus illustres Pères et de tant de grands hommes qui 1 pour en faire l'instrument de la rénovation du monde , et porter aux peuples la lumière , eurent l'indispensable mérite de cette clarté, dont nous étions les héritiers directs.
La langue de la Bible d'abord, traduite de l'hébreu , cette langue des Tertulien , des Jérôme , des Àmbroise , des Augustin , des Sulpice-Sévère , des Sidonius , des Alcuin, des Bernard ,. des Suger, des Àbeilard , des Hroswithe , est la vraie mère, dé la nôtre et peut seule en révéler tous les secrets. Si la plupart des femmes (sans compter les hommes ) dédaignent aujourd'hui , pour les écrits les phis futiles , les chefs-d'œuvre même de notre littérature , c'est qu'elles ne les comprennent pas v c'est qu'elles n'en savent pas la langue : si elles la savoient , la puissance des mots les plus ordinaires , quand ils expriment les choses qu'a senties le génie , viendroit les ravir à la futilité , pour les transporter dans de nouveaux domaines , où leur empire , ailleurs si dangereux, exerceroit la plus salutaire influence. Elles feraient les moeurs et l'avenir d'un peuple. . -y
Au lieu d'être à vingt ans blasées , et déjà réduites à chercher leurs émotions dans des romans ou dans des procès scandaleux , enfin dans des discussions irritantes
et stériles , leur esprit fortifié aux sources du vrai beau , s'enrichiroit pour elles , pour leurs enfants , pour nous , de ces trésors si variés de la littérature , d'où une âme heureusement née , peut tirer tant de fruit.
Parce que Molière a ridiculisé , bien durement sans doute , dans quelques nobles âmes , 1 -abus de la science et des sentiments les plus purs, nous , de peur de l'abus , nous proscrirons jusqu'à l'usage de la langue la moins savante et qui nous initie à la première de toutes les sciences.
En vain, dans le grand siècle et les temps antérieurs, des dames d'un mérite éminent auront su cette langue ; en vain la sage amie de Fénélon , l'illustre de Lambert , dans les Avis (Tune Mère à sa Fille , aura recommandé à la. sienne l'étude de la langue sacrée, lui en aura montré les inappréciables avantages; nous continuerons , nous , à l'interdire à toutes les femmes ! Et les plus distinguées , je dis les plus modestes , tandis que d'autres ne se cachent point pour lire un mauvais livre , seront forcées de se cacher et de s'enfermer, et pourquoi ? Pour chercher le sens ou la beauté des hymnes qu'elles adressent à Dieu, ou dont les sons les ont touchées ; pour n'être pas sans cesse arrêtées dans leurs lectures, et forcées de demander la signification , même de mots françois , anciens ou modernes , et de locutions que le latin peut seul expliquer ; pour mieux connoître et chérir nos ancêtres, en les entendant, à travers la distance des siècles 9 suivant votre expression , Monsieur, parler cette langue qui a si peu changé , qu'elle nous est commune avec tous les temps , avec tous les pays; enfin pour ta-
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cher de savoir , par exempte { ce qui n'est pas indifférent pour une femme ) , comment parloit une sage Glotilde quand elle adoucissoit , quand elle éclairoit son barbare Sicambre , de quels mots se servoit bétonnante Vierge de Nanterre , patronne de Paris , lorsque , pour arracher des infortunés au fer des bourreaux, elle forçoit les portes et les cœurs , ostia et corda, comme dit son histoire contemporaine recueillie parles Bollandistes,
J'ai rappelé ce vaste monument delà Vie des Saints , celActa Sanctorum, qu'entreprit Bollandus, et que Napoléon , par je ne sais quelle sympathie de grandeur, voulut faire achever (*) : qu'il me soit permis d'exprimer ici un regret , c'est que ce recueil où notre beau pays , tout son passé , ses souvenirs , ses Saints, ses Martyrs , ces Apôtres des Gaules, nos civilisateurs , respirent tout entiers ; c'est , dis-je , que cet inappréciable recueil ait été livré en France au ridicule dont l'ignorance a voulu le couvrir.
Et l'on se plaint que nous manquons d'esprit national ! que l'amour du pays s'éteint dans 90s cœurs!
