‹ Corneille et son temps: étude littéraireChapitre 13 sur 31 · Ce don fut Peffet d'une force imprévue · texte numérisé non relu

Ce don fut Peffet d'une force imprévue

De cet ordre du ciel^ qui verse en nos esprits Les principes secrets de prendre et d'ôlre pris.

[Àclc IIj scène II,)

■ Segrais'tana, p. 133, 131.

du temps nous offrent beaucoup d'exemples de femmes obligées en effet de se retirer parce qu'une rivale plus belle entre dans la chambre. 11 semblait que la beauté fût un empire suprême et exclusif, dont la perle ne laissait au vaincu que la honte et la fuite. La Bruyère lui-même déclare que « Tamour qui naît c( subitement est le plus long à guérir ^ » Il semble même croire que celui-là seul mérite le nom d'amour : « L'amour naît brusquement, dit-il, sans autre réflexion, « par tempérament ou par faiblesse : un trait de beauté « nous fixe, nous détermine *. L'amour qui croît peu à « peu et par degrés ressemble trop à l'amitié pour être « une passion violente *. »

Peut-être ces effets subits, ces coups de soleil amoureux, abandonnés aujourd'hui aux plus mauvais romanciers, pouvaient-ils alors obtenir la foi d'un philosophe; les hommes et les femmes, dans leur vie mondaine et sans cesse préoccupée d'idées ou d'intrigues d'amour, devaient être toujours prêts à en recevoir, ou du moins à en supposer Timpression ; et si, comme le dit La Rochefoucauld, a il y a des gens qui n'auraient jamais « été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler a de Pamour, » beaucoup de gens, à force d'en entendre

* Caractères, t. I, p. 180. Du Cœur, i IbUi.f p. 179.

zmd.,l^, 180.

CORNEILLE. âo«

parler , devaient le rencontrer là même où il n'était pas.

Surpris de ces effets de Timagination » quelques hommes cherchaient cependant à se les expliquer par d'autres causes que par l'influence de Tétoile; mais ces causes n'étaient pas moins ridicules. Segrais raconte, pour prouver que Famour est dans le sang, Thistoire d'un gentilhomme allemand à qui son infidèle maîtresse, voulant se débarrasser de lui, avait donné deux grands coups d'épée au travers du corps. 11 n'en mourut pas^ mais, ce qu'il y eut de singulier, c'est que, lorsqu'il fut guéri , (( il avoit, dit Segrais, autant d'indif- «férence poup la princesse que s'il ne l'eût jamais « aimée, et il en attribuoit la cause à la perte do son « sang*.»

Cette dévotion amoureuse, suite d'une destinée fatale, était donc l'idéal d'une belle passion; du moins pour le parfait amant, car la fatalité , à laquelle était également soumis le cœur de sa maîtresse, ne devait avoir, sur la conduite de celle-ci, aucune influence j les femmes tenaient fermement, du moins en théorie, à ce principe favorable à leur vanité autant qu'à leur vertu; chargées seules du soin et du devoir de se défendre, elles se sentaient d'autant plus puissantes qu'on mettait à plus haut prix le bonheur d'une pas-

^ Segraisiana, p. 10.

sion qui taisait la destinée des plus grandes âmes; les preuves de ce haut prix de leur conquête étaient leur gloire, car on disait alors la gloire d'une femme. M"® de Sévigné, en avançant que « l'honneur de ces « messieurs est bien aussi délicat et blond que celui de « ces dames » croyait presque faire une découverte , et l'Académie avait déclaré que, dans le Cid, « s'il eût pu « être permis au poète de faire que Fun de ces deux « amants préférât son amour à son devoir, on peut a dire qu'il eût été plus excusable d'attribuer cette c< faute à Rodrigue qu'à Chimène ; Rodrigue étoit un « homme, et son sexe, qui est comme en possession de « fermer les yeux à toutes les considérations pour se « satisfaire en matière d'amour, eût rendu son action « moins étrange et moins insupportable*. »

Ainsi s'explique la supériorité presque constante des héroïnes de Corneille sur ses héros : celle qui commande à elle-même et aux autres, dans la circonstance la plus importante de la vie, doit être, dans toutes les circonstances, la plus illustre ; et, après la décision de l'Académie, on conçoit que Corneille ait sacrifié l'inflexibilité de Cinna à Tavantage de faire ressortir celle d'Emilie. Mais on concevra également alors à quels frivoles intérêts devait s'attacher une gloire fondée sur les petits événements de la vie d'une femme et jugcc

• Senlinieuts sur le Cld (Voyez à la suite du Cid, édition de Voltaire, p. 392).

par les caprices de sa vanité : on ne s'étonnera plus de voir, dans Suréna, Eurydice conduire son amant à la mort par son opiniâtreté à vouloir que cet amant, qui ^ ne peut être à elle, ne se marie que par son choix : a Je veux, dit elle,

• • . Malgré votre roi Disposer d^une main qui ne peut être à moi. . Je veux que ce grand choix soit mon dernier ouvrage, Qu*il tienne lieu vers moi d'un éternel hommage , Que mon ordre le règle, et qu'on me voye enfin Reine de votre cœur et de votre destin *.

La même fantaisie pourra aider Bérénice à se consoler de la perte de Titus :

Je veux donner le bien que je n'ose garder ; Je veux du moins, je veux ôter à ma rivale, Ce miracle vivant, cette âme sans égale. Qu'en dépit des Romains, leur digne souverain, S'il prend une moitié, la prenne de ma main ; Et pour tout dire enfin, je veux que Bérénice Ait une créature en leur impératrice *.

La Sophonisbe de Corneille, dont Saint-Évremond n'ai tribue le mauvais succès qu'à la trop grande perfec tion avec laquelle Corneille a su lui conserver « son (( vérilable caractère' », cette fille d'Asdrubal, au

* SurénOy acte I, scène 111.

« Tite et Bérénice, acte IV, scène I»"®.

