Acte I'r, tel ne /r
Et Voltaire, qui s’élève avec indignation contre ce défaut de vraisemblance, qui assure que jamais de pareilles maximes n'ont été prononcées, qu’un homme qui veut faire passer son avis ne lui donne pas de si abominables couleurs, etc., etc. (Voyez les Commentaires de la Mort de Pompée, de Sertorius, etc.), Voltaire n’avait ni bien examiné, ni bien compris le temps de Corneille. Ce qui prouve que ce temps était tout différent de celui que connaissait Voltaire, c’est que, du temps de Voltaire, un Emeri même n’eût pas énoncé, en plein conseil, une pareille opinion.
1 Mémoires de Retz, t. I, p. 99.
* Ibid., t. I, liv. I, p. 31.
3 Voir les Éclaircissements et pièces historiques, n° 111,
qu'ils révèlent et caractérisent clairement l’esprit du temps. M. deLuynes plaisantait un jour le jeune duc de Rhélelois, alors âgé de seize ans, sur le soin qu’il avait pris de faire boucler ses cheveux ; le duc répondit qu’ils étaient ainsi naturellement; « et comme M. de « Luynes faisait peut-être semblant, devant le roi, d’en « être étonné, le roi demanda s’il était vrai? — Non, a sire, lui dit le duc de Rhételois. — Pourquoi donc me « le disiez-vous tout-à-l’heure ? répliqua M. de Luynes. « — C’est, lui répondit le duc, que je dis au roi la « vérité, et à vous ce qui me plaît >. » Un démenti eût fait mettre à ce même duc de Rhételois l’épée à la main ; on voulait n’être jamais démenti par un autre, et demeurer le maître de se démentir soi-même.
C’étaient là les traits qui se présentaient incessamment aux regards de Corneille; et ce sont les traits qu’il a prêtés aux Grecs et aux Romains, si ressemblants et en même temps si flattés aux yeux de ses compatriotes qui ne demandaient pas mieux que de reconnaître l’authenticité de ces « vieux illustres», car ils n’avaient nulle peine à se sentir Grecs et Romains comme eux. L’esprit de Corneille et la subtilité de ses raisonnements justifiaient, aux hommes de son temps, des mœurs qu’ils savaientmieux soutenir qu’expliquer: la force de sa dialectique jetait pour eux de vives clartés
1 Mémoires de Marolles, 1. 1, p. 89.
sur des principes dont ils avaient plutôt le sentiment qu’une idée nette et précise; et ses réflexions politiques les frappaient d’autant plus vivement que, sur une route qui leur était connue, elles les conduisaient plus loin qu’ils n’étaient jamais allés. Quand le maréchal de Grammont disait: «Corneille est le bréviaire des rois», c’était moins, je pense, par un juste sentiment de la belle délibération de Cinna que par une admiration de courtisan pour ces arrogants dédains de la morale qu’on croit propres aux situations éminentes, parce qu’ils s’écartent des maximes vulgaires : mais il fallut les sentiments vrais et les élans sublimes qu’un homme de génie seul pouvait tirer d’un système si étrange, pour qu’on vît :
Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille.
Tel est le vice d’un pareil système que le mérite de ses effets dépend absolument de la situation des personnages. Il peut se trouver, dans la vie d’un homme, quëîques moments où des circonstances extraordinaires j lui commandent de n’avoir plus qu’un seul sentiment, où les maximes de la prudence, de la morale ordinaire même, peuvent et doivent se taire devant des considérations d’un ordre peut-être supérieur, et ne plus laisser à l’homme qu’une seule vertu comme un seul intérêt. Si cet homme, d’un naturel énergique et simple, s’est accoutumé à tout sacrifier à ce qu’il veut, si, marchant
toujours d'un pas ferme à l’exécution de ses desseins, il n’a jamais éprouvé ni ces troubles d’esprit qui naissent de l’incertitude des devoirs, ni cette hésitation de volonté qui vient du combat de deux affections, alors, au moment où une circonstance impérieuse se présente à lui, prompt et ferme , il écarte d’un coup tous les obstacles, s’élance au but, et saisit brusquement cette heureuse nécessité qui le fait un grand homme. C’est ce qui arrive quelquefois aux héros de Corneille : quand le caractère qu’il leur a donné devient une vertu, cette vertu soumet et gouverne l’homme tout entier, ses sentiments comme sa situation ; et tout s’abaisse devant ce caractère à la grandeur duquel rien ne manque plus dès qu’il a trouvé l’emploi de toute sa puissance.
Mais celte puissance ne trouve pas toujours de quoi s’employer dignement, et l’appareil de sa force offre quelquefois la pompe de l’étalage plutôt que l’activité réelle du combat. Ainsi, dans Héraclius, Pulchérie s’épuise contre Phocas en injures qui n’ont pas pour elle assez de difficulté ni de danger ; il lui manque une occasion où la hauteur de son mépris , l’inflexibilité et la franchise de son ressentiment soient un courage et une vertu. Dans la situation deNicomède, la nécessité de braver et d’insulter tout ce qui l’entoure n’est pas assez évidente pour que cette perpétuelle bravade ne paraisse pas quelquefois hors de propos. L’inflexibilité d’Émilie est admirable si l’on ne pense qu’à la situation où l’a
mise son désir de vengeance; elle est excessive si l’on pèse les motifs de sa passion de vengeance ; les torts d’Auguste, dont elle a consenti à recevoir tant de bienfaits, ne méritent plus la fermeté qu’elle emploie à le haïr; et cette « adorable furie » du docteur de Balzac *, « adorable », si l’on veut, quand la situation convient à son caractère, n'est plus, en effet, qu'une «furie», quand cette situation lui fait défaut.
Il est impossible que la situation ne fasse pas souvent défaut aux personnages de Corneille, car ils ne peuvent trouver convenablement leur place que dans les circonstances les plus extraordinaires de la vie. On leur a reproché de parler longuement et de parler beaucoup d’eux-mèmes: « Us parlent trop pour se faire connaître», a dit Vauvenargues : comment les connaîtrait-on s’ils ne parlaient pas? Une seule action dramatique ne saurait renfermer assez de faits, assez de circonstances pour que de pareils caractères s’y déploient tout entiers, et montrent, dans ce qu’ils font, tout ce qu’ils seraient capables de faire. Ce ne sont
i « Un docteur de mes voisins, qui se met d’ordinaire sur le haut « style, en parle certes d’une étrange sorte; et il n’y a point de mal « que vous sachiez jusqu’où vous avez porté son esprit. Use conten- « toit, le premier jour, de dire que votre Émilie étoit la rivale de « Caton et de Brutus, dans la passion de la liberté. A cette heure, il « va bien plus loin ; tantôt il la nomme la possédée du démon de la « république, et quelquefois la belle, la raisonnable, la sainte et « l’adorable furie. Voilà d’étranges paroles, etc. » (Balzac, Lettre »ur Cinna.)
point des caractères qui se bornent à influer sur l’action du moment, à éclater violemment dans une passion particulière ; ils embrassent et dominent tout l’individu; ils auraient besoin d’une vie entière pour se faire connaître et comprendre. Sur la scène, l’espace et le temps leur manquent ; Nicomède ne peut y montrer ce génie de la guerre qui fonde sa confiance et sa hauteur; sans pouvoir dans la cour de Prusias, il n’y peut faire preuve ni de cette prudence éclairée qui sait prévoir et prévenir les desseins des Romains, ni de cette grandeur d’âme tranquille qui ne voit, pour échapper à la puissance, nul moyen plus sûr que de la braver ;
D’estimer beaucoup Rome et ne la craindre point.