(*) C'est ce qu'on peut voir dans une Dissertation latine srir les Bollandistes , signée des noms tes plus respectables , et imprimée à Namur en i838: IpseNapoleo, ex nobilissimoviro Antonio-de-la- Sern<i- Santander exquirijusserat quœ musœi Bollandiani ex tarent etiamnum reliquiœ, quœque perficiendi ope ris spes affulgeret. Respondit vir claràs, die g augusti 1810 , spem omnem abjiciendamesse. . . . » Illic stelil res.
Cependant de précieuses notes des Bollandistes ont été depuis recueillies \ et ce que n'a voit pu Napoléon, vient d'être entrepris par une société savante de la Belgique , un des pays de l'Europe qui compte le plus d'Iiisto* riens latins , et où l'on parle encore le mieux la langue-mère.
J'apprends par les journaux que le roi des Belses vient d'encouraget «l'une somme de 5ooe fr. la continuation des Bollandistes.
Faut-il s'en étonner lorsque le sentiment sacré qui attache le sauvage même au sol , aux tombeaux , à la religion de ses pères , est chez nous conspué ;' lorsque des gens. tout positifs traitent d'abstractions chimériques les plus touchants retours de l'esprit et du cœur sur un passé, objet de si grands souvenirs ; lorsqu'une jeune personne, que dis-je ! un jeune homme qui a fait ses études , ne savent pas ce qu'étoit le Saint ou la Sainte dotot leur .quartier, leur rue , et eux-mêmes peut-être portent le nom. Pleins d'admiration ou de sympathie pour les héros barbares, les déesses impures de la mythologie grecque, ils ignorent ce que firent un saint Denis , un saint Martin , un saint Germain , une sainte, Geneviève et tant d'autres puissantes Intelligences. Tous les détours du Githéron ou de l'Olympe leur seront familiers , mais il ne faut pas leur demander ce que Montmartre signifie , ni quelles sont les traditions de la rue au nom douloureux par laquelle on monte au Mont-des-Martyrs ; cela les intéresse peu.
D'où vient ce dédain étrange, cette inconcevable ignorance ? De l'oubli de la langue latine que parloient nos ancêtres, et qu'a fait dédaigner un inexplicable purisme. Les mots nouveaux que ce latin a bien dû employer pour exprimer les idées nouvelles de la civilisation, ont ' été traités de barbarismes 4 comme si tous les mots de Tacite et de Juvénal étoient dans Lucrèce et dans Cicéron !
Quel écrivain de l'antiquité payenne a jeté sur l'homme , sur sa destination , sur cette science de la vie en vue de F éternité ^ comme dit Marmonlel , une lumière
plus vive , plus profonde que saint Augustin , par exemple , ou même saint Bernard , dans ces Méditations , que vous examiniez un jour devant nous, Monsieur,, et dont quelques nuages , d'où elles sembloient s'élever, ne vous faisoient que mieux admirer la splendeur ? Combien peu d'hommes cependant connoissent saint Bernard! Combien, des plus instruits, n'ont pas lu même un des premiers chapitres de Dignitate Hominis, commençant par ces mots : Multi multa sciunt, et seipsos nesciunt !
En vain des esprits éminents, à l'exemple de Corneille et de Bossuet, se pénètrent enfin de celte immense et vivifiante littérature ; on la dédaigne encore , et l'on continue à nous faire passer, grammaticalement, du mépris de la langue la plus riche , la plus substantielle , au mépris des personnes et des choses les plus sacrées.
C'est donc à la fois et notre langue-mère , et les souvenirs de nos ancêtres, et ce qui honore le plus la nature humaine, en un mot, la littérature par excellence , et la moins répandue , manna reconditum , qui vtendroient ranimer nos mœurs et leur rendre une nouvelle vie ; et vous le pouvez , Monsieur le Ministre: Insuffla etrèvi^ viscant.
Et ce ne sont pas seulement les femmes qu'il faudroit nourrir de cette manne sainte , de ce lait salutaire , mais tous les jeunes* gens indistinctement. Il en est tant qui , d'une incomplète étude de plusieurs années de grée et de latin ancien , ne conservent rien absolument le reste de leur vie , tandis que pour graver dans leurs esprits et dans leurs cœurs d'ineffaçables traces de tout ce qui doit
les attacher à leur pays, à leurs devoirs , il leur eût suffi (Tune ou de deux années au plus, consacrées à l'explication des bons latinistes chrétiens , rapprochés des auteurs françois qui les ont imités.