• < Corneille, qui presque seul a le bon goût de l'aniiquilé, a eu

milieu de sa haine contre les Romains et de son horreur pour l'esclavage, pourra regarder le plaisir d'enlever Massinissa à une rivale comme le plus grand bonheur dé ce mariage qui doit la soustraire au triomphe ; les amants dé ces illustres coquettes, dévotement soumis à leurs fantaisies, attendront, comme le veut Antiochus, sans révolte et sans blasphème, ce qu'il plaira à leur gloire d'en ordonner; et des tracasseries de vanité se mêleront sans effort, dans les dernières pièces de Corneille, aux exagérations d'orgueil à travers lesquelles on ne voit percer que de loin en loin quelques étincelles de son génie et les souvenirs de sa grandeur.

Une fois entré dans une fausse route d'idées, Corneille n'avait pas, pour en sortir , la ressource de l'observation des sentiments naturels : il s'était trop accoutumé à les chercher dans son imagination. L'imagination mêle beaucoup de faux au vrai qu'elle présente; elle forme au poëte une espèce de monde particulier, placé entre lui et le monde véritable qu'il ne s'inquiète plus

« le malheur de ne pas plaire à notre siècle, pour être entré] dans le a génie de ces nations et avoir conservé à la fille d'Asdrubal son « véritable caractère. Ainsi, à la honte de nos jugements, celui qui^ « a surpassé tous nos auteurs, et qui s'est peut-être, ici, surpassé « lui-même, a rendu à ces grands noms tout ce qui leur éloit dû, « et n*a pu nous obliger à lui rendre tout ce que nous lui devions. » (Saint-Évremond, Dissertation sur VAlemndlre de Racine, t. III de ses OEuvres, p. 141-142.)

de regarder, car il n'en soupçonne même plus Texis^ tence. Dans ce monde de fantaisie que s'était créé Corneille, dominé par le lour d'esprit de ses contemporains, et mettant à leur service la fermeté logique de son imagination, il ne recevait plus la lumière que jettent les mouvements naturels de notre âme sur les objets qui les suscitent. La justice, la bonté, toutes les vertus humaines ont été des sentiments avant d'être des idées: qui eût jamais imaginé la générosité et le dévouement si des sentiments ne les lui eussent d'abord fait connaître? C'est SUT Tordre de ces sentiments, tels qu'ils existent dans une nature heureuse, développée par la réflexion, que se règle l'ordre de nos devoirs. Jamais l'âme la plus élevée, jamais la vertu la plus sévère ne sacrifieront un seul de ces devoirs, à moins que ce sacri- ^fice ne soit commandé par un autre devoir plus important; et là où ce sentiment d'un devoir supérieur n'existe pas, le sacrifice est injuste, la vertu est fausse, l'apparence de la grandeur est trompeuse. Le vieil Horace, quand il croit que son fils a fui, oublie l'amour paternel; il souhaite, il commande presque la mort de son fils ; mais l'amour de sa patrie, les obligations qu'a imposées à sa famille la confiance de ses concitoyens, le crime du lâche qui l'a'trahi, l'intérêt même de ce fils pour qui la mort vaudrait mille fois mieux qu'une vie infâme, ce sont là des sentiments si puissants et d'un ordre si élevé qu'on n'est point surpris de voir qu'ils

remportent, même sur l'amour paternel dont la force bien connue ne fait qu'ajouter à l'admiration qu'inspire la force supérieure qui a pu le vaincre. Mais lorsque Rosamonde, veuve de Perlharite*, menacée de voir périr son fils si elle ne consent pas à épouser Grimoald, l'usurpateur des États de son mari, déclare à Grimoald qu'elle ne Tépousera qu'à condition qu'il fera mourir ce fils , parce qu'elle espère que cette action atroce , en détruisant l'affection qu'inspirent au peuple les vertus de Grimoald , lui rendra à ellemême la vengeance plus facile, nous ne ressentons ni admiration , ni sympathie ,' car ce désir de vengeance ne saurait jamais être assez puissant, ni paraître assez légitime pour étouffer et l'amour d'une mère et le sentiment de justice qui défend de sacrifier un être innocent au souvenir ou même aux intérêts d'un autre. La proposition de Rosamonde est donc contraire à toute vérité humaine et poétique. Fontenelle, en recherchant la cause du mauvais succès de Pertharite, l'attribue à la vieillesse de l'esprit, qui amène, dit-il, « la sécheresse et la dureté ' ; » Corneille n'était pas vieux quand il fit Pertharite « ; il n'avait pas plus de raisons pour être dur, à quarante-

1 Ou du moins qui se croit veuve, car Pertharite n'est pas mort et reparaît à la fm de la pièce.

* Vie de CorneilL', t. ni, p. 108.

* 11 avait quaranle-st'pl ans.

sept ans et père de quatre fils * , qu'à trente-huit ans* et à peine marié ; et à coup sûr il possédait encore plus de sentiments vifs et vrais qu'il n'en faut pour éclairer et régler Fesprit; mais un faux système, fruit de sa soumission aux idées de son temps, Tempêchait d'écouter ses propres sentiments pour peindre la nature avec vérité; et il ne reproduisait plus qu'une nature factice et fausse comme les idées de ses contemporains. Le style de Corneille suivit les vicissitudes de son génie. On s*en est étonné; il faudrait s'étonner qu'il en eût été autrement, et que, soit dans la bonne ou la mau-

^ Corneille eut quatre fils et deux filles. L'aîné de ses fils, appelé aussi Pierre Corneille, était capitaine de cavalerie, et fut blessé en 1667, au siège de Douai, pris le 6 juillet par Louis XIV. Il fut ramené à Paris sur un brancard abondamment garni de paille. Arrivés à la porte de la maison de son père, rue d'Argenteuil, les porteurs, uniquement préoccupés de conduire le blessé dans sa chambre, laissèrent la rue jonchée de paille. C'était dans les premiers temps de cette police exacte qu'établit dans Paris l'administration de Louis XIV, et où se signalèrent d'Aubray et La Reynie. Les commissaires et enquêteurs faisaient exécuter avec rigueur les ordres qu'ils avaient reçus; l'un d'eux assigna Pierre Corneille par-devant le lieutenant de police au Châtelet, pour contravention aux règlements' de la voirie. Corneille comparut, plaida lui-même sa cause, et fut mis immédiatement hors decour, aux applaudissements des assistants qui le reconduisirent jusqu'à son logis. Cet incident occupa les conversations et les recueils d'anecdotes du temps, et Loret en inséra le récit dans sa Muse historique (3 vol. in-folio) sous la forme d'une

lettre en vers adressée à Madame par Robinet (Voir les J^^j/flir-

cissements et Pièces historiques, n» iv.) C'est à M. Floquet que je dois la découverte et les détails de cet intéressant petit fait.

