LIVRE PREMIER
Du mépris de toutes les vanités.
i ormeille , après avoir paraphrasé , comme pon peut le voir dans noire Introduction , le j début de ce chapitre, et notamment la penj> sée empruntée à l'Evangile : Celui qui me suit ne marc ne point dans les ténèbres, apostrophe les hommes qui dédaignent les lumières divines pour se livrer à la présomption de leurs vaines sciences :
Cet orgueilleux savoir, eu pompeux gentiment», Ne tant aux yeux de Dieu que de vaint orntmenti.
77 ne s'abaisse point vers des dmes si hautes (1) ; Et la vertu sans eux est de telle valeur, Qu'il vaut mieux bien sentir la douleur de tes faute* Que de bien définir ce qu'est cette douleur.
Porte toute la Bible en ta mémoire empreinte , Sache tout ce qu'ont dit les sages des vieux temps ,. Joins-y, si tu le peux, tous les traits éclatants De l'histoire profane et de l'histoire sainte; De tant d'enseignements l'impuissante langueur Sous leur poids inutile accablera ton cœur, Si Dieu n'y verse encarson amour et sa grâce; Et l'unique science où tu dois prendre appui , C'est que tout n'est enfin que vanité qui passe, Hormis d'aimer sa gloire et ne servir que lui.
a Voilà des vrais savants la sagesse profonde .- Si tu veux vers le ciel marcher en sûreté , C'est d'affermir tes, pas sur le mépris du monde r Et tu verras qu'enfin tout n'est que vanité.
b Vanité d'entasser richesses sur richesses ; Vanité de languir dans la soif des honneurs ; Vanité de choisir pour souverains bonheurs De la chair et des sens les damnables caresses ; Vanité d'aspirer à voir durer ses jours , Sans se mettre en souci d'en mieux régler le cours ;
a Texte latin conforme à notre manascrit de Saintrond,
Santi Irudonis. '
llla est summa sapieritia, per contemptum mundi tejidere ad régna cœlestia.
b Vanitas igitur est d'vilîas perituras quœrere, et in illis sperare.
Vanitas quoqueest honores ambire, et in ctltum statum se extollere.
Vanilas est carnis desideria sequi, et illud desiderare unde postmodum graviter oportet pu ni ri,
Vanitas est longam vitam optare, et de bonavitaparum curare.
Vanitas est prœsentem vitam solum attendere, et quœ futura suit non prœvidere.
IMITATION DE J, C. LlV. I, CH. I. 35
D'aimer la longue vie , et négliger la bonne ; D'embrasser le présent , sans soin de V avenir ; De préférer l'appas d'un moment qu'il nous donne A l'attente des biens qui ne sauroient finir.
Que Ton examine les meilleures traductions en prose de Y Imitation, dès ce premier chapitre, quoique trop diffus d'abord, et encore éloigné des grandes beautés que nous verrons plus tard , Corneille n'a-t-il pas déjà résolu la question en faveur de la poésie? Comme cet ancien à qui Ton nioit le mouvement , il a marché j et le mouvement , l'harmonie ne sont pas ses seuls avantages : voyez seulement , en vous élevant avec le poète sur le mépris du monde, ad régna c œ les tia, voyez avec quelle énergie le mot de vanité, dont la chose est partout , se trouve aussi rapproché dans les vers ; et comme le dernier, en nous arrachant à tout ce qui passe , est heureusement placé au bout de toutes ces vanités !
(1) Il ne s'abaisse point vers des âmes si hautes.
Ce vers que je n'ai jamais entendu citer, et où Ton peut voir une alliance de mots supérieure même à celle où Corneille peint l'ambitieux au faite des grandeurs, aspirant à descendre, ce vers, dis-je, qui nous offre une opposition aussi vraie qu'imprévue, n'est pas dans le texte , mais il devroit y être , car il est admirable ; et plusieurs passages de l'Ecriture et des Pères auroient pu l'inspirer : « Le Seigneur est élevé , dit le Roi-Prophète, il regarde les humbles et s'éloigne des superbes. » Excelsus Dominus , et humilia respicit , et alta a> longé cognoscit. Ps. 137.
St. Augustip dans son Commentaire sur ce psaume ajoute : « Le Seigneur habite les hauts lieux : veux-tu qu'il s'approche de toi ? descends. » In alto habitat Deus: vis tibi propinquet ? humilia te.