Aussi, pour nous faire connaître Nicomède, faut-il que Prusias le lire un moment de sa situation inactive en lui permettant de répondre à sa place à Flaminius. Corneille n’a su par quel autre expédient prêter, à Nicomède même, assez de paroles pour suppléer aux actions qui conviennent à un caractère tel que le sien. Dans Rodogune, Cléopâtre, gênée par sa situation, ne peut faire éclater la violence de sa haine et l’inflexibilité de son ambition; le temps lui manque pour développer à nos yeux la marche de ses combinaisons ; elle nous les détaille pour nous les apprendre. Si la sévérité du devoir permettait à Pauline de laisser
paraître «dans ses actions la force de son amour pour Sévère en même temps que sa persévérance à le sacrifier, elle ne serait pas obligée de tant dire combien il y a de vertu dans ce sacrifice. Tous ces personnages parlent forcés par la nécessité de la scène, et non par la nécessité de l’action : ils parlent quelquefois sans en attendre l’occasion, ce qui n’est pas d'accord avec l’empire presque exclusif qu’exerce sur eux leur caractère; le caractère, simple disposition naturelle, ne se manifeste que lorsqu’il se trouve en présence de l’objet propre aie mettre en jeu, tandis que la passion, mouvement violent de l’âme, se porte sur toutes choses, s’épanche où elle peut, et peut fournir bien plus naturellement ces discours abondants, nécessaires à la scène. Lorsque Cléopâtre mourante révèle à son fils ses crimes et ses affreux projets, c’est la passion qui l’entraîne; sa haine ne peut plus agir; elle n’a d’autre soulagement que delà déclarer; scs révélations sont donc parfaitement naturelles : mais les révélations que Cléopâtre fait à Laonice dans les premiers actes ne le sont point, parce que ce sont de simples développements de caractère, savamment donnés par le personnage lui-même, au lieu d’être naturellement provoqués
par les événements.
Non-seulement les héros de Corneille ont peu de passions qui combattent leur caractère; mais il est rare même que leur caractère soit mis en mouvement par
les sentiments ordinaires du cœur, tels qu’ils- peuvent exister dans une situation simple ; ce sont le plus souvent des idées et presque des doctrines qu’ils expriment; leurs discours consistent d’ordinaire en raisonnements animés par une conviction ferme et par une logique pressante, mais un peu froids et renfermés dans le cercle des combinaisons de l’esprit : partout domine et se révèle un principe, une idée générale et systématique ; de la vérité ou de la fausseté de ce principe dépend toujours la conduite des personnages. Ainsi Pauline est dirigée par l’idée du devoir, Polyeucte par l’idée de la foi religieuse ; ces idées, admirablement propres à élever l’âme et à exalter l’imagination, déve- Joppenl dans les deux personnages un sentiment trèspassionné; mais ce sentiment lui-même se fonde sur un principe : quand Polyeucte s’écrie :
Grand Dieu ! de vos bontés il faut que je l’obtienne ,
Elle a trop de vertu pour n'étre pas chrétienne :
c’est l’inflexibilité du principe : « hors de l’Église point de salut», qui produit ce mouvement si touchant et si vrai. C’est la connaissance raisonnée de ce que le patriotisme impose de dévouement à un Romain qui soutient l’inflexible fermeté du jeune Horace; et cet élan sublime :
Quoi ! vous me pleureriez mourant pour mon pays ?
exprime l'étonnement d’un homme qui en tend contester une vérité à ses yeux incontestable. Cinnadit à Emilie:
Vous faites des vertus au gré de votre haine;
et elle lui répond :
Je me fais des vertus dignes d’une Romaine.
La haine d’Émilie est en effet pour elle une vertu, non un sentiment ; elle a pensé qu’elle devait haïr Auguste, et elle dit pourquoi elle le hait plutôt qu’elle n’exprime comment. La vivacité de Chimène à poursuivre la mort de Rodrigue est toute réfléchie; quelque douleur que lui ait causée la mort de son père, ce n’est point sa douleur qui la précipite aux pieds du Roi ; c’est l’idée qu’elle s’est formée de ce que lui commande l’honneur; mais le sentiment qui la possède l’arrache sans cesse à l’idée qui la gouverne ; en même temps qu’elle fait ce qu’elle croit devoir à son père, elle dit ce qu’elle sent pour son amant; et le Cid, la seule des tragédies de Corneille où l’amour ose se montrer avec tout son empire, est aussi la seule où il ait suivi la règle naturelle de donner l’action au caractère et les paroles à la passion.
Au reste, dans Corneille, la vérité absolue est, ici comme ailleurs, remplacée par une vérité relative; là où manquent les traits de l’homme en général, se retrouvent ceux dès Français du dix-seplième siècle; et la vertu un peu parleuse de ses héros devait être accueillie avec indulgence dans un temps où la né-
ih
cessité de bien tenir son rang dans la société mettait presque le soin de se faire valoir au nombre des devoirs, ou du moins des habitudes d’un homme de cœur. Parler de soi-même était alors une des habitudes les plus communes. Balzac avait coutume, toutes les fois que cela lui arrivait dans la conversation, d’ôter son chapeau, par politesse apparemment envers ceux qui l’écoutaient; un jour qu’il était enrhumé , Ménage prétendit que cela venait de la fréquence des occasions qu’il se donnait lui-même d’ôter son chapeau ; cette plaisanterie les brouilla. « M. de La Rochefoucauld , a dit Segrais, étoit l’homme du monde le plus poli, « qui savoit garder toutes les bienséances, et surtout « qui ne se louoit jamais. M. de Roquelaure et M. de « Miossans avoient beaucoup d’esprit , mais ils se « louoient incessamment. Ils avoient un grand parti. « M. de La Rochefoucauld disoit, en parlant d’eux : « — Je me repens de la loi que je me suis imposée « de ne me pas louer ; j’aurois beaucoup plus de « sectateurs si je le faisois. Voyez MM. de Roquelaure « et de Miossans, qui parlent deux heures de suite « devant une vingtaine de personnes, en se vantant « toujours ; parmi ceux qui les écoutent, il n’y en a « que deux ou trois qui ne peuvent les souffrir, et les « dix-sept autres les applaudissent et les regardent « comme des gens qui n’ont pas leurs semblables *. »
1 Segraitiana, p. 32.
Cependant en douant ses héros du goût et du don de parler, Corneille n’oublie point deles placerdansdes situationsoù ils aient à agir; tout, chez lui, tend aux effets de situation; c’est la situation qu’il cherche constammentàpréparer etàmettre ensaillie : dans ses Examens, il ne s’applaudit que rarement du sentiment ou de l’idée qu’il a su exprimer; mais il se félicite sans cesse de l'invention de telle ou telle situation, ou bien des moyens qu’il a inventés pour rendre vraisemblable et convenable la situation à laquelle il voulait arriver. A la vérité, il abuse de cet art trop facile de se créer les embarras dont il a besoin ; c’est dans les subtilités de son temps plutôt que dans la nature qu’il cherche les sentiments nécessaires à l’action qu’il veut produire. Ainsi Rodogune, prête à épouser celui des deux princes auquel son devoir la donnera quand il sera déclaré l’aîné, ne se croit pas permis de se donner ellemême sans exiger pour condition que son premier mari soit vengé , c’est-à-dire sans obliger le prince qu’elle choisira à assassiner sa mère :
Je me mettrai trop haut s’il faut que je me donne.
Quoique aisément je cède aux ordres de mou roi,
Il n’est pas bien aisé de m’obtenir de moi.
Ce coeur vous est acquis après le diadème,
Prince, mais gardez-vous de le rendre à lui-même ;
Vous y renoncerez peut-être pour jamais Quand je vous aurai dit à quel prix je le mets *.
