MALLEVILLE
Le silence régnoit sur la terre et sur Tondo ; L'air devenoit serein et l'Olympe vermeil^ Et l'amoureux Zépbir^ affranchi du sommeil^ Ressuscitoit les fleurs d'une baleine féconde.
L'Aurore déployoit l'or de sa tresse blonde^ Et semoit de rubis le chemin du soleil; Enfin ce Dieu venoit au plus grand appareil Qu'il soit jamais venu pour éclairer le monde;
Quand la jeune Philis^ au visage riant^
Sortant du son palais plus clair que l'Orient^ •
Fit voir une lumière et plus vive et plus belle*
Sacré flambeau du jour ! n'en soyez pas jaloux ;
Vous parûtes alors aussi peu devant elle
Que les feux de la Quil avolonl fdl devant vous.
et animées, ayides d'amusement, non moins avides d'esprit, et empressées à étendre en tous sens le mouvement qui variait leur existence. «M. deNogent, dit Ménage, était un homme admirable pour remettre les conversations languissantes. Un jour, étant au cercle de la reine Anne d'Autriche, et voyant que la conversation était cessée y et qu'il y avait déjà quelque temps que ni a reine, ni les dames, parmi lesquelles madame de Guémenée était, ne disaient mot : — N'est-ce pas, madame, dit-il, interrompant le silence et s'adressant à la reine , une grande bizarrerie de la nature que madame de Guémenée et moi soyons nés un même jour et à un quart-d'heure l'un de l'autre, et cependant qu'elle soit si blanche et moi -si noir*?» Si cette remarque releva, en effet la conversation , et si c'est par des traits pareils que M. de Nogent a mérité que Ménage le citât comme a un homme admirable » en ce genre, on peut juger de tout ce qui entrait dans les conversations de ce temps-là, et de l'empressement avec lequel on devait recueillir tout ce qui, pouvait les alimenter. Une plaisanterie de société, une discussion futile, la moindre aventure, la mort d'un chien ou d'un chat, tout se transformait sur-le-champ en une pièce de vers sans verve, sans poésie, mais animée d'une certaine facilité peu méritoire, et d'une liberté de ton qui
1 Menagiana, 1. 1, p. 140.
ouvrait la porte à tous les moyens d'amusement. Les œuvres de Voiture, de Sarrasin, deBenserade, abondent en morceaux de cette sorte, qui font connaître tout ce qu'on peut mettre d'esprit dans les plus mauvais ver», et le peu qu'il en faut pour Féussir auprès des gens du monde dans le geiire de plaisirs que leur fantaisie a choisi.
S'il faut s'étonner de quelque chose, C*est que les plaisanteries de cette petite littérature mondaine ne fussent pas plus mauvaises dans un temps où, à côté de cette niàgniflcence d'hyperbole qui ne trouvait pas le soleil assez brillant pour lé comparer aux yeux de Phiiis, tiaissait et se propageait, à la cour et à la ville, un goût extravagant pour le burlesque, dont le sublime consistait à travestir Didon eh dondon, et Vénus en gri- Èêite *. Ce goût si contraire, en apparence, à la mode de délicatesse outrée qtti semblait s'introduire alors, n*a cepeiidaiit rien (Jui doive surprendre. Les courtisans de cette époque, empruntant des gens de letti'es les élégances et les t'afflriements de l'esprit, élâieht, pour la plupart, comme ces parvenus dont, ëous la magnifltence d'un faste emprunté, le ton et les manières décèlent l'origine et les habitudes. Si M"« de Rambouillet, peut-être pat* hàùtéUï autant que par vertu, s'offensait des (ilùs îhtiocettles libertés, dans les rtiœurs générales
t Voyez le Virgile travesti.