* Age où il fît Pohjeucte,

vaîse fortune, le style de Corneille ne fût pas demeuré fidèle au caractère de ses pensées. Écrire n'a jamais été pour lui qu'exprimer son idée ; ses contemporains attestent que le soin du style ne fut pour rien dans des eflTets entièrement dus à la grandeur des choses qu'il avait à peindre, a Corneille, dit Segrais, ne sentoit pas la « beauté de ses vers, et il n'avoit pas d'égard à Tharmo- « nie en y travaillant, mais seulement au sentiment. » Et, selon Chapelain, « M. Corneille, qui a fait de si « beaux vers, ne savoit pas l'art de la versification, et a c'étoit la nature qui agissoit purement en lui *. i> L'art du style, qui, à Tépoque où parut Corneille, composait presque tout le mérite d'un poëte de société, n'entrait à peu près pour rien dans le mérite d'un auteur dramatique : Corneille porta le style sur le théâtre en y portant les pensées ; il dit simplement ce qu'il voulait dire, et ce fut là parler noblement, parce que ce qu'il voulait dire était haut et noble ; l'exprès* sion se trouva naturellement sublime comme ce qu'elle devait rendre; ou plutôt, dans cette sublimité, l'expression parut ne compter pour rien , car elle était la chose même : « Chez Corneille, dit Saint-Evremond,la « grandeur se connoît par elle-même ; les figures qu'il « emploie sont dignes d'elle , quand il veut la parer « de quelque ornement ; mais d'ordinaire il néglige

* Segraisiam, p. 76, 187*

« ces vains dehors; il ne va point chercher dans les « cieux de quoi faire valoir ce qui est assez considé- « rable sur la terre ; il lui suffit de bien entrer dans « les choses, et la pleine image qu'il en donne fait la « véritable impression qu'aiment à recevoir les per- « sonnes de bon sens *. » Corneille lui-même eût cherché vainement « dans les cieux » de quoi « faire valoir » davantage quelques-uns des sentiments qu'il nous présente ; ils sont si élevés que , rien ne pouvant aller au-delà, l'expression ne peut y rienajouter; ils sont si déterminés et précis qu'il n'y a pas deux manières de les exprimer.

Qu'on ne cherche donc pas dans Corneille cette ex* pression poétique qui est destinée à augmenter l'impression de l'objet en y rattachant des idées accessoires que l'objet n'eût pas rappelées de lui-même : on y trouvera cette poésie qui montre l'objet tel qu'il est réellement , et qui le place sous nos yeux , vivant et animé , en se servant des mots vraiment destinés à le désigner : le récit de Rodrigue dans le Cid en offre un bel exemple :

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin, avec le flux, nous fit voir trente voiles; L'onde s'enfloit dessous, et, d'un commun effort, Les Maures et la mer entrèrent dans le port. On les laisse passer ; tout leur paraît tranquille ;

1 OEuvres de Saint-Évremond, t. IV» p. 16. Sur les Tragédies^

Point de soldats au port ; point aux murs de la ville >

Notre profond silence abusant leurs esprits,

Ils uVsent plus douter de nous avoir surpris.

Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent ,

£t courent se livrer aux mains qui les attendent.

Nous nous levons alors; et, tous en même temps,

Poussons jusques au ciel mille cris éclatans, etc., etc.

Toutes les expressions sont simples; ce sont celles dont se servira tout homme qui voudra nommer les choses dont parle le Cid ; mais le Cid ne parle que des choses qui valent la peine d'être nommées ; toutes les circonstances nécessaires , et les circonstances nécessaires seules , c'est là ce qu'il nous montre, parce que c'est là ce qu'il a vu , ce qu'il a dû voir dans la position où il s'est placé, et ce qui nous transporte dans cette position. Voilà la poésie.

Mais la nature des objets à représenter n'en permet pas toujours cette peinture, pour ainsi dire, matérielle ; souvent le tableau, trop vaste pour être reproduit dans ses détails, demande à être resserré en une éeule image qui en puisse donner à la fois toute l'impression; l'emploi des expressions figurées est alors nécessaire; c'est le caractère du récit de Cinna :

. Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles, Où Taigle abattoit Taigle, et, de chaque côté. Nos légions s'armoient contre leur liberté ; Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves Mctloieut toute leur gloire à devenir esclaves ;

Où pour mieux assurer la honte de leurs fers, Tous vouloient à leur chaîne attacher l'univers; Et Texécrable honneur de lui donner un maître, Faisant aimer à tous Finfâme nom de traître,' Romains contre Romains, parens contre parens, Combattoient seulement poifr le choix des tyrans. «Tajoute à ces tableaux la peinture effroyable De leur concorde impie, affreuse, inexorable. Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat, Et, pour tout dire enfin, de leur triumvirat. Mais je ne trouve point de couleurs assez noires Pour en représenter les tragiques histoires ; Je les peins dans le meurtre à Tenvi triomphans ; Rome entière noyée au sang de ses enfans, etc., etc.

