SCENE VU
nôtre? de la mienne? Ah ! par exemple, je ne vous pardonnerais pas cela !
Je sais, mademoiselle, tout l'intérêt que vous daignez me porter.
JULIE
Montrez-moi donc que vous en êtes digne !... Confiez-moi vos chagrins... Vous étiez tout-à-1'heure avec un ami bien capable de les comprendre et de vous conseiller !... Mais en présence d'un homme , même de l'ami le plus intime , il doit exister une sorte de gêne... de fierté, qui nuit à l'épanchement du cœur. Si Ton est joyeux , la dignité ordonne de le paraître moins; si l'on souffre, on veut se montrer fort, et certe force que l'on s'impose fait taire la douleur sans la guérir. Tandis qu'auprès d'une amie , toute contrainte disparaît... on s'abandonne davantage à la joie comme à la tristesse... On ose se plaindre... on ose pleurer avec elle... et les larmes, celle grande ressource des femmes , les larmes soulagent , consolent; il me semble , Corneille , qu'elles doivent raffermir le courage d'un homme tel que vous !
corneille, avec exaltation.
Ah ! mademoiselle, vous venez de peindre le bonheur tel que je l'avais rêvé!... le seul qui puisse payer le poète de ses travaux, le reposer de ses veilles , lui faire chérir l'élude ! Les succès doublent de prix, les revers ne sont plus rien, quand une amie peut vous dire ; je suis heureuse , ou je souffre avec vous !...
(Avec douleur.) Mais, hélas !... un tel bonheur... n'est qu'un rêve !
JULIE
Pourquoi ne se réaliserait- il pas ?
Je ne pourrais le trouver qu'auprès d'unepersonne...
JULIE
Qui ne vous le refuserait peut-être pas !
Que dites- vous ?
JULIE
Je dis que depuis longtemps cette personne s'associe en secret , et presque malgré elle , à tout ce qui vous intéresse... Je dis que le jour où le Cid a paru , elle a été fîère et heureuse !... mais qu'elle a bien soulFert le jour où elle a eu la basse critique dont l'œuvre de génie a été l'objet ! Tenez, Corneille, voilà le Cid!... voilà sa critique !... (En ouvrant sa mante.) Ces deux livres m'ont fait verser bien des larmes de joie et d'indignation ! Je n'en garderai plus qu'un seul... sa place est sur mon cœur !... Quant à l'autre , sa place est sous
vos pieds...
Elle jette la seconde brochure. à terre.
Ah ! Julie !... Julie !... voilà un triomphe que l'envie n'empoisonnera pas !
JULIE
Silence !... On vient!...
Corneille remonte et se tient à l'écart