use pudeur beaucoup moins farouche, bornant ses soins à l'essentiel de la vertu, conservait d'ailleurs une facilité qui , aujourd'hui , nous paraîtrait dangereuse , et tout au moins étrange* Lorsque dans la Sylvie de Mairet, Vamant de Sylvie, en se plaignant de sa vertu , lui dit :
Souffîre sâHs mutmureî que ma bouche idolâtre Imprime ses baisers dessus ton sein d^albfttré»
Sylvie n'est pas plus scandalisée de la proposition que ne Tétaient les spectateurs témoins de ces transports; ramant s'écrie ensuite \
0 transports ! 6 pbisirs du crime séparés !
et Sylvie a bien un peu peur qu*on ne la voie, mais pas plus qu'elle ne craint qu'on ne Tentende parler d'amour ^ Cette facilité de la conduite devait influer beaucoup sur le laisser-aller de la conversation : des femmes indulgentes à beaucoup permettre devaient être accoutumées à beaucoup entendre ; et le projet d'Armande de retranche]^
ces syllabes infâmes
Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes i,
prouve qu^elles entendaient bien ce genre d'allusions
*■ Sylviât tragi-comédie pastorale, acte 1» scène 5. « Molière, Femmes savant eê.
72 DE L'ÉTAT DE hk POÉSIE EN FRANCE
et qu'elles n'avaient pas encore su h.abituer le respect des hommes à les leur épargner.
Les sentiments pouvaient donc être purs sans empêcher que le langage fût libre, et les idées l'étaient encore plus. W^^ de Rambouillet, qui ne voulait pas que Voiture lui' baisât la main, lisait certainement ses vers, et pardonnait au poète de beaucoup sous-entendre, parce qu'il était le premier qui eût cessé de parler ouvertement, bien que cela lui arrivât encore quelquefois K Celte liberté pouvait tenir, pour les femmes qui la souffraient , à une certaine innocence d'imagination qui, dans une plaisanterie, ne voyait pas autre chose qu'une plaisanterie et la gaieté qu'elle excitait; mais une innocence capable de porter la gaieté sur de pareils objets tenait nécessairement à un reste de grossièreté qui n'avait pas encore disparu devant cette délicatesse dont on commençait à rechercher les agréments. La plus honnête femme du peuple peut très-innocemment faire
1 Voyez les vers de Voiture sur Taventure d'une femme tombée de carrossé, en allant à la campagne. {Œuvres de Voiture, t. II, p. 32, septième édition, 1665.) C'était bien pis avant lui, et pour le fond et pour l'expression : cependant Saint-Ëyremond, en parlant de lâ liberté grossière des plus anciens auteurs, et particulièrement de Desportes, ajoute : « Mais depuis que Voiture qui avait l'esprit fin et qui voyait le monde le plus poli, eut évité cette basse manière avec assez d'exactitude, le théâtre même n'a plus souffert que ses auteurs aient écrit une parole trop libre. » [Œuvres de Saint-Évremond, t. IX, p. 58.) Ainsi dans les usages du temps, le style de Molière n'était pas trop libre.
rougir une femme du monde, moins honnête , mais plus délicate.
Il ne faut pas, d'ailleurs, juger du gros de la cour et de la ville, à cette époque, par un petit nombre de personnes qui cherchaient à s'en distinguer, et en qui la mode du bel esprit avait trouvé soit des dispositions propres à la faire valoir, soit une autorité capable de la faire respecter. Une ignorance générale luttait contre l'ambition d'esprit et de savoir qui cherchait à s'introduire; le commandeur de Jars s'écriait : a Du latin! de mon temps du latin ! Un gentilhomme eût été déshonoré M » « J'ai aimé la guerre devant toutes choses, disait le maréchal d'Hocquincourt au Père Canaye, M"»« de Montbazon après la guerre, et, tel que vous me voyez, la philosophie après M"® de Montbazon *. » Mais dégoûté de la philosophie, parce qu'il s'était aperçu qu'elle le conduisait à ne rien croire, le maréchal y avait renoncé : «Depuis ce temps-là, disait-il, je me ferois crucifier pour la religion; ce n'est pas que j'y voye plus de raison; au contraire, moins que jamais; mais je ne saurois que vous dire : je me ferois crucifier sans savoir pourquoi *. » Gassendi, rapporte Segrais, a avoit appris
i Œuvres de Saint-Évremond, Lettre à M, le comte d'Olonne, t.U
* Œuvres de Saint-Évremond, Conversation du maréchal d'Hoc-
quincourt avec le Père Canaye , l. lU, p. 56. » md,, p. 60.