Aucun détail n'aurait pu ici présenter à Vimagînation ce que lui montrent en groupe deux ou trois belles images : la suite du récit se prête aux détails, etCinna, reprenant le ton simple de la narration, cesse de peindre les choses pour se bornera les montrer : mais, à la lin, il s'agit de résumer son discours, de ramènera un sentiment , à une idée unique , les diverses émotions qu'il a fait naître ; il reprend :

Toutes ces cruautés,

La perte de nos biens et de nos libertés. Le ravage des champs, le pillage des villes, Et les proscriptions et les guerres civiles, Sont les degrés sanglans dont Auguste a fait choix Pour monter sur le trône et nous donner des loix. Mais nous pouvons changer un destin si funeste. Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste ; Et que, juste une fois, il s'est privé d'appui. Perdant, pour régner seul, deux méchans comme lui.

Lui mort, nous Bravons point de vengeur ni de maître;

Avec la liberté Rome s* en va renaître ;

£t nous mériterons le nom de vrais Romains»

Si le joug qui Taccabie est brisé par nos mains. -

Dans ce discours, un d^ plus beaux qui soient sortis de sa plume, Corneille, simple et sobre dans l'emploi des figures nécessaires, s'en sert pour exprimer son idée, jamais pour l'étendre au-delà de ses limites naturelies ; peut-être, parmi les expressions les plus poétiques de Corneille, en découvrira-t-on peu qui ne possèdent ce mérite; elles sont en général le résultat d'une conception vigoureuse qui sait voir fermement son objet et quî , loin de l'entourer d'idées accessoires, les en écarte pom* le présenter seul et net à l'imagination ; ainsi , dans ces vers célèbres à'Othon :

Je les voyois tous trois se bâter sous un maître Qui, chargé d'un long âge, a peu de temps à Fêtre, Et tous trois à Tenvi s* empresser ardemment  qui dévoreroit ce règne d'un moment.

L'image de dévorer, dévorer un règne , n'est que l'expression sensible d^un fait que, d'aucune autre manière, on ne pourrait prendre aussi heureusement, ni aussi fortement; elle met le fait même sous les yeux, mais elle n'y ajoute rien. J'en dis autant de cel autre vers :

Et monté sur le faîte il aspire à descendre.

Corneille n'a rien embelli ni rien déguisé; son style,

pprté par sa pensée, s'est naturellement élevé et abaissé avec -elle ; il s'est montré obscur quand une idée mal conçue, un sentiment inopportun n'ont pu lui fournir une expression assez précise ou* un tour assez simple; il n'a pas dédaigné le tour trivial appelé par une situation ou par une émotion triviale; dans Àgésilds, il a pu faire dire à un amant qui presse sa maîtresse de lui avouer son amour :

Dites donc, m^aimez-yous^?

Un détail puéril a été rendu dans toute sa puérilité; et la description du saignement de nez d'Attila est digne de l'idée de chercher dans cet accident un ressort tragique *• Le mot de brutal dont se sert Pulchérie, en parlant de Phocas, s'accorde parfaitement avec Fidée qu'elle s'est formée de son caractère ; enfin la faiblesse de la pensée du poète se montre sans voile comme sa grandeur; et s'il cherche à la farder de quelques ornements, les abus d'esprit auxquels il a recours, la fausseté des images qu'il emploie, la vaine enflure de ses expressions prouvent, autant que la simplicité sublime

* Acte rV, scène !'«.

« Le sang qu'après avoir mis c« prince au tombeau,

(Son frère Bleda.) On lui voit chaque jour distiller du cerveau^ Punit son parricide, et chaque jour vient faire Un tribut étonnant à celui de ce frère.

de ses beautés, que a Fart n'est pas fait pour lui : » Corneille n'eût pas su se servir de Part; ce qui lui a manqué de son temps, c'est une nature plus simple, moins embarrassée sous une multitude de conventions et d'habitudes factices qu'il a prises pour la vérité. Si l'état de société et l'ensemble d'idées, au milieu desquels il vivait, eussent été plus conformes à la simplicité de son génie, peut-être, dans Tun de nos premiers poètes, aurions-nous un poëte classique de plus. Corneille n'est pas classique : le goût, foijdé sur la connaissance de la vérité, lui a trop souvent manqué pour qu'il puisse toujours servir de modèle ; mais des beautés hors de toute comparaison n'en ont pas moins assuré son rang, et, après un siècle et demi de richesse et de gloire littéraire, aucun rival ne lui a enlevé le nom de grand. Ses revers mêmes auraient pu le confirmer; avant Corneille, Pertharite, Othon, Suréna, Atlila et même Agésilas, eussent été reçus avec admiration d'un public que lui seul avait rendu sévère : Pertharite fut la première de ses pièces qui éprouva cette sévérité. « Cette chute du grand Corneille, dit Fontea nelle, peut être mise parmi les exemples les plus rea marquables des vicissitudes humaines, et Bélisaire c( demandant l'aumône n'est pas plus étonnant *. » Corneille sentit ce coup comme un malheur auquel

* Vie de Corneille, p. 107,

il ne s'était pas cru exposé,; l'amertume perce dans la préface de Pertharite: u 11 est juste, dit-il, qu^après vingt c( années de travail, je commence à m'apercevoir que « je deviens trop vieux pour. être encore à la mode. » Prenant congé du public, «avant d'attendre , dit-il , qu'on le lui donnât tout-à-fait, » il passa loin du théâtre six années , qu'il employa à la traduction en vers de Vlmitation de Jésus-Christ, ouvrage de sa piété plutôt que de son talent, quoiqu'il en offre encore çà et là de brillantes traces *• Je me permettrai de laisser dans le même oubli un assez grand nombre de pièces de vers , tant de sa jeunesse que de sa vieillesse ', qui prouveraient seulement que le théâtre était Timpérieuse vocation de .Corneille et Tunique carrière où il pût paraître avec gloire. Il le reconnaissait lui-même :

Pour moi qui de louer n'eus jamais la méthode, J'ignore encor le tour du sonnet ou de Tode ; Mon génie au théâtre a youIu m'attacher ; Il en a fait mon sort, je dois m'y retrancher : Partout ailleurs je rampe et ne suis plus moi-même^.

