‹ Corneille et son temps: étude littéraireChapitre 14 sur 31 · ET LOUIS XIV, EN 4637 ET · texte numérisé non relu

ET LOUIS XIV, EN 4637 ET

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Extrait ^'uii Mémoire lu par M. Floquet, à l'Académie de Rouen^

le 20 janvier 1837.

L'empressement avec lequel vous avez toujours reçu les documents nouveaux relatifs au grand Corneille semble me promettre un accueil favorable pour une pièce découverte par moi tout récemment, encore bien qu'elle concerne, non le grand poète luimême, mais son père, qui, comme vous le savez, a exercé à Rouen, pendant trente ans environ, les fonctions de maître particulier des eaux-et-forêls. Cette cliarge honorable n'était pas toujours sans périls : alors des guerres interminables, de longues famines, des interruptions fréquentes dans les opérations du commerce et dans les travaux de Findustrie, réduisaient souvent notre province, sa capitale surtout, à un état fâcheux au-delà de ce qu'on saurait imaginer aujourd'hui. Le peuple, sans ouvrage et sans pain, était difficile à contenir; les mouvements séditieux n'étaient pas rares, et on devait s'estimer heureux encore lorsqu une multitude affamée ne s'en prenait qu'aux forêts qui avoisinent la ville de Rouen. Aussi n'est-il question, dans les anciens registres

du Parlement, que de la dévastation de ces forêts , non pas par quelques individus isolés» mais par des bandes nombreuses, presque toujours armées, effroi des sergents verdiers qu'elles bravaient avec audace, qu'elles mettaient en fuite, et tuaient quelquefois.

Pendant le long exercice de Corneille père, sous le règne de Louis XIII, rien ne fut plus fréquent que ces scènes de pillage, et il fallut toute la persévérance, toute l'intrépidité du maître particulier des eaux-et-foréts, pour y mettre un terme. Pour me borner ici à un fait, entre beaucoup d'autres que m'offraient les registres du Parlement de Normandie, on voit, au mois de janvier 1612, Pierre Corneille père résister en personne à des bandes armées qui pillaient, chaque jour, la forêt de Roumare\ Cbose étrange ! des douze sergents préposés jusque-là à la garde des forêts voisines de Rouen, huit venaient d'être congédiés, en un temps où les voleurs de bois pullulaient ; et c'est suivi de quatre sergents seulement que Corneille père, assisté d'un substitut du procureur-général, se rend à cheval au lieu où se commettaient les désordres. Sur le chemin de Bapaume, une bande de quinze ou vingt pillards, munis de serpes et de haches, s'offre à eux. Aux mterpellations de Corneille, ces hommes désespérés répondent nardiment « qu'ils vont à la foréi, et qu'ils meurent de faim et de froid. » Corneille , si peu accompagné, ne craint pas de faire arracher à quelques-uns de ces hommes leurs haches et leurs outils. Mais ce ne fut pas sans peine, et on cuida veoir (dit le registre) une révolte contre luy et les siens. » A peu d'instants de là, un de ses quatre sergents est maltraité par l'avant-garde d'une autre bande de plus de trois cents pillards armés qui, descendus de la forêt de Roumare, chargés de bois, se tenaient en haie aux avenues, « et y avoit danger (disent les registres) qu'ils ne se jetassent sur maître Pierre Corrheille et sur ceux qui l'accompagnoient. » Il se hâte de revenir à Rouen faire au Parlement son rapport, que nous venons de reproduire presque textuellement. Cette cour souveraine aperçoit toutes les conséquences de pareils désordres, « non pas seulement (disent les gens du roi) pour le dommage dans les forêts, mais à cause de la révolte qui se prépa^ voit pour tous les cas où il arriveroit quelque nécessité; » et, renseignée par Pierre Corneille, elle prend des mesures qui font, du moins pour un temps , cesser ces mouvements populaires. Que

* Registre secret du Parlement de Rouen (manuscrit)^ 7 Janvier 1613.