rastronomie en vue de Tastrologie 5 » et lorsque, désabusé des chimères de celte dernière étude, il eut travaillé à en désabuser les autres, il B'en repentit, « parce que, disait-il, la plupart étudiant auparavant rastronomie pour devenir astrologues, il s'apercetoit que plusieurs ne vouloient plus l'apprendre depuis qu'il avoit décrié Tastrologie i. » Toute la cour se laissait amuser ou tromper par les tours d'un abbé BHgaliér, moitié de bonne foi, moitié charlatan, qui avait dépensé quarante mille écus pour devenir magicien, sans avoir pu en venir à bout, et qui suppléait à la science par une adresse qu'on ne lui rendait pas difficile. Une femme de la cour lui remettait une pièce d'étoffe rouge, pour qu'il en changeât la couleur qui ne lui plaisait pas ; il lui rendait une étoffe verte ; et il n'y avait que les esprits forts, ces philosophes dont s'était dégoûté le maréchal d'Hocquincourt, qui s'avisassent de douter que ce changement fût un effet de l'art de l'abbé Brigalier. Un poulet qu'il faisait apparaître miraculeusement aux yeux de Monsieur, frère de Louis XIII, en le laissant tomber de dessous sa soutane, où il le tenait caché, troublait ce prince au point de lui faire tirer l'épée, qu'il remettait docilement dans le fourreau à ces graves paroles de Tabbé : a Savez-vous , Monseigneur, que ceci n'est pas un jeu? » Le poulet, grossi par
* Œuvres de Segrais; Segraistana^ t. II, p. 42.
l'imagination, deyenait, dans Topinion de la cour, un « coq d'Inde, » c^est-à-dire Une nouvelle preuve de la puissance surnaturelle de Tabbé Brigalier; et la reine disait sérieusement à Mademoiselle^ dont il était Taumônier: « Ma cousitie, vous ne devriez pas garder un aumônier qui change les poulets en coqs dinde >. d Dans cette simplicité d'ignorance, dans cette enfance de raison qui n'est point incompatible avec Tactivité d'esprit, et ne prouve que le défaut de réflexion, il n'est pas étonnant que des gens pour qui tant de choses étaient nouvelles et extraordinaires, se laissant tromper comme le peuple, se laissassent amuser comme lui. Le goût de la cour, dans ses divertissements, ne s'élevait pas au-dessus de ceux qu'on ta chercher aujourd'hui sur nos boulevards, si l'on en peut juger du moins par la description que nous a donnée l'abbé de HaroUes des ballets dansés par Louis XIII, et inventés par le duc de Nemours, M qui avoit en cela, dit l'abbé , des pensées rares, comme il les avoit en toutes autres choses*. » L'un de ces ballets, dansé en 1626, représentait les noces de la Douairière de Bilbahaui avec le Fanfan de Sotteville ; « car les noms mêmes, en ces choses-là, dit l'abbé de Harolles, doivent avoir quelque chose de plaisant •. » La fertile imagination du duc de Nemours « fournit
^ Segraisiana; Œuvres de Segrais, 1. 1, p. 5J et suiv. s Mémoires de Michel de Marottes, t. I, p. 114. , >/Wd., p. 132.
