A VALENCIENNES
Mon cher concitoyen y
On parle souvent chez nous , et dernièrement un de nos journaux se plaignoit de la propagation des mauvais livres , répandus en petits volumes , jusque dans les familles ouvrières. La lecture qui devroit être pour elles un délassement de leurs travaux , un bon préservatif contre les excès , n^ést souvent qu'un présent funeste. Quel remède apporter à ce mal ? « On défend la vente des poisons , disoit le même journal , mais l'empoisonnement moral est permis , ou plutôt bien difficile a empêcher. » Que faire donc? Opposer aux livres mauvais, le meilleur contre-poison : de bons livres. .
{*) On yen» pourquoi je n'ai tien chapgé au ton familier de celle lettre , écrite à un ami.
Notre bibliothèque publique, n'en manque pas , sans doute ; mais quoiqu'une sage mesure , depuis quelques années , la tienne ouverte chaque jour et dans la soirée , elle ne peut prêter de livres au dehors; elle n'a pas d'ailleurs , en grand nombre , ces ouvrages dont je parle , auxquels les classes peu aisées , dans les jours de repos , dans les moments perdus , pourroient recourir, et que j'ai eu tort d'appeler contre-poison , car souvent ils préviendraient le mal dans lequel leur absence , la difficulté de se les procurer, un besoin de connoitre , fait tomber l'inexpérience.
Toute lecture, d'ailleurs, doit avoir quelque attrait et ne pas apporter le dégoût ou l'ennui. Un peuple (je ne sais plus lequel) avoit inscrit ces mots sur le frontispice d'une bibliothèque : Pharmacie de l'ame. Cette idée, tout ingénieuse qu'elle est, doit être écartée , comme un livre ennuyeux , qui n'auroit rien de relevé. Laissons les médecines , et n'amenons pas tel lecteur à nous dire : Taime mieux du genièvre , ouméme de la bierre^ et je retourne. ..... où vous
savez.
Si l'inscription de Restaurant spirituel (que
je n'ai pas soumise encore à l'Académie) pouvoit allécher quelques gourmands , quelques buveurs de profession ?... Mais non, ces gens-là ne prennent pas le change ; ils ne nourrissent point leur esprit , et pour cause. À leurs yeux , la lecture la plus substantielle n'est qu'une viande creuse. Pour esprit, servez-leur de forts spiritueux , c'est tout ce qu'il leur faut. Laissons-les donc cuver leur esprit et leur vin , ne troublons pas leur diges-
tîon , même par cette lettre (qu'ils ne liront point), et venons à ceux de nos concitoyens qui méritent qu'on s'occupe d'eux. Grâce au Ciel, c'est le grand nombre y c'est la presque unanimité.
Oui , remercions-en Dieu qui a doué notre pays , nos; chers compatriotes, même les moins aisés , d'une ardeur pour tout ce qui élève l'âme , et d'une sympathie d'au— tant plus généreuse , qu'elle est exempte et d'orgueil et d^envîe. Ils méritent donc bien, ceux-là, qu'on traite leur esprit avec distinction.
Vous allez me répondre , M. le conseiller municipal r que la ville a de grandes charges , et que traiter si bien les gens y avec peu d'argent , c'est le secret d'Harpagon , quand il veut donner à dîner. Je voudrois en avoir un autre à présenter, je ne le ferois pas attendre : mais y auteur et classique , je ne déroge guère aux anciens.
Si j'osois offrir cependant un plat de mon métier ?
C'est Corneille et Gerson , après tout , qui en ont fait les frais ; je n'y mets que la sauce , un peu trop délayée peut-être ; n'importe ! en servant chaud ( avec la permission de M. Adrien Leclere) les vingt-cinq premiers exemplaires qui vont sortir de chez Prignet , cela pourra piquer quelques goûts généreux , commencer notre fondation x et Dieu nous soit en aide ! L'un va nous donner, comme moi , de son crû , un autre de sa bourse , un autre Vous, mon cher, par exemple, vous avez une
belle bibliothèque : prêtez-nous quelques-uns de ces excellents livres , qu T on ne lit pas souvent , nous les ferons lire et fructifier. « Mais j'en ai, dîrez-vous peutêtre , de mauvais aussi (littérairement). » Donnez , don-
nez encore ! le mauvais , cela se vend bien ! Nous ferons de l'argent (ou du feu cet hiver) , et quand on en aura, voyons ce qu'on fera.
Depuis un certain temps , vous le savez , de bons livres ont été composés pour la jeunesse des moindres classes. Je ne prétends pas que tous ces livrées soient d'or pur, ni que l'enfant du peuple , qu'on instruit comme l'enfant des rois , ait rencontré son Fénélon encore , mais n'en eussions-nous que la monnaie , le tout seroit de la répandre.
J'ai sous les yeux plusieurs de ces petits ouvrages qui, pris en nombre et solidement reliés , ne coûteroient pas cher. Une commission éclairée , exempte des préventions qu'il faut laisser à la politique , choisiroit les livres et le Conservateur qui, les dimanches, à heure fixe, prêteroit aux familles connues et peu aisées de l'arrondissement , les volumes dont un registre tiendroit note , et qui devroient être rapportés dans un temps prescrit. %
Le Conservateur pourvoit, dans une sorte de conférence publique , interroger les jeunes gens sur le contenu du volume qu'ils auroient lu , et accorder des encouragements à ceux qui en parleroient le mieux. N'en donnassent-ils d'abord qu'un aperçu , l'obligation , si importante , de se rendre compte de ses lectures et de parler convenablement, ne seroit pas sans fruit,' et le maître y joindroit d'utiles réflexions sur le livre , sur le sujet qui s'y trouveroit traité , etc .
C'est là une idée qui peut être mûrie , surtout pour nos collèges , et que je ne fais qu'indiquer, pour ne pas m'écarter de notre projet.
Qu'il me soit permis de le recommander aux âmes généreuses ; à celles en particulier pour qui bien faire est un besoin si doux. Or, quel plus grand bienfait qu'une instruction sage ! Et quand on songe au dénuement moral et déplorable où vit ( si c'est là vivre ) une partie de nos semblables , on se rappelle à soi-même que nous ne, devons pas seulement le pain matériel , mais encore , suivant l'Evangile , le pain spirituel , à ceux qui n'en on pas.
Pardonnez-moi de finir si sérieusement, ou plutôt d'avoir si légèrement traité un sujet aussi grave : n'y voyez qu'une idée , jetez-en l'écorce , après en avoir exprimé tout ce que vous pourrez pour nos pauvres amis , pour leurs pauvres enfants : je parle hélas ! des familles peu riches ^ trop nombreuses encore , de nos
concitoyens.
Votre affectionné