« Il savoit les belles-lettres, l'histoire, la politique, a dit Fontenelle ; mais il les prenoit principalement « du côté qu'elles ont rapport au théâtre. Il n'avoit

1 Voir les Éclaircissements et Pièces historiques, no v.

s Elles ont été imprimées dans l'édition de 1758 et réimprimées dans celles qui l'ont suivie.

3 Remerciement au roi, pour l'avoir compris dans la liste des gratifications faites aux gens de lettres.

266 cornï:ille. •

<c pour toutes les autres connoissances , ni loisir^ni a curiosité, ni beaucoup d'estime *• »

Ce fut aussi pendant ces six années que Corneille prépara ses trois discours sur la Poésie dramatique, et ses Examens de ses pièces, témoignage honorable de la bonne foi d'un grand homme assez sincère avec luimême pour s'ayouer ses défauts, et avec les autres pow parler sans détour de ses talents ; preuve irrécusable d'une raison droite et forte à laquelle il n'a manqué que Texpérience du monde; et leçons utiles encore aujour'd'hui pour les poètes dramatiques, car ils y trouveront tout ce que Texpérience de la scène avait enseigné à Corneille sur les situations et les effets de théâtre, qu'il connaissait d'autant mieux qu'il ne les avait étudiés qu'après les avoir devinés , comme il chercha à s'instruire des règles d'Aristote pour justifier celles que lui avait dictées son génie.

Cependant sa résolution de renoncer au théâtre n'était pas inébranlable: « Ce sera, dit-il dans la pré- « face de Pertharite, la dernière importunité que je <r vous ferai de cette nature, non que j'en fasse une $ résolution si forte qu'elle ne puisse se rompre; mais « il y a grande apparence que j'en demeurerai là. » Ces paroles semblaient indiquer, dans Corneille , quelque espoir qu'on chercherait à le faire revenir du des-

1 Vie de Corneille, p. 125.

sein qu'il annonçait; mais il n'était pas disposé à se montrer facile sur les preuves d'estime qu'il voulait exiger; ses dédicaces font trop voir de quelle nature ces preuves pouvaient être, et les vers sévères de Boileau sur

• • ces auteurs renommés

• • • dégoûtés de gloire et d'argent affalés,

n'étaient, dit-on, que l'écho d'un mot du grand Corneille K Hais Corneille, dans la situation où il se trou-

^ a Notre auteur félicitoit le grand Corneille du succès de ses tra- « gédies, et de la gloire qui lui en revenoit : Oui, répondit Corneille, « je suis saoul de gloire et affamé ^argent, » (Note de Prossette, sur VAft poétique, chant IV, vers 130.) Les plaintes perpétuelles de Corneille, soit en vers^ soit en prose, répètent, à peu près littéralement. Je sens de ce mot, que le père Tournemine nie avec indignation, mais sans aucune preuve. Comment, dit-il, peut-on avoir attribué un pareil sentiment à Corneille, « qu'on sait avoir porté rindiflPérence « pour Targent jusqu'à une insensibilité blâmable, qui n'a jamais « tiré de ses pièces que ce que les comédiens lui donnoient, sans « compter avec eux, qui laissa passer un an sans remercier M. Col- « bert du rétablissement de sa pension, qui a vécu sans dépense et a mourut sans biens ? » (Défeme du grand Compile. Voyez Œuvres de Corneille f édit. de 1758, t. I, p. 81.) Une insensibilité blâmable pour l'argent peut s'accorder avec des besoins pressants qui obligent ensuite à solliciter avec trop de vivacité ce qu'on a dédaigné avec trop de négligence : « M. Corneille avoit, dit Fontenelle, plus « d'amour pour l'argent que d'habileté ou d'application pour en « amasser. » Nul homme n'est plus choqué de ce qu'on ne pourvoit pas à tous ses besoins que celui qui n'y sait pas pourvoir lui-même par la prévoyance ou l'activité. On a parlé du désintéressement et de l'affection fraternelle qui, jusqu'à la mort ' de Pierre Corneille, confondirent les biens des deux frères, et les deux familles en une seule. Je n'ai garde de vouloir ôter à une conduite louable le mérite, plus commun qu'on ne croit, d'un bon motif ou d'un beau sentiment;

vait, regardait l'argent comme la preuve de la gloire, et s'offensait de la médiocrité de sa fortune, autant peut-être qu*il s'en affligeait. Dirigé, dans tout ce qui regardait sa conduite personnelle, par un bon sens singulièrement simple et naïf, il avait vu partout qu'on payait bien ios choses auxquelles on attachait du prix, et il s'indignait que cette récompense manquât à son mérite. Ce qu'il se croyait permis de sentir, il n'imaginait pas que rien lui défendît de Fexprimer : lorsque ses amis lui reprochaient de ne pas soutenir, par sa conversation, la réputation de ses écrits, il leur répondait tranquillement : a Je n'en suis pas moins « Pierre Corneille»; de même il disait franchement au monde que Pierre Corneille avait le droit de s'attendre à se voir mieux traité ; c'était sa fierté blessée qui s^exbalait dans ses plaintes, et

L* ennui de voir toujours des louanges fVivoles Rendre à ses grands travaux paroles pour paroles,

ne lui paraissait autre chose que

Ce légitime ennui qu*au fond de Tâme excite L* excusable Gerté d'un peu de vrai mérite.