aussi le ballet des Fées des Forêts de Saint- Germain ,
celui des Bilboquets , celui des Doubles Femmes^ masquées, d'un côlé, en jeunes filles modestes, de l'autre en vieilles dévergondées, et agissant tour à tour conformément au caractère de chacun de ces personnages, a jusqu'à ce qu'enfin, s'étant toutes prises par la main pour danser en rond, on n'eût su qui élait le devant ou le derrière, tant cette invention jolie séduisait agréablement l'imagination ^ » Le même abbé de Marolles reproche beaucoup au duc de Nemours d'avoir fait paraître, dans un de ces ballets, un personnage monté sur un cheval véritable, « au lieu de Tintroduire seulement sur une machine représentant un cheval , ce qui est de bien meilleure grâce *. » Ainsi, l'essence des ballets royaux, selon l'abbé de Marolles, était le comiguc ou le plaisanty aussi bien que le magnifique et le merveilleur * ; mais ce comique élait de la farce : on n'y voit nulle trace du comique véritable, le plus grand ennemi dû burlesque; et le choix des acteurs de ces ballets fait connaître combien on-était loin de ce sentiment des convenances qui conserve de la dignité, même dans les amusements.
C'était donc aux plus bizarres emplois de l'esprit qu'était réservé le droit d'exciter la gaieté parmi des
1 Mémoires de Michel de Marolles, t. I, p. 134. «/Wd., t. I, p. 133.
»/Wd.,t. m, p. 119.
gens qui n'en connaissaient pas encore le véritable usage. Les poètes français avaient depuis longtemps donné l'exemple de cet ingénieux et puéril abus des mots^ qui , se jouant de la raison encore plus que de la langue, s'attache à leur donner^ par leur arrangement matériel, un sens différent de celui qu'ils présentent naturellement. On en trouve plus d'un exemple dans Marot ; et Pasquier lui-même, avec une complaisance qui cherche à se cacher sous un peu de honte, rapporte une foule de ces jeux de mots doni je ne citerai qu'un seul, tiré des Quantités de Mathurin Cordier :
Iliades curœ quœ inala corde serunt !
Il y a des curés qui mal accordés seront !
Ce fut au commencement du dix-septième siècle, au même moment où prévalait la mode du burlesque, que les pointes se répandirent dans le beau monde. Vers l'an 1632 ou 1633, Ménage s'était brouillé avec son père, pour lui avoir rendu les provisions de sa charge d'avocat du roi, dont celui-ci s'était démis en sa faveur et dont Ménagé ne voulait pas ; l'évêque d'Angers lui écrivit pour savoir ce qui les avait désunis : Ménage lui répondit que cela venait de ce quHl avait rendu à son père un mauvais office^ a Cela était bon en ce temps-là, dit-il ailleurs en citant ce mot;
1 Voyex les Mémoires pour servir à la Vie de M. Ménage, en tête du Menag'wna, l. I.
c était le temps des pointes *. » Elles firent à cette époque une telle irruption que Boileau a cru devoir en conserver le souvenir, comme marquant une des époques de la littérature : rien de sérieux ne fut entièrement à Tabri de leurs insultes j elles n'eurent rien de sacré •
Et le docteur eo chaire en orna rËvangiles.
Ce goût s'épuisa enfin, et fut banni de la littérature :
Toutefois à la cour les Turlupius restèrent ,
pour y amuser au moins les gens qu'aurait fort embar* rassés la nécessité d'avoir de l'esprit.
Ainsi tout atteste et explique , dans le siècle et sous le règne des précieuses , l'existence et le besoin de cette grosse gaieté qu*on ne saurait satisfaire que par des débauches d'esprit et par l'oubli momentané de la raison et des convenances; sorte d'ivresse assez semblable, dans ses efiets et quelquefois dans ses causes, à cette ivresse du vin, chantée par quelques poètes de cette époque avec plus de verve et d'originalité qu'on ne serait porté à en attendre. Formés par la bonne compagnie, Voiture, Benserade, Sarrasin ne donnèrent point dans celte licence, trop grossière pour leur goût et trop poétique pour leur talent^ Hais les
« Menagiana, t. Il, p. 35.