1 Rodogune, acte III, scène IV.
2ii
Cotte épouvantable proposition n’est qu’une subtile invention destinée à fonder la situation du cinquième acte, en plaçant Rodogune elle-même dans la nécessité de prolonger l’incertitude des deux princes ; et lorsque cette incertitude cesse par l’aveu qu’elle fait à Antiochuset par le renoncement deSéleucus, la facilité avec laquelle Rodogune abandonne son projet ajoute encore à la bizarrerie de l’idée qui l’a produit :
Votre refus est juste autant que ma demande.
A force de respect votre amour s’est trahi.
Je voudrois vous haïr, s’il m’avoit obéi;
Et je n’estime pas l'honneur d’une vengeance
Jusqu’à vouloir d’un crime être la récompense *.
C’était ainsi que le siècle de Corneille lui apprenait à traiter les sentiments du cœur : ce siècle, si dévot à ? l’amour, est un exemple, parmi tant d’autres, des effets de la superstition sur le véritable culte; et le grave, le simple Corneille, soumis aux superstitions de la galanterie de son temps, montre d’une façon éclatante à quel point un homme de génie peut asservir sa raison ; aux caprices de la multitude, qu’il écoute pour s’en faire écouter.
Le Cid, et Polyeucle mettent Corneille à l’abri du soupçon d’avoir méconnu, dans l’amour, ce qui le rend digne d’être peint par un homme de génie, et de n’avoir cherché que dans les romans de son temps des couleurs
« Rodogune, acte IV, scène Ir«.
que lui refusait son imagination. Cependant on ne saurait nier que, dans la plupart de ses pièces. Corneille n’ait fait de l’amour, non une passion qui remplit, agite et entraîne l’âme, mais une situation qui impose de certains devoirs, prescrit une certaine conduite, et dispose froidement de la vie sans lui donner aucun charme. L’auteur du Cid, et de Polyeuete n’a pu ignorer le véritable amour ; s’il n’en a pas éprouvé l’ardeur et l’égarement, il a connu la vraie et profonde tendresse du cœur, cette confiance parfaite qui unit deux âmes à travers des devoirs différents, ou même opposés; cette douce et intime communauté de deux amants qui ne permet pas que l’un fasse à l’autre un mal qu’il ne sente comme lui, qui oppose l’union des cœurs aux malheurs de la destinée, et établit, entre deux êtres que tout sépare, des liens secrets que rien ne saurait rompre. C’est de leurs atfaires communes que s’entretiennent Chimène et Rodrigue, en se parlant des devoirs contraires qui leur sont imposés; c’est ensemble, s’il est permis de le dire, qu’ils s’arrangent pour les remplir
Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ;
Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien.
Il n’est rien que l’amour de l’un des deux amants voulût arracher à l’honneur de l’autre :
Va ; je ne te hais point. — Tu le dois. — Je ne puis.
— Crains-tu si peu le blâme et si peu les faux bruits ? Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure.
Que ne publieront pas l’envie et l’imposture ?
Mais quand Rodrigue et Chimène sont bien convaincus que leur amour est impossible à étouffer, et que ce n’est pas dans cette vaine tentative qu’ils ont à faire éclater leur force et leur vertu, alors, livrés pour un instant, sans résistance, à cet amour qui demeure leur unique bien au milieu des plus cruels malheurs, ils sentent, ils pensent, ils parlent presque ensemble} l’écho de leurs paroles est ce cri qui échappe à la fois à deux âmes pénétrées de la même douleur :
Rodrigue, qui l'eût cru ? — Chimène, qui l’eût dit ?
Que notre heur fût si proche et si tôt se perdît !
Et leurs adieux achèvent d’unir leur destinée :
Adieu. Je vais traîner une mourante vie,
Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.
— Si j’en obtiens l’effet, je te donne ma foi
De ne respirer pas un moment après toi.
Maintenant ils peuvent se séparer; Rodrigue pourrait aller combattre le frère de Chimène, s’il restait à Chimène un frère qui voulût venger son père ; Chimène peut poursuivre Rodrigue en ennemie; ils se sont revus, ils se sont reconnus ; ils s’entendront à travers les apparences les plus inintelligibles aux yeux du monde, et celte mystérieuse franc-maçonnerie de l’amour ne permettra pas que ni l’un ni l’autre soit jamais exposé à être mal compris de l’être adoré auquel il demeure fidèle, au moment même où il le sacrifie.
; Pauline unie à Polyeucte, déterminée à tous les sacri-
lices que lui impose ce lien, ne prétend cependant pas dissimuler à Sévère des sentiments qu’il a si bien connus; c’est à l'amour de Sévère lui-même qu’elle demande de la soutenir dans l’accomplissement d’un devoir qui
Moins ferme et moins sincère,
N’auroii pas mérité l’amour du grand Sévère ;
et c’est encore à lui qu’elle appartient quand elle le repousse au nom de sa vertu.
Le poète qui pouvait concevoir ainsi l’amour possédait sans doute en lui-même ce qu’il faut pour le peindre; dans la vie la moins livrée aux passions, l’expérience, lorsqu’on sait en faire usage, fournit en ce genre, à l’imagination, plus de détails touchants qu’elle n’en peut employer : « Le tempérament de Cor- « neille, dit Fontenelle, le portoit assez à l’amour, mais « jamais au libertinage, et rarement aux grands atta- « chements*. » Les grands attachements sont toujours rares, et c’est assez d'en avoir connu un seul pour savoir qu’en penser : mais Corneille oublia souvent ce qu’il en pensait pour ne se souvenir que de ce qu’il en avait entendu dire à d’autres; il a dit, en parlant de lui-même :
En matière d’amour je suis fort inégal;
J’en écris assez bien ; je le fais assez mal.
Qu’il le fît bien ou mal, il n’en écrivait pas toujours aussi bien qu’il le pensait. Trop souvent il permit à des
1 Vie de Corneille , p. 125.
habitudes empruntées de démentir son cœur et sa raison, et il sacrifia les sentiments dont il avait su animer Chimène et Pauline, pour les fadeurs qu’on lui avait appris à faire répéter à Cléopâtre et à César.
Maintenant, pour juger les amours de César et de Cléopâtre, d’Antiochus et de Rodogune, comme les jugeaient les hommes les plus spirituels et les plus sensés du dix-septième siècle*, transportons-nous dans le système d’amour généralement adopté à cette époque, et auquel les personnages de Corneille ont soin de se conformer avec l’attention de gens bien élevés ; résignonsnous âne plus voir dans l’amour ni liberté de choix, ni convenance de goûts, de caractères, d’habitudes, ni aucun de ces liens d’autant plus chers qu’on sait mieux s’en rendre compte et qu’on en connaît mieux les justes motifs : l’amour n’est, pour le beau monde du temps de Corneille, qu’un ordre du ciel, une influence de l’étoile, une fatalité aussi inexplicable qu’inévitable. On sait par cœur ces vers de Rodogune ;
II est des nœuds secrets, il est des sympathies Dont, par le doux rapport, les âmes assorties S’attachent l’une à l’autre, et se laissent piquer Par ces je ne sais quoi qu’on ne peut expliquer.
D’autres vers, de la Suite du Menteur, seraient encore plus connus, si la pièce l’était autant :
Quand les ordres du ciel nous ont faits l’un pour l'autre,
» On peut voir entre autres ce qu’en dit St-Evremond dans son Discours sur r Alexandre, de Racine, t.Ifl de ses OEuvres, p. 149»
Lise, c'est un accord bientôt fait que le nôtre;
Sa main, entre les cœurs, par un secret pouvoir ,
Sème l’intelligence avant que de se voir ;
Il prépare si bien l’amant et la maîtresse
Que leur âme, au seul nom, s’émeut et s'intéresse;
On s’estime, on se cherche, on s’aime en un moment ,
Tout ce qu’on s’entredit persuade aisément;
Et, sans s'inquiéter d’aucunes peurs frivoles,
La foi semble courir au-devant des paroles.