Ton imagine tous les cas semblables, si fréquents pendant le règne de Louis XIII, où, durant un exercice de trente années, Corneille père eut ainsi à résister en personne, et tout seul, pour ainsi dire, à un peuple affamé réduit au désespoir, on sentira combien il y eut de justice dans Foctroi qiû lui fut fait, par le roi, deslettres de noblesse que nous venons de découvrir, après de longu||s et vaines recherches faites, à diverses époques, dans l'intérêt des descendants du grand poète. Non pas, hâtons-nous de le dire, que nous ne sentions aussi bien que personne combien pâle peut paraître la noblesse résultant d'une charte royale, auprès de celle que Corneille-le-Grand sut conquérir lui-même par ses travaux et son génie ; mais, dans notre temps d'investigations curieuses et insatiables, où l'on veut tout savoir sur des hommes tels que Corneille, pourquoi repousserait-on le souvenir d'une marque d'honneur accordée, pour de longs et éminents services, au père de ce grand homme, marque d'honneur dont se prévalurent toujours et notre grand poète et Thomas, son frère? chose assez naturelle, sans doute, en un temps où des titres semblables pouvaient, dans certains lieux, leur valoir l'honorable accueil que l'on eût peut-être dénié à leurs talents seuls, et que, dans notre siècle si abondamment pourvu de lumières et si éminemment philosophique, on mar« chaude parfois encoreà l'homme de mérite qui n'est pas un peu riche ou un peu haut placé. Ainsi, fils d'une Le Pesanl de Bois- Guilbert (nom dès longtemps, et de nos jours encore, honoré dans la province), et d'un magistrat consciencieux et intrépide, anobli pour ses services multipliés et non sans éclat, Pierre et Thomas Corneille, l'un sieur de Damville, l'autre sieur de Lisle, écuyers tous deux, étaient, en certains lieux d'honneur, accueillis d'abord comme gens de bonne famdle, puis ensuite recherchés sans doute et fêtés comme poètes et écrivains.

Pour nous, ne méprisons point ce qu'ils n'ont pas dédaigné, et ce qui, d'ailleurs , fut accordé à leur famille à une époque où l'éclatant et tout récent succès du Cid, succès inouï jusqu'alors au théâtre, put bien paraître un complément aux titres multipliés du père, et lui valoir l'octroi royal d'une noblesse qui devait revenir au grand poète, son fils aîné. Le Cid, en effet, avait par en 4636 ; et, en janvier 1637, il y a précisément deux cents ans, Louis XIII signait les lettres de noblesse octroyées par lui à Pierre Corneille, père de Corneille-le-Grand. Par un édit de janvier 1634

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(article 4), ce monarque avait promis « qu'à l'avenir il ne «eroit « expédié aucune lettre d'énoblissement si non pour de grandes « et importantes considérations, » Octroyées en janvier 1637, à une époque si rapprochée de l'édit, ces lettres semblent n'en avoir que plus de prix encore.

« Loms, par la grâce de Dieu, roî de France et de Navarre, à tous présents et à venir, salut.

< La noblesse, fille delà vertu, prend sa naissance, en tous estats bien policés, des actes généreux de deux qui esmoignent, au péril et pertes de leurs biens et incommodités de leurs personnes^ estre utiles au service de leur .priiice et de la chose publique; ce qui a donné subject aux roys nos prédécesseurs et à nous de faire choix de ceux qui, par leurs bons et louables effets, ont rendu preuve entière de. leur fidélité, pour les eslever et mettre au rang des nobles, et, par ceste prérogative, rendre leurs vie et actions remarquables à la postérité. Ce qui doibt servir d'émulation aux autres, à ceste. exemple, de s'acquérir de l'honneur et réputation, en espérance de pareille rescompence»

a £t d'autant que, par le tesmoignage de nos plus spéciaux serviteurs, nous sommes deuement informés que nostre amé et féal Pierre Corneille, issu de bonne et honorable race et famille, a toujours eu en bonne et singulière recommandation le bien de cest estât et le nostre en divers emplois qu'il a eus par uostre commaiulement et pour le bien de nostre service et du publiq, et par* ticulièrement en rexerctce de l'ofGce de maistre de nos eaues et forests, en la viconlé de Rouen, durant plus de vingt ans, dont il s'est acquitté avec un extrême seing et fidélité, pour la conservation de nos dictes forests, et en plusieurs autres occasions où il s'est porté avec tel zèle et affection que ses services rendus et ceux que nous espérons de luy, à l'advenir, nous donnent subject de recongnoistre sa vertu et mérites, et les décorer de ce degré d'honneur, pour marque et mémoire à sa postérité.