« Le petit Père André, augustin. (Note de Dèspréaux, sur VAti poétique, c. U, v. 12i.)
poètes du commencemeot 4e ce siècle , accoulumés à vivre entre euK et probablement empressés d'échapper, quand ils le pouvaient , à la contrainte de la société élégante où ils étaient bien obligés de se montrer quel* quefois , puisque d'elle seule commençaient à dépendre leurs succès, passaient au cabaret leurs meilleurs moments , et s'y livraient avec excès à cette liberté dont ils ne jouissaient pas toujours. Si Fareta prétendu que c'était à la commodité de son nom , rimant avec cabaret, qu'il devait la réputation de débauché que lui avait faite Saint-Amant S Saint-Âmant n'avait besoin de personne pour prouver que la chose lui était aussi familière que le mot : il a tracé, de Tivresse, des tableaux qui offrent toute la vérité d'une peinture faite d'après nature, et toute la chaleur d'un poète rempli de son sujet ^ Saint-Amant, l'un des plus vigoureux et des
* Histoire de V Académie, par Pélisson. p. 4â9.
t Qu'on m'apporte une bouteille Qui d'une liqueur vermeille Soit teinte jusqu'à l'orlet^ Afin que sous cette treille Ma soif la prenne au coleti
Lacquay, friiigue bien ce verre ; Fay que l'éclat du tonnerre Soit moins flamboyant que luy ; Ce sera le cimelcrrc Dont j'càgorgeray l'ennuy.
Voyez le sang qui desgout(e|
plus originaux dans son genre, n'élaii pourtant pas le seul ; s*il fallait une preuve de la vogue qu'obtenait
Il est^ il est en déroute^
Ce lâche el sobre démon^ etr.^ «tCt
Hurlons comme des Ménades ; Ces airs qu'en leurs sérénades Les amoureux font ouïr^ Au milieu des carbonnades^ Ne sauroient nous resjouir.
Baccbus aime le désordre ; Il se plaît à voir Tun mordre.
L'autre braire et grimasser.
Et Vautre en fureur se tordre Sous la rage de danser.
Il veut qu'ici de Panthée La mort soit représentée A la gloire du bouchon^ Et qu'au lieu de cet athée On desmembre ce couchon.
Que dis-Je ! oh ! que j'ai la vue De jugement despourvue !
Parbieu ! c'est un marcassin Dont la trogne résolue Nous nargue dans ce bassin.
A > oir sa gueule fumante, II m'est advis qu'il se vante.
En grondant mille défis, Que du sanglier d'Erymantke^ Il descend de père en fils.
alors la poésie bachique, on la trouyeraii dans les ouvrages d'un étrange poëie de ce temps, maître Adam, menuisier de Ne vers ; sans des exemples généralement approuvés, un menuisiern'aurait pu imaginer, le premier, de chanter le vin et le cabaret , pas plus qu'un berger ne s*est avisé , le premier, de célé^ brer les champs et les troupeaux. Maître Adam chanta de bon cœur ses tonneaux, à l'imitation des beaux esprits de son temps, comme il les imitait froidement en chantant sa maîtresse :
Dont les yeux, en mourant, ostèrent à Tamour Deux trônes où sa gloire étaloit tout ses charmes.
Le burlesque, comme la poésie bachique, ne naît point dans les classes inférieures de la société : le peuple ne vit pas assez au niveau des grands objets pour trouver quelque chose de comique à les voir rabaissés, et il ne les connaît pas assez bien pour savoir comment on peut les rendre ridicules. La gaieté du genre burlesque ressemble à des souvenirs de bonne compagnie portés au cabaret, et déflgurés par cette intempérance de joie, cette licence d'idées, cet abandon de gros-
11 pourroU venir du diable^ Avec sa mine effroyable.
Si se verra- 1- il chocqué.
Et d'une ardeur incroyable^ Par nous dérait et mocqué.