La même idée se retrouve dans Tite et Bérénice ‘ ;
elle domine dans toutes les pièces de Corneille : c’était l’idée du temps. Une passion ainsi préparée devait naître tout à coup ; c’est ainsi que naît cette passion du duc de Nemours et de la princesse de Clèves, dont les divers mouvements seront ensuite observés avec tant de délicatesse, et peints avec tant de vérité ; la beauté, le seul genre de charmes dont un premier coup-d’œil fasse sentir tout le prix, dominait alors, nonseulement avec entraînement, mais avec tyrannie;
« A quarante-huit ans, dit Segrais, Mm* de Montbazon « étoit encore si belle qu’elle eflaçoit Mm* de Roque- « laure, qui étoit la plus belle personne de la cour, a laquelle n’en avoil que vingt-deux; et un jour s’étant « trouvées ensemble dans une assemblée, M"0 de « Roquelaure fut obligée de se retirer *. » Les Mémoires
t ... Ce don fut l’efTet d’une force imprévue ;
De cet ordre du ciel, qui verse en nos esprits Les principes secrets de prendre et d’étre pris.
[Acte II, scène II.)
* Segraisiana, p. 133, 134.
du temps nous offrent beaucoup d’exemples de femmes obligées en effet de se retirer parce qu’une rivale plus belle entre dans la chambre. 11 semblait que la beauté fût un empire suprême et exclusif, dont la perte ne laissait au vaincu que la honte et la fuite. La Bruyère lui-même déclare que « l’amour qui naît « subitement est le plus long à guérir *. » Il semble même croire que celui-là seul mérite le nom d’amour : « L’amour naît brusquement, dit-il, sans autre réflexion, a par tempérament ou par faiblesse : un trait de beauté « nous fixe, nous détermine *. L’amour qui croît peu à « peu et par degrés ressemble trop à l’amitié pour être « une passion violente s. »
Peut-être ces effets subits, ces coups de soleil amoureux, abandonnés aujourd’hui aux plus mauvais romanciers, pouvaient-ils alors obtenir la foi d’un philosophe ; les hommes et les femmes, dans leur vie mondaine et sans cesse préoccupée d’idées ou d’intrigues d'amour, devaient être toujours prêts à en recevoir, ou du moins à en supposer l’impression; et si, comme le dit La Rochefoucauld, a il y a des gens qui n’auraient jamais a été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler « de l’amour, » beaucoup de gens, à force d’en entendre
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1 Caractères, t, I, p. 180. Du Cœur.
* Ibid., p. 179.
s Ibid., p. 180.
parler , devaient le rencontrer là même où il n’était pas.
Surpris de ces effets de l’imagination , quelques hommes cherchaient cependant à se les expliquer par d’autres causes que par l’influence de l’étoile ; mais ces causes n’étaient pas moins ridicules. Segrais raconte, pour prouver que l’amour est dans le sang, l’histoire d’un gentilhomme allemand à qui son infidèle maîtresse, voulant se débarrasser de lui, avait donné deux grands coups d’épée au travers du corps. 11 n’en mou- <
rut pas; mais, cequ’il y eut de singulier, c’est que, lorsqu’il fut guéri , « il avoit, dit Segrais, autant d’indifo fér'ence pour la princesse que s’il ne l’eût jamais a aimée, et il en attribuoit la cause à la perte de son « sang’.»
Cette dévotion amoureuse, suite d’une destinée fatale, était donc l’idéal d’une belle passion; du moins pour le parfait amant, car la fatalité , à laquelle était également soumis le cœur de sa maîtresse, ne devait avoir, sur la conduite de celle-ci, aucune influence ; les femmes tenaient fermement, du moins en théorie, à ce principe favorable à leur vanité autant qu’à leur vertu ; chargées seules du soin et du devoir de se défendre, elles se sentaient d’autant plus puissantes qu’on mettait à plus haut prix le bonheur d’une pas-
1 Segraisiana, p. 10.
sion qui faisait la destinée des plus grandes âmes ; les preuves de ce haut prix de leur conquête étaient leur gloire, car on disait alors la gloire d’une femme. Mme de Sévigné, en avançant que « l’honneur de ces « messieurs est bien aussi délicat et blond que celui de « ces dames» croyait presque faire une découverte, et l’Académie avait déclaré que, dans le Cid, « s’il eût pu o être permis au poète de faire que l’un de ces deux a amants préférât son amour à son devoir, on peut « dire qu’il eût été plus excusable d’attribuer cette « faute à Rodrigue qu’à Chimène; Rodrigue étoit un « homme, et son sexe, qui est comme en possession de « fermer les yeux à toutes les considérations pour se a satisfaire en matière d’amour, eût rendu son action « moins étrange et moins insupportable*. »
Ainsi s’explique la supériorité presque constante des héroïnes de Corneille sur ses héros : celle qui commande à elle-même et aux autres, dans la circonstance la plus importante de la vie, doit être, dans toutes les circonstances, la plus illustre ; et, après la décision de l’Académie, on conçoit que Corneille ait sacrifié l’inflexibilité de Cinna à l’avantage de faire ressortir celle d’Émilie. Mais on concevra également alors à quels frivoles intérêts devait s’attacher une gloire fondée sur les petits événements de la vie d’une femme et jugée
• Sentiments sur le Cid (Voyez à la suite du Cid, édition de Voltaire, p. 392).
par les caprices de sa vanité : on ne s’étonnera plus de voir, dans Suréna, Eurydice conduire son amant à la mort par son opiniâtreté à vouloir que cet amant, qui ne peut être à elle, ne se marie que par son choix : « Je veux, dit elle,
. . . Malgré votre roi Disposer d’une main qui ne peut être à moi. . .
Je veux que ce grand choix soit mon dernier ouvrage.
Qu’il tienne lieu vers moi d’un éternel hommage ,
Que mon ordre le règle, et qu’on me voye enfin Reine de votre cœur et de votre destin >.
La même fantaisie pourra aider Bérénice à se consoler de la perte de Titus :
Je veux donner le bien que je n’ose garder ;
Je veux du moins, je veux ôter à ma rivale,
Ce miracle vivant, cette âme sans égale.
Qu’en dépit des Romains, leur digne souverain,
S’il prend une moitié, la prenne de ma main ;
Et pour tout dire enfin, je veux que Bérénice Ait une créature en leur impératrice *.
La Sophonisbe de Corneille, dont Saint-Évremond n’attribue le mauvais succès qu’à la trop grande perfection avec laquelle Corneille a su lui conserver « son « véritable caractère * » , cette fille d’Asdrubal , au
* Suréna, acte I, scène III.
* Titeet Bérénice, acte IV, scène ITe.
5 « Corneille, qui presque seul a le bon goôt de l’antiquité, a etf
milieu de sa haine contre les Romains et de son hor-
reur pour l’esclavage, pourra regarder le plaisir d’enlever Massinissa à une rivale comme le plus grand bonheur de ce mariage qui doit la soustraire au triomphe ; les amants de ces illustres coquettes, dévotement soumis à leurs fantaisies, attendront, comme le veut Antiochus, sans révolte et sans blasphème, ce qu’il plaira à leur gloire d’en ordonner; et des tracasseries de vanité se mêleront sans effort, dans les dernières pièces de Corneille , aux exagérations d’orgueil à travers lesquelles on ne Vt>it percer que de loin en loin quelques étincelles de son génie et les souvenirs de sa grandeur.