C'est ainsi qu'il s'en explique dans une épUre à Fou-

mais je ferai observer que ce désintéressement n*a rien qui contrarie ridée qui nous est parvenue de la négligence de Corneille sur ses affaires, ni par conséquent des suites naturelles de cette négligence.(Voyez les Éclaircissements et Pièces historiques^ n» vi.)

quet*; cette épître était un remercînnient au surintendant : nous ignorons quel était le bienfait ; mais ce bienfait était un souvenir, et réparait, à ce qu'on peut croire, une longue négligence. Ranimé par cettd preuve d'estime, Corneille ne demandait plus qu'à se rengager dans la carrière : <x non moins surintendant, a comme il le dit lui-même, des belles-lettres que des a finances*,» Fouquet lui proposa trois sujets de tragédie ; Corneille fit son choix, et, eti 1659, parut OEdipe. Mais ce n'était pas aux beautés simples de l'antiquité grecque qu'il appartenait de réveiller un génie qui avait grandi et conquis sa gloire dans les idées et le tour d'esprit du dix-septième siècle; Corneille se félicita d'avoir introduit, dans le terrible sujet d'Cildipe, « rheureux épisode des amours de Thésée et de Dircé,» . auquel il a rapporté tout l'intérêt du drame : a Cela « m'a fait perdre, dit-il, l'avantage que je m'étois proa mis, de n'être souvent que le traducteur de ces a grands hommes qui m'ont précédé. Comme j'ai pris a une autre route que la leur, il m'a été impossible de a me rencontrer avec eux. » Il eut, dit-il, l'honneur a de faire avouer à la plupart de ses auditeurs qu'il « n'avoit fait aucune pièce de théâtre où se trouvât a tant d'art que dans celle-ci '. » Cet art malheureux,

1 Placée k la tête ^'OEdipe*

« Voir les Éclaircissements et Pièces historiques, no vii.

• Voyez la Préface d' OEdipe,

aujourd'hui oublié, fut alors couronné du succès ; du moins OEdipe ne tomba point devant le public, et la cour qui ne cherchait probablement qu'à se parer, en la récompensant, d'une gloire trop longtemps négligée, prouva à Corneille sa satisfaction par de nouveaux bienfaits*. En 1661, il fit, pour le mariage de Louis Xrv, la Toison d'or, pièce à machines, espèce d'opéra précédé d'un prologue où la paix qui venait de se faire lui permit quelques beaux vers sur les malheurs de la guerre. En 1662, l'admirable scène de Sertonus put ranimer un moment les espérances des partisans de Corneille; ce fut, dit^n, en entendant ces vers de Sertorius à Pompée :

Si dans Toccasion je ménage un peu mieux L*assiette du pays et la faveur des lieux ^;

que Turenne s'écria : « Où donc Corneille a-t-il appris a l'art de la guerre?» Enl 663, Sophonisbe échoua devant le souvenir de celle de Mairet, et ce ne fut pas, comme le prétendait Saint^Évremond, parce qu'en peignant Sophonisbe infidèle à un vieux mari pour un jeune amant, Mairet avait rencontré « le goût des femmes et « des gens de la cour '. » Othon, en 1664, offrit quatre vers qui sont restés célèbres et quelques traces de cette

1 Voyez la Préface d'CEdipe.

9 Acte ni, scène II.

8 Œuvres de Saint-Évremond , t. III, p. Hl, Dissertation sur Y Alexandre de Racine.

COKNEILLE. 274

fermeté à traiter les intérêts politiques et les intrigues de cour qu'on ne trouvait alors que dans Corneille, a II faut croire, dit Fontenelle, qu* Agésilas^ est de a M. Corneille, puisque son nom y est, çt qu'il y a une ^ scène d'Agésilas et de Lysander qui ne pourrait pas « facilement être d'un autre*. » En lui donnant ^m7a, Corneillfe, selon les expressions de son neveu a bravoit a son siècle, dont il voyoit le goût se tourner entière- « ment du côté de Pamour le plus passionné et le « moins mêlé d'héroïsme*. » Sans regarder, avec Fontenelle, Texposition de cette tragédie « comme une des « plus belles choses qu'ait faites » Corneille , on y reconnaît quelques traits de cette vigueur qui lui était propre ; entre autres ce vers si connu sur la décadence de Tempire romain et le commencement du royaume des Francs :

Un grand destin commence, un grand destin s'achève ^.

Mais les scènes d^Âttila et de la capricieuse Honorie donnent beaucoup plutôt Tidée des querelles d'un tuteur ridicule avec une pupille revêche, que celle de la noble férocité qu'il plaît à Fontenelle d^attribuer au roi des Huns*.

« En 1666.

t Vie de Corneiîley p. 112.

* Attila, acte !•' , scène IL

« « n règne dans cette pièce une férocité noble, que lui seul pou- « .voit attraper. .♦ {Vie de Corneille^ p. 116.)

Une épigramme de Boileau s'est attachée mi souvenir de ces deux pièces * ; elle n'a d'autre mérite que celui d'exprimer assez bien le sentiment de tristesse dont on devait être saisi en voyant, dans Agésilas, jusqu'où pouvait aller la décadence d'un grand homme, et, dsinsAttilay combien il importait à la gloire de Corneille qu'il bornât là ses efforts. Cependant son nom imposait encore; ce fut lui que choisit Molière pour mettre en vers sa Psyché qu'il n'avait pas le temps d'achever lui-même : Quinault, déjà connu, ne fut chargé que des intermèdes. Ce fut à Corneille que songea M"** Henriette d'Angleterre pour le mettre aux prises avec Racine dans un sujet consacré à la peinture des douleurs de l'amour. Ce sujet de Bérénicey auquel • se rattachaient, dit-on, de tendres souvenirs*, proposé aux deux poètes, fut traité par tous les deux à l'insu Tun de Tautre. «A qui demeura la victoire, dit Fontea nelle? au plus jeune. » Fontenelle oublie que le vieux et grand Corneille fut celui des deux qui donna le plus d'empire àVamour et le plus de faiblesse à un Romain, puisque son Titus propose à Bérénice de renoncer pour

t Après l'Âgésilas,

Hélas !

Mais après TÂttila, Holà !

« 1/6 goût que Louis XIV et Henriette d'Angleterre avaient eu Tun pour Tautre, et qu'ils avaient sacrifié à la raison encore plus qu'à la vertu.

elle à l'empire* , pensée que repousse avec dédain le Titus de Racine*. Enfin Pulchérie et Suréna vinrent, au milieu de leurs défauts rappeler le souvenir de cette grandeur ferme et imposante que Corneille avait su donner à notre tragédie; ce beau vers d'Eurydice apprenant la moH de son amant dont son opiniâtreté a causé la perte :

Non, je ne pleure point, madame, mais je meurs »;

. termina noblement la carrière du poète,

Et son dernier soupir fut un soupir illustre *.