Il est impossible de se livrer ae meilleur cœur à Te vira vacance de ladébaucbe : celte pièce est intitulée la Crevaiile,
Si DE L'ÉTAT DE LA POÉSIE EN FRANCE
sièretéque se permettent les buveurs*. La délicatesse dont on commençait alors à ?e piquer augmentait le
t La liaison du burlesque et du bachique est telle qu'il n'est pas toujours aisé de les séparer : on ne saurait dire bien positivement si ces stances de Vénamouré Saint-Amant sont d'un buveur ou d'un poète burlesque :
Parbieu, j'en tiens; c'est tout de bon ; Ma libre humeur en a dans Vaile, Puisque Je préfère au jambon Le visage d'une donzelle.
Je suis pris dans le doux lien De Tarcherot idalien ; Ce dieuteletj fils de Cyprine, ■ Avecques son arc mi-courbé, A féru ma rude poitrine Et m'a fait venir à jubé.
Je me fais friser tous les jours; On me relève la moustache ; Je n'entrecoupe mes discours Que de rots d'ambre et de pistache ; J'ai fait banqueroute au petun ; L'excès du vin m'est importun ; Dix pintes par jour me suffissent ; Encor, ô falotte beauté, Dont les regards me déconfisenl, Est-ce pour boire à la.santé !
Pour se convaincre encore mieux de la ressemblance, il suflit de lire la pièce intitulée; la Débauche^ qui commence par ces vers :
Nous perdons le temps à rimer ; Amis, il ne faut plus chommer ; Voici Dacchus qui nous convie ^ mener bien. ui^e autre vie^ etc., etc.
AYANT GORNEIUE. ^
plaisant du contraste; des moeurs plus homogènes n'auraient rienfourni à ce genre de gaieté; c'est sur la poésie délicate et civilisée de Virgile qu'a triomphé le burlesque; il a échoué contre la simplicité d'Homère.
C'était donc à cette époque de grossièreté et de raffl* nement, de licence et de goût précieux à la fois, que devait paraître le héros du burlesque, ce Scarron que son esprit et sa facilité avaient familiarisé avec l'élude des lettres, que la folle gaieté de son caractère vait précipité dans la débauche, et que ses infirmités jetèrent dans la bonne compagnie, après l'avoir mis hors d'état de fréquenter encore la mauvaise. Immobile et bavard, Scarron dépensait en plaisanterie cette verve de folle dont une vieillesse soudaine et prématurée avait arrêté le cours. Il mettait dans ses livres cette intempérance d'imagination qui lui avait servi autrefois à animer des parties de débauche, mais doué d'un sens plus droit qu'on ne le pense communément, il savait assez bien ne prêter aux personnes et aux choses c^ne le genre de ridicule qui pouvait, jusqu'à -un certain point, leur appartenir : Énée pleurant comme un veau au milieu d'une tempête, dans la crainte éPétre mangé des soles *, n'est que l'exagération de la faiblesse que la tradition
Je n'oserais la suivre jusqu'au bout^ tant la gaieté en est pélulantc et désordonnée. (Voyez le Recueil des plus belles pièces des poètes (rau^ çais, t. m, p. 243.
« Virgile travesti, 1. 1, t. î, p. 2S\ c«lit. do I70i.
attribue au caraclère du pieux Énée ; et tout homme que J'ivresse de la gaieté aura rendu capable, comme Scarron, de dépouiller le sublime des circonstances qui le rendent sérieux et imposant, pourra, comme lui, ne voir dans le quos ego.., de Neptune, qu'un par la mortel... et la réticence d'un homme bien élevé qui s'arrête de peur de jurer trop fort.
Ce par la morl fut jugé le plus admirable trait du genre burlesque; et la réputation du Virgile travesti était si bien établie que, plusieurs années après la mort de Scarron, on pouvait dire, par la bouche d'Ovide et en s'adressant à Virgile : « C'est par son moyen que vous passez entre les mains du beau sexe qui se plaît à venir rire chez vous ; et, style pour style, il a des grâces folâtres et goguenardes qui valent bien vos beautés graves et sérieuses... Je ne crois pas que vous vouliez prétendre que votre quos ego soit meilleur que le par la mort de Scarron. » Sur quoi Virgile répond qu'il ne se plaint que de ce que le mérite de Scarron fait tort au sien *.
