‹ Corneille et son tempsChapitre 4 sur 63 · VOITURE · texte numérisé non relu

VOITURE

Des portes du matin l’amante de Céphale,

Les roses épandoit par le milieu des airs,

Et jetoit dans les cieux nouvellement ouverts Ces traits d'or et d’azur qu’en naissant elle étale.

Si de pareils exemples donnent une idée du goût de la société qui les admirait, ils ne prouvent pas que son goût se renfermât dans ce seul genre de littérature : tout était recherché, tout était reçu dans ces réunions oisives

Quand la nymphe divine, A mon repos fatale,

Apparut et brilla de tant de feux divers Qu’il sembloit qu’elle seule esclairoil l’univers.

Et remplissoit de feu la rive orientale.

Le soleil, se hastanl pour la gloire des deux,

Vint opposer sa flamme à l’éclat de ses yeux.

Et prit tous les rayons dont l’Olympe se dore ;

L’onde, la terre et l’air s’alluinoient A l’entour,

. Mais auprès de Philis on le prit pour l'Aurore, '

El l’on crut que Philis étoil l’astre du jour.

MALLEVILLÈ.

Le silence régnoit sur la terre et sur l’onde ;

L’air devenoil serein et l’Olympe vermeil.

Et l’amoureux Zéphir, affranchi du sommeil,

Ressuscitoit les fleurs d’une haleine féconde.

L’Aurore déployoit l’or de sa tresse blonde.

Et semoit de rubis le chemin du soleil ;

Enfin ce Dieu venoit au plus grand appareil Qu’il soit jamais venu pour éclairer le monde;

Quand la jeune Philis, au visage riant,

Sortant de son palais plus clair que l’Orient,

Fil voir une lumière et plus vive et plus belle.

Sacré flambeau du jour ! n’en soyez pas jaloux ;

Vous parâtes alors aussi peu devant elle Que les feux de la nuit avoienl fait devant vous.

AVANT CORNEILLE. ' ^ 69

et animées, avides d’amusement, non moins avides d’esprit, et empressées à étendre en tous sens le mouvement qui variait leur existence. «M. deNogent, dit Ménage, était un homme admirable pour remettre les conversations languissantes. Un jour, étant au cercle de la reine Anne d’Autriche, et voyant que la conversation était cessée, et qu’il y avait déjà quelque temps que ni a reine, ni les dames, parmi lesquelles madame de Guémenée était, ne disaient mot : — N’est-ce pas, madame, dit-il, interrompant le silence et s’adressant à la reine , une grande bizarrerie de la nature que madame de Guémenée et moi soyons nés un même jour et à un quart-d’heure l’un de l’autre, et cependant qu’elle soit si blanche et moi si noir1?» Si cette remarque releva en effet la conversation , et si c’est par des traits pareils que M. de Nogent a mérité que Ménage le citât comme « un homme admirable » en ce genre, on peut juger de tout ce qui entrait dans les conversations de ce temps-là, et de l’empressement avec lequel on devait recueillir tout ce qui pouvait les alimenter. Une plaisanterie de société, une discussion futile, la moindre aventure, la mort d’un chien ou d’un chat, tout se transformait sur-le-champ en une pièce de vers sans verve, sans poésie, mais animée d’une certaine facilité peu méritoire, et d’une liberté de ton qui

1 Menagiana, t. I, p. 140. ,

ouvrait la porte à tous les moyens d’amusement. Les œuvres de Voiture, de Sarrasin, deBenserade, abondent en morceaux de cette sorte, qui font connaître tout ce qu’on peut mettre d’esprit dans les plus mauvais vers, et le peu qu’il en faut pour réussir auprès des gens du monde dans le genre de plaisirs que leur fantaisie a choisi.

S’il faut s’étonner de quelque chose, c’est que les plaisanteries de cette petite littérature mondaine ne fussent pas plus mauvaises dans un temps où, à côté de cette magnificence d’hyperbole qui ne trouvait pas le soleil assez brillant pour le comparer aux yeux de Philis, naissait et se propageait, à la cour et à la ville, un goût extravagant pour le burlesque, dont le sublime consistait à travestir Di don en dondon, et Vénus en grisette *. Ce goût si contraire, en apparence, à la mode de délicatesse outrée qui semblait s’introduire alors, n’a cependant rien qui doive surprendre. Les courtisans de cette époque, empruntant des gens de lettres les élégances et les raffinements de l’esprit, étaient, pour la plupart, comme ces parvenus dont, sous la magnifi-

cence d’un faste emprunté, le ton et les manières décèlent l’origine et les habitudes. Si MIIe de Rambouillet, peut-être par hauteur autant que par vertu, s’offensait des plus innocentes libertés, dans les mœurs générales

« Voyez lo Virgile travesti.