Une fois entré dans une fausse route d’idées, Corneille n’avait pas, pour en sortir , la ressource de l’observation des sentiments naturels : il s’était trop accoutumé à les chercher dans son imagination. L’imagination mêle beaucoup de faux au vrai qu’elle présente; elle forme au poète une espèce de monde particulier, placé entre lui et le monde véritable qu’il ne s’inquiète plus
« le malheur de ne pas plaire à notre siècle, pour être entré) dans le « génie de ces nations et avoir conservé à la fille d’Asdrubal son « véritable caractère. Ainsi, à la honte de nos jugements, celui qui « a surpassé tous nos auteurs, et qui s’est peut-être, ici, surpassé « lui-même, a rendu à ces grands noms tout ce qui leur étoit flû, « et n’a pu nous obliger à lui rendre tout ce que nous lui devions. » (Saint-Évremond, Dissertation sur Y Alexandre de Racine, t. III de ses OEuvres, p. 141-142.)
de regarde!4, car il n’en soupçonne même plus l’exis- ’ tence. Dans ce monde de fantaisie que s’était créé Corneille,dominé parle tourd’ esprit de ses contemporains, et mettant à leur service la fermeté logique de son imagination, il ne recevait plus la lumière que jpttent les mouvements naturels de notre âme sur les objets qui les suscitent. La justice, la bonté, toutes les vertus humaines ont été des sentiments avant d’être des idées: qui eût jamais imaginé la générosité et le dévouement si des sentiments ne les lui eussent d’abord fait connaître? C’est sur l’ordre de ces sentiments, tels qu’ils existent dans une nature heureuse, développée par la réflexion, que se règle l’ordre de nos devoirs, jamais l’âme la plus élevée, jamais la vertu la plus sévère ne sacrifieront un seul de ces devoirs, à moins que ce sacrifice ne soit commandé par un autre devoir plus important; et là où ce sentiment d’un devoir supérieur n'existe pas, le sacrifice est injuste, la vertu est fausse, l’apparence de la grandeur est trompeuse. Le vieil Horace, quand il croit que son fils a fui, oublie l’amour paternel; il souhaite, il commande presque la mort de son fils j mais l’amour de sa patrie, tes obligations qu’a imposées à sa famille la confiance de ses concitoyens, le crime du lâche qui l’a trahi, l’intérêt même de ce fils pour qui la mort vaudrait mille fois mieux qu’une vie infâme, ce sont là des sentiments si puissants et d’un ordre si élevé qu’on n’est point surpris de voir qu’ils
l’emportent, même sur l’amour paternel dont la force bien connue ne fait qu’ajouter à l’admiration qu’inspire la force supérieure qui a pu le vaincre. Mais lorsque Rosamonde, veuve de Pertharite1, menacée de voir périr son fils si elle ne consent pas à épouser Grimoald, l’usurpateur des États de son mari, déclare à Grimoald qu’elle ne l’épousera qu’à condition qu’il fera mourir ce fils , parce qu’elle espère que cette action atroce , en détruisant l’affection qu’inspirent au peuple les vertus de Grimoald , lui rendra à elle- . même la vengeance plus facile, nous ne ressentons ni admiration , ni sympathie ^ car ce désir de ven- . geance ne saurait jamais être assez puissant, ni paraître assez légitime pour étouffer et l’amour d’une mère et le sentiment de justice qui défend de sacrifier un être innocent au souvenir ou même aux intérêts d’un autre. La proposition de Rosamonde est donc contraire à toute vérité humaine et poétique. Fontenelle, en recherchant la cause du mauvais succès de Pertharite, l’attribue à la vieillesse de l’esprit, qui amène, dit-il, « la sécheresse et la dureté1; » Corneille n’était pas vieux quand il fit Pertharite * ; il
n’avait pas plus de raisons pour être dur, à quarante-
* « Ou du moins qui se croit veuve , car Pertharite n’est pas mort
et reparaît à la fin de la pièce.
1 * Vie de Corneille, t. 111, p. 108.
J 11 avait quarante-sept ans.
sept ans et père de quatre fils 1 , qu’à trente-huit ans 1 et à peine marié ; et à coup sûr il possédait encore plus de sentiments vifs et vrais qu’il n’en faut pour éclairer et régler l’esprit; mais un faux système, fruit de sa soumission aux idées de son temps, l’empêchait d’écouter ses propres sentiments pour peindre la nature avec vérité ; et il ne reproduisait plus qu’uçe nature factice et fausse comme les idées de ses contemporains.!] Le style de Corneille suivit les vicissitudes de soin génie. On s’en est étonné ; il faudrait s’étonner qu’il en eût été autrement, et que, soit dans la bonne ou la mau-
1 Corneille eut quatre ttls et deux filles. L’aîné de ses fils, appelé aussi Pierre Corneille, était capitaine de cavalerie, et fut blessé en 1667, au siège de Douai, pris le 6 juillet par Louis XIV. Il fut ramené à Paris sur un brancard abondamment garni de paille. Arrivés à la porte de la maison de son père, rue d’Argenteuil, les porteurs, uniquement préoccupés de conduire le blessé dans sa chambre, laissèrent la rue jonchée de paille. C'était dans les premiers temps de cette police exacte qu’établit dans Paris l’administration de Louis XIV, et oit se signalèrent d’Aubray et La Reynie. Les commissaires et enquêteurs faisaient exécuter avec rigueur les ordres qu’ils avaient reçus; l’un d’eux assigna Pierre Corneille par-devant le lieutenant de police au Châtelet, pour contravention aux règlements de la voirie. Corneille comparut, plaida lui-même sa cause, et fut mis immédiatement hors de cour, aux applaudissements des assistants qui le reconduisirent jusqu’à- son logis. Cet incident occupa les conversations et les recueils d’anecdotes dn temps, et Loret en inséra le récit dans sa Mute historique (3 vol. in-folio) sous la forme d’une lettre en vers adressée à Madame par Robinet. (Voir les Éclair-
cissements et Pièces historiques, n° iv.) C’est à M. Floquet que je dois la découverte et les détails de cet intéressant petit fait.
* Age où il fit Polyeucte.
vaise fortune, le style de Corneille ne fût pas demeuré fidèle au caractère de ses pensées. Écrire n’a jamais été pour lui qu’exprimer son idée; ses contemporains attestent que le soin du style ne fut pour rien dans des effets entièrement dus à la grandeur des choses qu’il avait à peindre. « Corneille, dit Segrais, ne sentoit pas la « beauté de ses vers, et il n’avoit pas d’égard à l’harmo- « nie en y travaillant, mais seulement au sentiment» Et, selon Chapelain, « M. Corneille, qui a fait de si « beaux vers, ne savoit pas l’art de la versification, et « c’étoit la nature qui agissoit purement en lui \ » L’art du style, qui, à l’époque où parut Corneille, composait. presque tout le mérite d’un poète de société, n’entrait à peu près pour rien dans le mérite d’un auteur dramatique : Corneille porta le style sur le théâtre en y' portant les pensées; il dit simplement ce qu'il voulait dire, et ce fut là parler noblement, parce que ce qu’il voulait dire était haut et noble ; l’expression se trouva naturellement sublime comme ce qu’elle devait rendre; ou plutôt, dans cette sublimité, l’expression parut ne compter pour rien , car elle était la chose même : « Chez Corneille, dit Saint-Evremond,la « grandeur se connoît par elle-même j les figures qu’il « emploie sont dignes d’elle , quand il veut la parer « de quelque ornement ; mais d’ordinaire il néglige
* Segraisiana, p 76, 187.