Mais si les gens de goût seuls avaient jugé le burlesque, même en y prenant plaisir, ils l'auraient laissé à sa place ; et le plus heureux succès d'une folie de ce genre eût été celui de ces farces des boulevards, où la bonne compagnie, et même les gens d'esprit, vont de temps en temps chercher un divertissement qu'ils ne
ï Virgile travesti, !. I, 1. 1, p. 33i « Parnasse réformé, p, 27,
supporteraient pas ailleurs. Au lieu de cela, le burlesque fut adopté à cette époque avec la fureur d'une mode; et une mode, tant qu'elle dure, envahit tout ce qui est à Vusage des gens du beau monde, jusqu'à ce que, dénaturée par la bizarrerie ou la banalité de ses applications, elle dégoûte ceux même qui, après l'avoir opiniâtrement soutenue, n'y reconnaissent plus la grâce qui les avait séduits, a Ne sembloit-il pas toutes ces années dernières, dit Pélisson, que nous jouassions à ce jeu où qui gagne perd? et la plupart ne pensoientils pas que, pour écrire raisonnablement en ce genre, il sufflsoit de dire des choses contre le bon sens et la rai^
son ? Chacun s'en croyoit capable en Tun et en Tautre sexe, depuis les dames et les seigneurs de la cour jusques aux femmes de chambre et aux valets *. » Les libraires ne voulaient plus que des poésies burlesques: à la vérité, il leur suffisait qu'un ouvrage fût en petits vers ; si bien que, pendant la guerre de la Fronde, on imprima une Passion de Notre- Seigneur en vers frurlesques , « pièce assez mauvaise , dit Pélisson , mais sérieuse pourtant, et dont le titre lit justement horreur à tous ceux qui n'en lurent pas davantage *. »
Telles furent les principales modes qui régnèrent sur la poésie, pendant la première moitié du dix-sep-
1 Histoire de V Académie ^ par Pélisson, p. 171, * Histoire de V Académie, par Pélisson, p, 172. Presque tous les criliques, d'après Naudé, Font donnée pour un ouvrage burlesque.
tième siècle ; malgré leur diversité, on y reconnaît un caractère général, le seul qui convienne à toute la littérature de cette époque : c'est Pabsence d^un sentiment vrai et sérieuxi de cette inspiration puisée dans les objets mâmes, et qui les transporte tout entiers d'abord dans Timaginàtion, puis dans les vers du poète* L'enthousiasme religieux n'inspira point les nombreux versificateurs qui traduisirent ou paraphrasèrent alors les psaumes : Tamour ne dicta pas un seul des dix mille sonnets^ ballades et madrigaux, qui répétèrent à satiété son nom ; le sentiment de la nature, l'aspect de ses beautés ne produisirent pas un morceau qui partit du cœur ou d'une imagination vivement émue» Quelque siget qu'on choisît pour faire des vers, on n'y voyait qu'Un jeu de l'esprit > une occasion de combiner plus ou moins ingénieusement des mots plus ou moins hai'monieux., et ded idées plus ou moins agréables; et nul homme, en faisant des vers, n'imagina de chercher daus son âme ses vrais sentiments, ses vrais désirs, ses craintes et ses espérances, d'interroger les mouvements de son cœur, les souvenirs de sa vie, d'être un poète enfin, et non pas un homme qui fait des vers. Quelques écarts d'une imagination en délire purent être rendus avec vérité 5 l'hyperbole de l'humeur ou la malice de l'esprit purent fournir quelques traits piquants à Pépigramme ; mais rien de ce qui touche aux afi'ections naturelles de
AVANT GORNEILLB. 87
riiomme, rien de ce qui est vraiment eérieux et réel dans son existence ne parut propre à fournir des sujets ou des images à des poêles qui fai^ent des vers sur toutes choses; et Timpossibilité de trouver, dans les œnyres poétiques d^un demi-siècle, un morceau véritablement élevé, énergique ou pathétique, est un phénomène qui fait comprendre sous quel aspect était envisagée la poésie à une époque où les émotions naturelles €t puissantes n'étaient^ pas plus que dans aucune autre, étrangères au cœur de Thomme*
Ni le sentiment, ni le goût, ni le langage poétique, jne sont compatibles avec cet esprit facticci et qui ne s'inquiète point de la réalité des choses; dans un pareil système, aucun objet n'est vu comme il est , aucun mouvement n'est exprimé comme il doit être senti ; et si la nature semble se présenter quelquefois, une idée disparate, un trait de faux esprit se hâtent de détruire Tillusion, et d'avertir que ce n'est point la voix de la vérité qu*on vient d'entendre. Maynatd, dans ses S lances d'un père sur la mort de sa fille S où la force de la situation lui arrache quelques Vers d'un sentiment assez vrai, ne peut s'y tenir longtemps; ce père inconsolable s'adresse à son cœur, «t lui dit :
Courons, ftion coeur, courons donc au naufrage Dans les torreUs qui naissent de mes yeux.