Corneille, obligé souvent de rester inférieur à son modèlera pu quelquefois, comme dans ce vers, s'élever au-dessus de tout : c'est là son privilège. Des critiques n'ont pas craint pourtant d'opposer à cette liberté du poëte , que nos grands traducteurs en vers ont suivie, la plate exactitude d'un versificateur de son temps , de Desmarets, qui, après avoir fait sa comédie des Visiorir naires , dans laquelle il auroit pu mettre les admirateurs de ses vers, a translaté V Imitation en rimes.
Desmarets , dans sa préface , justifie pourtant avec esprit la sécheresse de ses vers hérissés de barbarismes : La couronne des Muses profanes , dit-il , est de fleurs ; celle de Jésus-Christ est £ épines : les fidèles ont besoin de choses non qui leur plaisent , mais qui les piquent. Qui les touchent , oui; qui leur piquent le cœur, si vous le voulez, mais qui leur déchirent les oreilles ! où en est la nécessité ? « Dieu , dit un pieux évêque de Dijon , dont nous parlerons tout-à-l'heure , » Dieu ne défend pas les routes fleuries ; et ce n'est pas )> toujours par les sentiers rudes de la montagne que la )> brebis égarée rentre au bercail. »
St. Augustin n'avoue-t-il pas qu'ayant assisté , avant sa conversion , aux sermons de St. Ambroise, dont le charme l'avoit attiré d'abord, il finit par se rendre à l'ascendant de la vérité ?
Le sage Rollin et le sévère Arnaud lui-même sont
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loin de vouloir qu'on hérisse d'épines inutiles tout sujet religieux.
Leur opinion a été partagée sans doute par le modeste anonyme qui a traduit Y Imitation en vers faciles , sans dédaigner les fleurs qui se trouvoient sur son chemin , et qu'en passant il a cueillies jusque sur cette aride énumé-
ration des vanités mondaines :
Tout n'est que vanité sous le ciel , dit le Sage ,
Aimer Dieu, c'est le seul vrai bien, Surtout l'aimer lui seul, le servir sans partage ,
Le reste est vanité , n'est rien.
C'est vanité d'aimer la gloire avec ivresse , D'être avide d'honneurs , altéré de. richesse ; Vanité de livrer ses sens à des plaisirs Que suivront tôt ou tard de cuisants repentirs ;
Vanité de mettre en usage , Tout pour vivre plus vieux , rien pour vivre plus sage ; De jouir du présent sans prévoir l'avenir ; Enfin c'est vanité de vouloir retenir
Ce qui sitôt passe et s'envole ,
Un éclair, une ombre frivole , Et de ne pas courir de toute son ardeur Au ciel , où nous attend un éternel bonheur.
Voilà des vers excellents , et ce ne sont pas les seuls que j'ai eu le bonheur de trouver dans cette œuvre ignorée. L'auteur, il est vrai , ne s'élève que rarement à ces hardiesses de style, à ces oppositions imprévues qui bous étonnent dans Corneille : mais il l'emporte quelquefois sur Corneille lui-même , dans des passages qui demandent plus de grâce et d'onction que de poésie ou de force.
Un fait plus remarquable encore que de beau* vers , c'est qu'un écrivain aussi distingué , mais humble imitateur de son humble modèle , ait si bien mis en pratique le précepte Ama nesciri, que nous n'avons su qu'après sa mort , arrivée en 4 830 , qu'il se nommoit Martin de Boisville , et qu'il étoit évêque de Dijon*
N'estril pas déplorable qu'un ouvrage de ce mérite , imprimé à Paris en 1818, soit à peine connu ! En y cherchant pour notre travail des rapprochements utiles et curieux , puissions-nous porter nos lecteurs à réparer une grande injustice !
La prévention anti-poëtique qui , de la traduction de Corneille , étoit tombée sur celle de M. Martin de Boisville , en avoit auparavant frappé une autre qui méritera aussi d'être citée. Elle est d'un modeste curé de Montauban , nommé Delmas , qui ne voulut pas la publier de son vivant. Elle fut imprimée à Montauban en 1 791 • On ne petit douter, d'après une note de l'éditeur, que l'auteur en se livrant à ce long et difficile travail , n'ait eu en Vue uniquement , ainsi que l'évêque de Dijon, l'édification du prochain, et non cette gloire humaine que Tacite nomme la dernière passion du sage , et qui , de toutes les vanités, est sans contredit la plus excusable.
A ces deux traductions en vers , nous en pouvons joindre vingt-sept autres en prose , dont les auteurs, qui ont voulu garder l'anonyme , sont demeurés inconnus. Voilà des exemples d'abnégation chrétienne qui méritoient d'être mentionnés tfens ce chapitre Du mépris de toutes les vanités*
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