Corneille avait alors près de soixante-dix ans; il

Eh bien^ Madame, il faut renoncer à ce titre Qui de toute la terre en vain me fait l'arbitre ; Allons dans vos États m'en donner un plus doux : Ma gloire la plus haute est celle d'étie à yous. Allons où je n'aurai que vous pour souveraine, Où vos bras amoureux seront ma seule chaîne , Où l'Hymen en triomphe à jamais l'étreindra ; Et soit de Rome esclave et maître qui voudra !

{Tite et Bérénice, acte III, scène V.) On peut regretter que ce dernier vers ne s'applique pas à une plus digne occasion.

Je dois moins encore vous dire

Que je suis prés, pour vous, d'abandonner l'empire. De vous suivre, et d'aller, trop content de mes fers. Soupirer avec vous au bout de l'univers. Vous-même rougiriez de ma lÂcbe conduite ; Vous verriez à regret marcher à votre suite Un indigne empereur, sans empire, sans cour. Vil spectacle aux humains des foiblesses d'amour.

(Bérénice, acie V, scène VI.) ' Suréna, acte V, scène dernière.

* Mort de Pompée^ acte II, scène II.

pouvait, en reportant ses regards en arrière , se dire avec un juste orgueil : a J'ai fini ; ma destinée d'homme supérieur est accomplie ; ce que j'étais capable de faire> je l'ai fait ; le rang que j'étais digne d'obtenir, je Faî obtenu ; il ne me reste plus rien à désirer. x> Mais peu d'hommes savent ainsi poser eux'-mêmes les bornes de leur part d'existence, ne se plus contempler que dans le passé qui leur a si pleinement appartenu, et reconnaître la justice de cette dispensation de la Providence qui compte à chacun de nous les instants dont chacun doit jouir à son tour. Corneille, si longtemps en possession d'une gloire unique, se résignait avec peine à voir les gloires qui devaient lui succéder; Racine et Molière lui étaient importuns : a Quelquefois , dit Fonlenelle , il (c s'assuroit trogj)eu sur son rare mérite, et croyoit trop « facilement qu'il pût avoir des rivaux*. » Cependant, timide plutôt qu'envieux, il s'affligeait moins des triomphes d'un rival qu'il ne craignait de voir oublier ses propres triomphes : apprenant , en 1676 , qu'on avait fait représenter à la cour Cinna, Pompée, Ho^ race, il s'écriait :

£st-il vrai, grand monarque, et puis~je me vanter Que tu prennes plaisir à me ressusciter? Qu'au bout de quarante ans, Cinna, Pompée, Horace, Reviennent à la mode, et reprennent leur place P

Corneille s'imaginait qu'il pouvait mourir, et croyait

« ^%e de Corneille^ p. 12Ç,

ayoir besoin de la mode t la douleur de ses revers semblait avoir éteint en lui jusqu'au souvenir de ses succès. Le sentiment de Tétat d'abandon où il se croit tombé est peint, d'une façon qui pénètre de tristesse pour la vieillesse d'un grand bomme, dans ces vers où il implore la faveur de Louis XIY pour ses derniers ouvrages :

Achève : les deroiers ii*ont riet) qui dégénère, Rien qui les fasse croire enfaots d*un autre père ; Ce sont des malheureux étouffés au berceau , Qu*un seul de tes regards tireroit du tombeau.

Agésilas en foule auroit dés sjpectateurs, Bt Béréiiitie enfin trouTeroit des acteurs. Le peuple, je Tavoue, et la cour les dégradent; Je foiblis, ou (lu moins ils se le persuadent : Pour bien -écrire encor j'ai trop long-temps écrit. Et les rides du front passent jusqu'à Tesprit. Mais, contre cet abus, que j'aurois de suffrages Si tu donnois les tiens à mes derniers ouvrages ! Que de tant de bonté Fimpérieuse loi Ramèneroit bientôt et peuple et cour vers mbi ! Tel Sophocle à cent ans charmoit encore Athènes; Tel bouillonuoit encor son vieux sang dans ses veines, Diroient-ils à Fenvi, etc. *.

La jalousie de Corneille fut celle d'un enfant qui veut qu'un sourire le rassure contre les caresses que reçoit son frère : c'était cette faiblesse qui lui faisait voir, dans tous les événemenls, ce qui pouvait Tinquiéter, et

* QEuvres div^ de P. Corn,, t. IX, p. :j32, éd. 1758,

dans les moindres affaires, un objet d'horreur. « Il étoit « mélancolique, dit Fontenelle, et il lui falloit des sujets « plus solides pour espérer ou pour se réjouir, que pour « se chagriner ou pour craindre... Rien n'étoit égal à « son incapacité pour les affaires, que son aversion; les <( plus légères lui causoient de Teffrpi et de la terreur *.»

Dans Tintérieur «ilavoit Thumeur brusque, et quela quefois rude en apparence; au fond, il étoit très-aisé à a vivre, bon père, bon mari, bon parent, tendre et plein « d'amitié*. » Dans le monde, il était tour à tour fier et humble, glorieux de son génie et incapable d'y puiser quelque autorité. Â la fin de sa vie , cette faiblesse de son caractère s'accrut encore par Taffaiblissement successif de ses organes. Corneille survécut un an à la perte de ses facultés, et mourut le 1*' octobre 1684, âgé de soixante-dix-huit ans.

Il était doyen de l'Académie Française, où il avait été reçu en 1647. Il s'était présenté en 1644 et en 1646; mais les statuts de l'Académie l'avaient écarté, parce qu'il n'habitait pas à Paris. On lui préféra, en 1644, l'avocat-général Salomon , et, en 1646, Duryer, poète tragique. « Le registre en cet endroit, dit Pélisson, à a propos de cette dernière nomination, fait mention « de la résolution que l'Académie avoit prise de préa férer toujours , entre deux personnes dont Tune et

* Vie de Corneille, p. 125, 126.