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« ces vains dehors -, il ne va point chercher dans les a deux de quoi faire valoir ce qui est assez considé- « rable sur la terre ; il lui suffit de bien entrer dans « les choses, et la pleine image qu’il en donne fait la « véritable impression qu’aiment à recevoir les per- « sonnes de bon sens *. » Corneille lui-même eût cherché vainement « dans les deux » de quoi a faire valoir » davantage quelques-uns des sentiments qu’il nous présente ; ils sont si élevés que , rien ne pouvant aller au-delà, l’expression ne peut y rien ajouter; ils sont si déterminés et précis qu’il n’y a pas deux manières de les exprimer,
Qu’on ne cherche donc pas dkns Corneille cette expression poétique qui est destinée à augmenter l’impression de l’objet en y rattachant des idées accessoires que l’objet n’eût pas rappelées de lui-même : on y trouvera cette poésie qui montre l’objet tel qu’il est réellement , et qui le place sous nos yeux , vivant et animé , en se servant des mots vraiment destinés à le désigner : le récit de Rodrigue dans le Cid en offre un bel exemple :
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin, avec le flux, nous fit voir trente voiles;
L’onde s’enfloit dessous, et, d’un commun elTort,
Les Maures et la mer entrèrent dans le port.
On les laisse passer , tout leur parott tranquille ;
i Œuvres de Saint-Évremond, t. IV, p. 10. Sur les Tragédies.
Point de soldats au port ; point aux murs de la ville.
Notre profond silence abusant leurs esprits,
Us n’osent plus douter de nous avoir surpris.
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent ,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors ; et, tous en même temps,
Poussons jusques au ciel mille cris éclatans, etc., etc.
Toutes les expressions sont simples; ce sont celles dont se servira tout homme qui voudra nommer les choses dont parle le Gid ; mais le Cid ne parle que des choses qui valent la peine d'être nommées ; toutes les circonstances nécessaires , et les circonstances nécessaires seules , c’est là ce qu’il nous montre, parce que c’est là ce qu’il a vu , ce qu’il a dû voir dans la position où il s’est placé, et ce qui nous transporte dans cette position. Voilà la poésie.
Mais la nature des objets à représenter n’en permet pas toujours cette peinture, pour ainsi dire, matérielle ; souvent le tableau, trop vaste pour être reproduit dans ses détails, demande à être resserré en une seule image qui en puisse donner à la fois toute l’impression; l’emploi des expressions figurées est alors nécessaire; c’est le caractère du récit de Cinna :
Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles,
Où l’aigle abattoit l’aigle, et, de chaque côté,
Nos légions s’armoient contre leur liberté ;
Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves Sletioient toute leur gloire à devenir esclaves ;
Où pour mieux assurer la honte de leurs fers,
Tous vouloient à leur chaîne attacher l’univers ;
Et l’exécrable honneur de lui donner un maître.
Faisant aimer à tous l’infâme nom de traître,
Romains contre Romains, parens contre parens, Combattoient seulement pour le choix des tyrans.
F ajoute à ces tableaux la peinture effroyable De leur concorde impie, affreuse, inexorable,
Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat,
Et, pour tout dire enfin, de leur triumvirat.
Mais je ne trouve point de couleurs assez noires Pour en représenter les tragiques histoires ;
Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphans ;
Rome entière noyée au sang de ses enfans, etc., etc.
Aucun détail n’aurait pu ici présenter à l’imagination ce que lui montrent en groupe deux ou trois belles images : la suite du récit se prête aux détails, et Cinna, reprenant le ton simple de la narration, cesse de peindre les choses pour se borner à les montrer : mais, à latin, il s’agit de résumer son discours, de ramener à un sentiment , à une idée unique , les diverses émotions qu’il a fait naître ; il reprend :
...» Toutes ces cruautés,
La perte de nos biens et de nos libertés,
Le ravage des champs, le pillage des villes,
Et les proscriptions et les guerres civiles,
Sout les degrés sanglans dont Auguste a fait choix Pour monter sur le trône et nous donner des loix.
Mais nous pouvons changer un destin si funeste,
Puisque de trois tyrans c’est le seul qui nous reste ;
Et que, juste une fois, il s’est privé d’appui,
Perdant, pour régner seul, deux mécbans comme lui.
Lui mort, nous n’avons point de vengeur ni de maître}
Avec la liberté Rome s’en va renaître ;
Et nous mériterons le nom de vrais Romains,
Si le joug qui l’accable est brisé par nos main?.
Dans ce discours, un des plus beaux qui soient sortis de sa plume, Corneille, simple et sobre dans l’emploi des figures nécessaires , s’en sert pour exprimer son idée, jamais pour l’étendre au-delà de ses limites naturelles ; peut-être, parmi les expressions les plus poétiques de Corneille, en découvrira-t-on peu qui ne possèdent ce mérite j elles sont en général le résultat d’une conception vigoureuse qui sait voir fermement son objet et qui , loin de l’entourer d’idées accessoires, les en écarte pour le présenter seul et net à l’imagination; ainsi, dans ces vers célèbres d ’Othon :
Je les voyois tous trois se hâter sous un maître Qui, chargé d’un long âge, a peu de temps à l’être,
Et tous trois à l’envi s’empresser ardemment A qui dévoreroit ce règne d’un moment.
L’image de dévorer, dévorer un règne , n’est que l’expression sensible d’un fait que, d’aucune autre manière, on ne pourrait prendre aussi heureusement, ni aussi fortement; elle met 1e fait même sous les yeux, mais elle n’y ajoute rien. J’en dis autant de cet autre vers :
Et monté sur le faite 11 aspire à descendre.
Corneille n’a rien embelli ni rie» déguisé ; son style,
porté par sa pensée, s’est naturellement élevé et abaissé avec elle ; il s’est montré obscur quand une idée mal conçue, un sentiment inopportun n’ont pu lui fournir une expression assez précise ou un tour assez simple; il n’a pas dédaigné le tour trivial appelé par une situation ou par une émotion triviale; dans Agésilas, il a pu faire dire à un amant qui presse sa maîtresse de lui avouer son amour :
Dites donc, m’aimez-vous 1 ?
Un détail puéril a été rendu dans toute sa puérilité; et la description du saignement de nez d’Attila est digne de l’idée de chercher dans cet accident un ressort tragique *, Le mot de brutal dont se sert Pulchérie, en parlant de Phocas , s’accorde parfaitement avec l’idée qu’elle s’est formée de son caractère ; enfin la faiblesse de la pensée du poète se montre sans voile comme sa grandeur; et s’il cherche à la farder de quelques ornements, les abus d’esprit auxquels il a recours, la fausseté des images qu’il emploie, la vaine enflure de ses expressions prouvent, autant que la simplicité sublime
t 1 Acte IV, scène I«. -
i Le sang qu’aprés avoir mis ce prince au tombeau,
(Son frère Bleda.)
On lui voit chaque jour distiller du cerveau.