Quand notre théâtre étoit entièrement religieux et national, les sujets de l'Ancien et du Nouveau Testament r présentés à l'édification des fidèles ; et , dans notre histoire , la vie d'un saint Denis , d'un saint Martin , d'un saint Quentin , d'une sainte Clotilde, d'une sainte Geneviève , d'une Théodore , d'un saint Louis , tous ces sujets touchants , que vous avez , Monsieur, si bien fait ressortir de nos anciens Mystères Q , ces leçons vivantes , que des prêtres mêmes ne dédaignoient pas de "représenter par personnages , étoient les éléments de l'éducation et une partie de l'instruction publique.
Les Saints , ces premiers héros du Monde Chrétien et surtout de la Gaule , ayant été chassés de leurs tombeaux et de nos églises par les demi-lumières , pires que l'ignorance , et par l'intolérante impiété , n'ont pu que rarement se maintenir sur nos théâtres. Ils y ont été remplacés quelquefois par de fausses vertus , que l'on a fait admirer à des spectateurs-qui n'avoiant plus le type des véritables.
Tous les grands hommes dç Plutarque et de Cornélius Nepos, quelque grands qu'ils aient été , n'ont eu d'or— dinaire pourtant que les vertus du paganisme. Si, avant de les apprécier, nous avions eu présent à la mémoire un de flirts lllustribus Gallice Christianœ, les vertus:
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(*) Journal des Sapants, îSmai i83&
des héros chrétiens qui par leur amour de leurs frères , leur abnégation, leur générosité, leurs martyrs devroient bien toucher ceux dont ils sont les membres, nous laisseraient admirer un peu moins tous les crimes classiques et les exemples si souvent dangereux des peuples payens.
Les extraits des écrivains sacrés, historiens, orateurs, moralistes , poètes , que consacreroient vos lumières r non moins que votre autorité, Monsieur, for mer oient la base de toute instruction* Et plût au Ciel que cette base n'eût jamais été dédaignée! « Pourquoi, dit Gerson, dans la lettre citée précédemment, voit-on tant de savants dont l'esprit vacille sous le poids de leurs connoissances? Parce qu'ils manquent de ce premier appui. » Sicuhi nutat fundamentum doctrines, quidquid amplius scientiœ super œdificaveris, vacillare necesse est (*)..
Outre l'avantage que les jeunes gens retireraient d'une langue universelle, presque sans inversion , sans ellipse, type enfin de la nôtre et des plus belles langues de l'Europe, fortifiés par la vérité qu'ils auraient puisée dans ses sources ("), As pourvoient alors se livrer sans danger, les uns à l'aridité des sciences exactes, les autres aux études de l'antiquité profane , dont les préjugés, les vices, les sophismes glisseraient sans prise; sur eux.
Les leçons de la philosophie chrétienne, au contraire, les prières qu'on adresse à Dieu , les hymnes admirables des Fortunat , des Malabranca , des Santeuil , ces su—
(*) Epist. 1. 1, p. 3, éd. Dnpio.
(**) Scriptura sacra pu te us est allas , eujus nunquam defiçiun* aquœ ; et quo plus exhauseris in de, scaturiendo largius tibi refluet* Epist. tira tria Gers.
blimes admonitions, en frappant l'ereille, ne tomberaient plus sur la pierre ; la, parole sainte , le Verbe , viendrait de nouveau s'incarner et régner dans les cœurs.
La religion, loin d'être dédaignée parce que son berceau fut humble et soumis à toutes les misères humâmes, serait pour tous alors, ce qu'elle est en effet, plus belle et plus miraculeuse. Les qualifications de vil ouvrier et de lâche exercice dont M. de Voltaire a cru flétrir l'exemple du travail et de l'humilité donné par l'homme-Dieu , tous ces traits viendraient s'émousser devant un esprit ferme où serait imprimée, par exemple, quelqu'une de ces hautes pensées de la moindre des hymnes d'un poëte inspiré , d'un vrai poète au Christ :
Divine crescebas puer ^ Crescendo discebas pati.
Cœlum manus que* sustinent , Fabrile contrée tant optes, etc etc.
J'aurais l'honneur, Monsieur le Ministre, si vous, adoptiez ces premières idées, de vous soumettre un plan d'études qui en faciUteroit l'exécution, et applaniroit , je crois, les obstacles qu'elles rencontreraient près des familles peu ou mal éclairées.
Veuillez agréer, je vous prie , l'hommage de mon profond respect*