' Voyez le Recueil des plus belles pièces des poètes français, 1. 11^ page 6.
Image ridicule^ sentiment faux, idée absurde, voilà ce qu'offrent ces deux vers; et rien de pareil ne se serait présenté au poëte qui aurait songé que, pour déplorer une semblable perte, ce sont les mouvements du cœur qu'il faut consulter et suivre. Ce qui manque aux poètes de ce temps, c'est la méditation au sein de Témolion ; incapables de se replier sur eux-mêmes, et de s'arrêter sur les objets dont leur imagination s'occupe, pour en pénétrer la nature et chercher le sentiment qui y répond, ils passent de l'un à l'autre, et les associent sans choix, sans liaison naturelle, et par conséquent sans goût comme sans vérité. Saint-Âmant, le plus franc de tous <lans sa manière, celui qui approcherait le plus de la vérité si on la trouvait sans la méditer, peint assez poétiquement, dans son morceau sur la Solitude, rinspiration qui le domine :
Tantosl chagrin, tantost joyeux Selon que la fureur m* enflamme Et que Tobjet s*offre à mes yeux.
Les propos me naissent en Tâme, Sans contraindre la liberté Du démon qui m*a transporté ^
C'est bien là le démon de la poésie ; mais ce démon ne doit pas être un esprit vagabond, incertain, qui promène le poêle d'un monde dans un autre monde, sans
* Recueil des plus belles pièces des poètes français, t. HI, p. 242,
lui laisser le temps de rien peindre d'une façon complète et ^raie. Qu'il rende un moment le poëte païen, qu'il l'élève au milieu des idées et des souvenirs de la mythologie; Pan, les Nymphes, les Dryades vont, pour lui, peupler les campagnes : qu^il le transporte dans les idées superstitieuses du moyen-âge; la nuit va se remplir de fantômes; le son d'une cloche, le cri d'un oiseau vont appeler les revenants. Mais si l'inspiration est réelle, si ce n'est pas le vagabondage d'un esprit accueillant confusément toutes les idées qui s^offrent à lui, sans en concevoir fortement aucune, le poëte ne rassemblera pas dans le même lieu, dans le même tableau, Pan et les demi-dieux se réfugiant, au moment du déluge, sur des arbres si élevés
Qu*en se sauvant sur leurs rameaux, Â peine virent-ils les eaux ;
et les lutins riant et dansant aux cris funèbres de l'orfraie,
Mortels augures des destins.
Il ne nous dira pas, pour peindre Fobscurité d'une voûte,
Que quand Phébus y descendroit, Je pense qu'il n'y verroit goutte.
S'il nous conduit au bord d'un marais si agréable que
Les nymphes y cherchant le frais, S'y viennent fournir de quenouilles, De pipeaux, de joncs et de glais.
• iC . — ..- m. — ?«^ 13 FBA5CE
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