Punit son parricide, et chaque jour vient faire
Un tribut étonnant à celui de ce frère. •
de ses beautés, que « l’art n’est pas fait pour lui : » Corneille n’eût pas su se servir de l’art; ce qui lui a manqué de son temps , c’est une nature plus simple, moins embarrassée sous une multitude de conventions et d’habitudes factices qu’il a prises pour la vérité. Si l’état de société et l’ensemble d’idées, au milieu desquels il 'Avait, eussent été plus conformes à la simplicité de son génie , peut-être , dans l’un de nos premiers poètes, aurions-nous un poëte classique de plus. Corneille n’est pas classique : le goût , fondé sur la connaissance de la vérité, lui a trop souvent manqué pour qu’il puisse toujours servir de modèle; mais des beautés hors de toute comparaison n’en ont pas moins assuré son rang, et, après un siècle et demi de richesse et de gloire littéraire, aucun rival ne lui a enlevé le nom de grand. Ses revers mêmes auraient pu le confirmer; avant Corneille, Pertharite, Olhon, Suréna , Attila et même Agésilas, eussent été reçus avec admiration d’un public que lui seul avait rendu sévère : Pertharite fut la première de ses pièces qui éprouva cette sévérité. « Cette chute du grand Corneille, dit Fonte- « nelle, peut être mise parmi les exemples les plus re- « marquables des vicissitudes humaines, et Bélisaire « demandant l’aumône n’est pas plus étonnant *. » Corneille sentit ce coup comme un malheur auquel
* Vie de Corneille, p. 107,
il ne s’était pas cru exposé ; l’amertume perce dans la préface de Pertharile: « Il est juste, ditril,qu’après vingt « années de travail, je commence à m’apercevoir que « je deviens trop vieux pour être encore à la mode. » Prenant congé du public, «avant d’attendre , dit-il , qu’on le lui donnât tout-à-fait, » il passa loin du theâlre six années , qu’il employa à la traduction en vers de V Imitation de Jésus-Christ, ouvrage de sa piété plutôt que de son talent, quoiqu’il en offre encore çà et là de brillantes traces Je me permettrai de laisser # ' dans le mêmeoubli un assez grand nombre de pièces de vers , tant de sa jeunesse que de sa vieillesse *, qui prouveraient seulement que le théâtre était l’impérieuse vocation de Corneille et l’unique carrière où il pût paraître avec gloire. Il le reconnaissait lui-même :
Pour moi qui de louer n’eus jamais la méthode,
J’ignore encor le tour du sonnet ou de l’ode;
Mon génie au théâtre a voulu m’attacher ;
Il en a fait mon sort, je dois m’y retrancher :
Partout ailleurs je rampe et ne suis plus moi-même 3.
« Il savoit les belles-lettres, l’histoire, la politique,
« dit Fontenelle ; mais il les prenoit principalement « du côté qu’elles ont rapport au théâtre. Il n’avoit
» Voir les Éclaircissements et Pièces historiques, n° v.
* Elles ont été imprimées dans l’édition de 1758 et réimprimées dans celles qui l’ont suivie.
* Remerciement au roi, pour l'avoir compris dans la liste des gratifications faites aux gens de lettres.
« pour toutes les autres connoissances, ni loisir, ni « curiosité, ni beaucoup d’estime *. »
Ce fut aussi pendant ces six années que Corneille prépara ses trois discours sur la Poésie dramatique, et ses Examens de ses pièces, témoignage honorable de la bonne foi d’un grand homme assez sincère avec luimême pour s’avouer ses défauts, et avec les autres pour parler sans détour de ses talents ; preuve irrécusable d’une raison droite et forte à laquelle il n’a manqué que l’expérience du monde; et leçons utiles encore aujourd’hui pour les poètes dramatiques, car ils y trouveront tout ce que l’qxpérience de la scène avait enseigné a Corneille sur les situations et les effets de théâtre, qu’il connaissait d’autant mieux qu’il ne les avait étudiés qu’après les avoir devinés, comme il chercha à s’instruire des règles d’Aristote pour justifier celles que lui avait dictées son génie.
Cependant sa résolution de renoncer au théâtre n’était pas inébranlable : « Ce sera, dit-il dans la pré- « face de Perlharite, la dernière importunité que je « vous ferai de cette nature, non que j’en fasse une « résolution si forte qu’elle ne puisse se rompre; mais « il y a grande apparence que j’en demeurerai là. » Ces paroles semblaient indiquer, dans Corneille, quelque espoir qu’on chercherait à le faire revenir du des-
i Vie de Corneille, p. 125.
sein qu’il annonçait; mais il n’était pas disposé à se montrer facile sur les preuves d’estime qu’il voulait exiger; ses dédicaces font trop voir de quelle nature ces preuves pouvaient être, et les vers sévères de Boileau sur
ces auteurs renommés
. . . dégoûtés de gloire et d’argent affamés,
n’étaient, dit-on, que l’écho d’un mot du grand Corneille *. Mais Corneille, dans la situation où il se trou-
1 « Notre auteur félicitoit le grand Corneille du succès de ses tra- « gédies, et de la gloire qui lui en revepoit : Oui, répondit Corneille, « je suis saoul de gloire et affamé d’argent. » (Note de Brossette, sur l’Art poétique, chant IV, vers 130.) Les plaintes perpétuelles de Corneille, soit en vers, soit en prose, répètent, à peu près littéralement, le sens de ce mot, que le père Tournemine nie avec indignation, mais sans aucune preuve. Gomment, dit-il, peut-on avoir attribué un pareil sentiment à Corneille, « qu’on sait avoir porté l'indifférence « pour l’argent jusqu’à une insensibilité blâmable, qui n’a jamais
tiré de ses pièces que ce que les comédiens lui] donnaient, sans « compter avec eux, qui laissa passer un an sans remercier M. Col- « bert du rétablissement de sa pension, qui a vécu sans dépense et < mourut sans biens ? » (Défense du grand Corneille. Voyez Œuvres de Corneille, édit, de 1738, t. I, p. 81.) Une insensibilité blâmable pour l’argent peut s’accorder avec des besoins pressants qui obligent ensuite à solliciter avec trop de vivacité ce qu’on a dédaigné avec trop de négligence : « M. Corneille avoit, dit Fontenelle, plus « d’amour pour l’argent que d’habileté ou d’application pour en « amasser. » Nul homme n’est plus choqué de ce qu’on ne pourvoit pas à tous ses besoins que celui qui n’y sait pas pourvoir lui-même par la prévoyance ou l’activité. On a parlé du désintéressement et de l’affection fraternelle qui, jusqu’à la mort de Pierre Corneille, confondirent les biens des deux frères, et les deux familles en une seule. Je n’ai garde de vouloir ôter à une conduite louable le mérite, plus commun qu’on ne croit, d’un bon motif ou d’un beau sentiment;
vait, regardait l’argent comme la preuve de la gloire,
et s’offensait de la médiocrité de sa fortune, autant 1 * peut-être qu’il s’en affligeait. Dirigé, dans tout ce qui
regardait sa conduite personnelle, par un bon sens singulièrement simple et naïf, il avait vu partout qu’on payait bien les choses auxquelles on attachait du prix, et il s’indignait que cette récompense manquât à son mérite. Ce qu’il se croyait permis de sentir, il n’imaginait pas que rien lui défendît de l’exprimer : lorsque ses amis lui reprochaient de ne pas soutenir, par sa conversation, la réputation de ses écrits, il leur répondait tranquillement : « Je n’en suis pas moins « Pierre Corneille»; de même il disait franchement au monde que Pierre Corneille avait le droit de s’attendre à se voir mieux traité ; c’était sa fierté blessée qui s’exhalait dans ses plaintes, et ■ . ,
L’ennui de voir toujours des louanges frivoles Rendre à ses grands travaux paroles pour paroles,
ne lui paraissait autre chose que
Ce légitime ennui qu'au fond de l’âme excité L’excusable fierté d’un peu de vrai mérite.