« Sçavoir faisons que nous, pour ces causes et autres bonnes et justes considérations à ce nous mouvans, voulans le gratifier et favorablement iraicter, avons le dict Corneille, de nos grâce spécialle, pleine puissance et aulhorité royalle, ses enfans et postérite, masles et femelles, uaiz et à naistre en loyal mariage, annoblys et annoblissons, et du tittre et qualité dç noblesse décoré et déç(w

roDs par les présentes signées de nostre main. Voulons et nous plaisi qu'en tous actes et endroicts, tant en jugements que dehors, ils soient tenus et réputés pour nobles, et puissent porter le titre d'escuyer, jouir et user de tous honneurs, privilléges et exemptions, franchises, prérogatives, prééminences dontjouissent et on ficcoustmné jouyr les autres nobles de nostre royaume, e&traicts de noble et ancienne race; et, comme tels, ils puissent acquérir tous Oefs possessions nobles, de quelques nature et qualité qu'ils soient, et d'iceux, ensemble de ceux qu'ils ont acquis et leur pourroient escheoir à Tadvenir, jouir et uzer tout ainsy que s'ils estoient nais et issus de noble et ancienne race, sans qu'ils soient ou puissent estre contraints en vuider leurs mains, ayant, d'habondant, au dict Corneille et à sa postérité, de nostre plus ample grâce, permis et octroyé, permectons et octroyons qu'ils puissent doresnavant porter partout et en tous lieux que bon leur semblera, mesmes faire eslever par toutes et chacune leurs terres et seigneuries, leurs armoiries timbrées telles que nous leur donnons et sont cy empreintes *, tout ainsy et en la mesme forme et manière que font et ont accoustumé faire les autres nobles de nostre dict royaume.

a Si donnons en mandement à nos amés et féaux conseillers les gens tenans nostre cour des aides à Rouen, et autres nos justiciers et officiers qu'il appartiendra, chacun endroit soy, que de nos présente grâce, don d'armes, et de tout le contenu ci-dessus ils facent, souffrent et laissent jouir et uzer pleinement, paisiblement et perpétuellement le dit Corneille, ses dits enfans et postérité masles et femelles, nais et à naistre en loial mariage, cessant et faisant cesser tous troubles et empescheniens au contraire. Car tel est nostre plaisir, nonobstant quelsconques édicts, ordonnances, revocquations, et reiglements à ce contraires, auxquels et à la desrogatoire des desrogatoires y contenue, nousavons desrogéetdesrogeons par les dictes présentes. Et afm que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons faict mectre nostre scel aux dictes présentes, sauf, en autres choses, notre droict, et l'autruy en toutes. Donné à Paris, au mois de janvier, l'an de grâce mil six cent trente-sept,

1 Nota. D'azur, à la fasce d'or, chargées de trois tètes de lion de gueule, et accompagnées de trois étoiles d'argent posées deux en chef et une en pointe. {Armoriai géf^pra^ de France, Ville de Paris^ foliQ 1066. Bibliq* Ihéque Royale.)

et de nostre règne le vingt-septième, signé Louis. Et sur le reply, par le roy, De Loménie, uug paraphe. Et à costé visa, et scellé et las de soye rouge et verd du grand sceau de cire verde.

« Et sur le dict reply est escript : Registrées au registre de la court des Aides en Normandie, suivant Tarrest dMcelle du vingtquatrième jour de mars mil six cent trente-sept, signé DeLestoille, un paraphe. »

Ces lettres de noblesse furent enregistrées le 27 mars 1637, dans la chambre des comptes de Normandie, et renouvelées par Louis Xiy, en mai 4669, en faveur de Pierre et Thomas Corneille.

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