« l'autre auroient les qualités nécessaires^ celle qui fe- « roit sa résidence à Paris ^)> Lorsque Corneille eut levé cet obstacle en fixant sa résidence à Paris pendant une grande partie de Tannée, aucun rival ne songea à lui disputer la préférence. Balesdens, avocat au conseil, et attaché au chancelier Seguier, alors protecteur de TAcadémie, s'était présenté; mais ayant su que Corneille se présentait aussi, « il écrivit à TAcadémie une lettre « pleine de beaucoup de civilités pour elle, et aussi « pour M. Corneille , qu'il prioit la compagnie de c( vouloir préférer à luy, protestant qu'il luy déféroit « cet honneur comme luy étant dû par toutes sortes « de raisons *. » A la mort de Corneille , l'abbé de Lavau, directeur de l'Académie, et Racine, directeur nommé, mais non encore en fonction, réclamèrent tous deux le droit de lui faire faire le service qu'accordait l'Académie à la mémoire de chacun de ses membres ; l'abbé de Lavau l'emporta , et Bensérade, qui excellait dans l'art de rendre la vérité aimable, dit à Racine : « Si quelqu'un pouvoit prétendre à enterrer « M. Corneille, c'étoit vous, et vous ne l'avez pas fait. » Racine s'en dédommagea trois mois, après, en prononçant, à la réception de Thomas Corneille qui remplaça son frère à l'Académie, ce bel éloge de Pierre Corneille,

1 Histoire de VAcadémie^ par Pélisson, p. S62.

« md., p. 364.

* Voir les Êclaircissemenis et Pièces historiques^ n^ vin.

également remarquable par le sujets par Téloquence et par Torateur.

Loué par Racine > Corneille a été commenté par Voltaire : le génie des deux juges garantit leur bonne foi ; mais le génie de Voltaire avait peu de parenté avec celui de Corneille , et cette dissemblance a trompé quelquefois la justice qu'un grand homme aime à rendre à un grand homme. Le poëte des passions tendres et emportées n'a pas toujours senti son cœur ouvert a des beautés qui sèchent les larmes; le favori du monde élégant du dix- huitième siècle n'a pas su yaincre sa répugnance pour les incohérences grossières d'un goût que Corneille commença à former ; eqÇp^ la précipitation d'un travail trop facile^ et quelquefois très-négligé, a introduit, dans le commentaire de Voltaire ^ des erreur^ de fait * qui suffiraient

* Je D^en citerai que deux exemples. Lorsque Félix, dans Polyeucte, % développé à son confident Albin les lâches espérances que &it naître en lui le danger où s'est mis Polyeucte, il ajoute :

Vais que plutôt le ciel à tes yeu^l me fouciroyfk Qu'à d?s pensers si bas je puisse consentir, Que Jusque-là ma gloire ose se démentir !

{Acte ni, scène V»)

Albin lui répond :

Votre cœur est trop bon et votre âme trop haute.

Sur quoi Voltaire fait cette réflexion : a Félix dit au moins qu'il « déteste des pensées si lâches, on lui pardonne un peu ; mais par- < donne-t-on à Albin qui lui dit qu'il a Tâme trop haute ? » Pardonnera-t-on à Voltaire lui-même de s'être si étrangement

€ORN£IiXË. 279

pour faire aussi supposer d'avance des erreurs de jugement qu'il est aisé de reconnaître. Un peu plus d'attention dans le travail et un peu moins de oom-

mépris sur le sens de cette réponse d'Albin, représenté dans toute la pièce comme un homme honnête et sensible, qui défend courageusement Pauline et Polyeucte contre son mattre, auquel il montre eontinuellement le ridicule de ses craintes ? Quand Félix, que Sévère, d'après la prière de Pauline, vient de solliciter en faveur de Polyeucte, dit à son confident :

Âlbin^ as-tu bien vu la fourbe de Sévère ? As-tu bien vu sa haine, et vois-tu ma misère ?

{Acte r, tcène /".)

Albin lui répond, avec l'indignation d'un homme raisonnable :

Je n'ai vu rien en lui qu'un rival généreux; * Je ne vois rien en vous qu'un père rigo^reuif.

L'instant d'après il va lui dire :

Grâce^ grâce^ seigneur ! que Pauline l'obtienne.

{Ilfidem,)

Bientôt il lui remontrera le danger auquel il s'expose en faisant mourir Polyeucte , et de la part du peuple et de la part même de l'empereur; enfin, le caractère d'Albin soutenu dans toute la pièce se montre encore dans levers qu'a relevé Voltaire; il est clair pour quiconque le lira, je ne dis pas avec attention, mais sans une prévention contraire, que la réponse d'Albin ne signifie autre chose, sinon : «en effet, votre cœur est trop bon et votre âme est trop haute pour que vous puissiez vous laisser aller à de si indignes lâchetés,» et Ton voit bien qu'il ne parle à Félix de la hauteur de son âme que pour l'empêcher de se trop abaisser.

Dans Œdipe, qui, à la vérité, peut faire excuser l'inattention du commentateur, on parle d'un Phsedime qui vient de mourir de la peste, et à qui fut confié le fils de Laïus. Voltaire, trompé par le nom, en parle conune d'une femme : « Une Pbsedime sa voit qui étoit cet

plaisance pour de petites passions auraient rendu excellent un ouvrage qui , malgré sa sévérité souvent minutieuse et quelquefois outrée y est habituellement, foar l'abondance, la justesse, la finesse et la clarté des observations qu'il contient , un modèle de critique littéraire. Voltaire voulut faire , envers le nom et la famille de Corneille , un acte de justice ei une bonne action ; c'est grand dommage que, s'abandonnant aax faiblesses naturelles de son caractère et de son esprit, il n'ait pas conçu et exécuté son dessein avec assez de scrupule et de soin pour élever un monument igné de Corneille et de lui-même.

< enfant, mais elle est morte de la peste. » Cette erreur ne mériterait pas d*êtFe relevée si elle ne prouvait Tinattention du commenta* leur. Je pourrais multiplier beaucoup ces exemples.

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