C’est ainsi qu’il s’en explique dans une éj pitre à Fou-
mais je ferai observer que çe désintéressement n’a rien qui contrarie l’idée qui nous est parvenue de la négligence de Corneille sur ses affaires, ni par conséquent des suites naturelles de cette négligence. (Voyez les Éclaircissements et Pièces historiques, n° vi.)
quet‘; cette épître était un remercîment au surintendant : nous ignorons quel était le bienfait ; mais ce bienfait était un souvenir, et réparait, à ce qu’on peut croire, une longue négligence. Ranimé par cette preuve d’estime, Corneille ne demandait plus qu’à se rengager dans la carrière : « non moins surintendant, « comme il le dit lui-même, des belles-lettres que des « finances*, » Fouquet lui proposa trois sujets de tragédie ; Corneille fit son choix, et, en 1 659, parut OEdiye. Mais ce n’était pas aux beautés simples de l’antiquité grecque qu’il appartenait de réveiller un génie qui avait grandi et conquis sa gloire dans les idées et le tour d’esprit du dix-septième siècle ; Corneille se félicita d’avoir introduit, dans le terrible sujet d’OEdipe, « l’heureux épisode des amours de Thésée et de Dircé,» auquel il a rapporté tout l’intérêt du drame : « Cela « m’a fait perdre, dit-il, l’avantage que je m’étois pro- « mis, de n’être souvent que le traducteur de ces a grands hommes qui m’ont précédé. Comme j’ai pris « une autre route que la leur, il m’a été impossible de « me rencontrer avec eux. » Il eut, dit-il, l’honneur « de faire avouer à la plupart de ses auditeurs qu’il « n’avoit fait aucune pièce de théâtre où se trouvât q tant d’art que dans celle-ci s. » Cet art malheureux,
i Placée à la tête d’OEdipe.
* Voir les Éclaircissements et Pièce » historiques, n® tii.
* Voyez la Préface d’OEdipe.
aujourd'hui oublié, fut alors couronné du succès ; du moins OEdipe ne tomba point devant le public, et la • cour qui ne cherchait probablement qu’à se parer, en la récompensant, d’une gloire trop longtemps négligée, prouva à Corneille sa satisfaction par de nouveaux bienfaits1. En 1661, il fit, pour le mariage de Louis XIV, la Toison d’or, pièce à machines, espèce d’opéra précédé d’un prologue où la paix qui venait de se faire lui permit quelques beaux vers sur les malheurs de la guerre. En 1662, l’admirable scène de Sertorius put ranimer un moment les espérances des partisans de Corneille; ce fut, dit-on, en entendant ces vers de Sertorius à Pompée ;
Si dans l’occasion je ménage un peu mieux L’assiette du pays et la faveur des lieux»;
que Turenne s’écria : « Où donc Corneille a-t-il appris a l’art de la guerre?» Enl663, Sophonisbe échoua devant le souvenir de celle de Mairet, et ce ne fut pas, comme le prétendait Saint-Évremond, parce qu’en peignant Sophonisbe infidèle à un vieux mari pour un jeune amant, Mairet avait rencontré «le goût des femmes et « des gens de la cour». » Othon, en 1664, offrit quatre
vers qui sont restés célèbres et quelques traces de cette
» Voyez la Préface d'Œdipe.
* Acte III, scène IL
s Œuvres de Saint-Évremond , t. III, p. 141, Dissertation sur l 'Alexandre de Racine.
fermeté à traiter les intérêts politiques et les intrigues de cour qu’on [ne trouvait alors que dans Corneille. « 11 faut croire, dit Fontenelle, qu' Agésilas' est de « M. Corneille, puisque son nom y est, et qu’il y a une « scène d’Agésilas et de Eysander qui ne pourrait pas « facilement être d’un autre*. » En Jui donnant Attila,
Corneille, selon les expressions de son neveu a bravoit
« son siècle, dont il voyoit le goût se tourner entière- « ment du côté de l’amour le plus passionné et le « moins mêlé d’héroïsme*. » Sans regarder, avec Fontenelle, l’exposition de cette tragédie « comme une des « plus belles choses qu’ait faites » Corneille, on y reconnaît quelques traits de cette vigueur qui lui était propre ; entre autres ce vers si connu sur la décadence de l’empire roipain et le commencement du royaume des Francs :
Un grand destin commence, un grand destin s’achève *. Mais les scènes d’Attila et de la capricieuse Honorie donnent beaucoup plutôt l’idée des querelles d’un tuteur ridicule avec une pupille revêche, que celle de la noble férocité qu’il plaît à Fontenelle d’attribuer au roi des Huns*.
‘ En 1666.
* Vie de Corneille, p. 112.
* Ibid., p. 116.-
4 Attila, acte I«, scène IL
* « U règne dans cette pièce une férocité noble, que lui seul pou- . voit attraper. » ( Vie de Corneille, p. 116.)
Une épigramme de Boileau s’est attachée au souvenir de ces deux pièces1; elle n’a d’autre mérite que celui d’exprimer assez bien le sentiment de tristesse dont on devait être saisi en voyant, dans Agésilas, jusqu’où pouvait aller la décadence d’un grand homme, et, dans Attila, combien il importait à la gloire de Corneille qu’il bornât là ses efforts* Cependant son nom imposait encore; ce fut lui que choisit Molière pour
mettre en vers sa Psyché qu’il n’avait pas le temps
d’achever lui-même : Quinault, déjà connu, ne fui chargé que des intermèdes. Ce fut à Corneille que songea Mm® Henriette d’Angleterre pour le mettre aux prises avec Racine dans un sujet consacré à la peinture des douleurs de l’amour. Ce sujet de Bérénice, auquel se rattachaient, - dit-on, de tendres souvenirs*, proposé aux deux poètes, fut traité par tous les deux à l’insu l’un de l’autre. « A qui demeura la victoire, dit Fonte- « nelle? au plus jeune. » Fontenelle oublie que le vieux et grand Corneille fut celui des deux qui donna le plus d’empire à l’amour et le plus de faiblesse à un Romain, puisque son Titus propose à Bérénice de renoncer pour
t Après l’Agésilas,
Hélas 1
MT
Hais après l’ Attila,
Holà !
* Le goût que Louis XIV et Henriette d’Angleterre axaient eu l'un pour l’autre, et qu’ils avaient sacrifié à la raison encore plus qu’à la vertu.
elle à l’empire1 , pensée que repousse avec dédain le Titus de Racine*. Enfin Pulchérie et Suréna vinrent, au milieu de leurs défauts rappeler le souvenir de cette grandeur ferme et imposante que Corneille avait su donner à notre tragédie; ce beau vers d’Eurydice apprenant la mort de son amant dont son opiniâtreté a causé la perte :
Non, je ne pleure point, madame, mais je meurs a;
termina noblement la carrière du poète,
Et son dernier soupir fut un soupir illustre *.
Corneille avait alors près de soixante-dix ans; il
Eb bien, Madame, il faut renoncer à ce titre Qui de toute la terTe en vain me fait l’arbitre ;
Allons dans vos États m’en donner un plus doux :
Ma gloire la plus haute est celle d’étie à vous.
Allons où je n’aurai que vous pour souveraine,
Où vos bras amoureux seront ma seule chaîne ,
Où l’Hymen en triomphe à jamais l'étreindra ;
Et soit de Rome esclave et maître qui voudra !
(Tite et Bérénice, acte III, scène V.)
On peut regretter que ce dernier vers ne s’applique pas à une plu* digne occasion.
Je dois moins encore vous dire
Que je suis près, pour vous, d’abandonner l’empire.
De vous suivre, et d’aller, trop content de mes fers,
Soupirer avec vous au bout de l’univers.
Vous-méme rougiriez de ma lâche conduite;
« Vous verriez à regret marcher à votre suite
Un indigne empereur, sans empire, sans cour,
Vil spectacle aux humains des foiblesses d’amour.
( Bérénice , acte V, scène VI.)
* Suréna, acte V, scène dernière.
* Mort de Pompée, acte fl, scène II.