AVAIS! COHNEILLE.

une pudeur beaucoup moins farouche, bornant ses soins à l’essentiel de la vertu , conservait d’ailleurs une facilité qui , aujourd’hui , nous paraîtrait dan- gereuse , et tout au moins étrange. Lorsque dans la Sylvie de Mairet , l'amant de Sylvie, en se plaignant de sa vertu , lui dit :

Souffre sans murmurer que ma bouche idolâtre

Imprime ses baisers dessus ton sein d’albâtre,

Sylvie n’est pas plus scandalisée de la proposition que

ne l’étaient les spectateurs témoins de ces transports; l’amant s’écrie ensuite .

O transports ! ô plaisirs du crime séparés !

et Sylvie a bien un peu peur qu’on ne la voie, mais pas plus qu’elle ne craint qu’on ne l’entende parler d’amour1. Cette facilité de la conduite devait influer beaucoup sur le laisser-aller de la conversation : des femmes indulgentes à beaucoup permettre devaient être accoutumées à beaucoup entendre ; et le projet

cPÀrmande de retrancher

ces syllabes infâmes

Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes s,

prouve qu’elles entendaient bien ce genre d’allusions

1 Sylvie, tragi-comédie pastorale, acte I, scène i>. i Molière, Femmes savantes.

et qu’elles n’avaient pas encore su habituer le respect des hommes à les leur épargner, s Les sentiments pouvaient donc être purs sans empêcher que le langage fût libre, et les idées l’étaient encore plus. MUe de Rambouillet, qui ne voulait pas que Voiture lui baisât la main, lisait certainement ses vers, et pardonnait au poète de beaucoup sous-entendre, parce qu’il était le premier qui eût cessé de parler ouvertement, bien que cela lui arrivât encore quelquefois Celte liberté pouvait tenir, pour les femmes qui la souf- * fraient, à une certaine innocence d’imagination qui, , dans une plaisanterie, ne voyait pas autre chose qu’une

• - plaisanterie et la gaieté qu’elle excitait; mais une inno-

cence capable de porter la gaieté sur de pareils objets • tenait, nécessairement à un reste de grossièreté qui

n’avait pas encore disparu devant cette délicatesse dont Jon commençait à rechercher les agréments. La plus honnête femme du peuple peut très-innocemment faire

. i Voyez les vers de Voiture sur l’aventure d’une femme tombée de

carrosse, en allant à la campagne. (Œuvres de Voiture, t. il, p. 32, septième édition, 1663.) C’était bien pis avant lui, et pour le fond et pour l’expression : cependant Saint-Ëvremond, en parlant de la liberté grossière des plus anciens auteurs, et particulièrement de Desportes, ajoute : « Mais depuis que Voiture qui avait l’esprit ün et qui voyait le monde le plus poli, eut évité cette basse manière avec assez d’exactitude, le théâtre même n’a plus souffert que ses ^ auteurs aient écrit une parole trop libre. » (Œuvres de Saint-Évre-

nwud, t. IX, p. 38.) Ainsi daus les usages du temps, le style de Molière n’était pas trop libre.

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rougir une femme du monde, moins honnête , mais plus délicate.

Il ne faut pas, d’ailleurs, juger du gros de la cour et de la ville, à cette époque, par un petit nombre de personnes qui cherchaient à s’en distinguer, et en qui la mode du bel esprit avait trouvé soit des dispositions propres à la faire valoir, soit une autorité capable de la faire respecter. Une ignorance générale luttait contre l’ambition d’esprit et de savoir qui cherchait à s’introduire ; le commandeur de Jars s’écriait : « Du latin ! de mon .temps du latin ! Un gentilhomme eût été déshonoré 1 !» « J’ai aimé la guerre devant toutes choses, disait le maréchal d’Hocquincourt au Père Canaye, Mme de Montbazon après la guerre, et, tel que vous me voyez, la philosophie après Mrae de Montbazon *. » Mais dégoûté de la philosophie, parce qu’il s’était aperçu qu’elle le conduisait à ne rien croire, le maréchal y avait renoncé : « Depuis ce temps-là, disait-il, je me ferois crucifier pour la religion ; ce n’est pas que j’y voye plus de raison; au contraire, moins que jamais; mais je ne saurais que vous dire : je me ferois crucifier sans savoir pourquoi *. » Gassendi, rapporte Segrais, « avoit appris

t Œuvres de Saint-Évremond, Lettre à M. le comte d'Olonne, 1. 11 , {>. 81 .

5 Œuvres de Saint-Évremond, Conversation du maréchal d'Hocquincourt avec le Père Canaye, t. 111, p. 50.

* Ibid., p. 60.

l’astronomie en vue de l’astrologie ; » et lorsque, désabusé des chimères de cette dernière étude, il eut travaillé à en désabuser les autres, il s’en repentit, « parce que, disait-il, la plupart étudiant auparavant l’astronomie pour devenir astrologues, il s’apercevoit que plusieurs ne vouloient plus l’apprendre depuis qu il avoit décrié l’astrologie». >» Toute la cour se laissait amuser ou tromper par les tours d’un abbé Brigalier, moitié de bonne foi, moitié charlatan, qui avait dépensé quarante mille écus pour devenir magicien, sans avoir pu en venir à bout, et qui suppléait à la science par une adresse qu’on ne lui rendait pas difücile. Une femme de la cour lui remettait une pièce d’étoffe rouge, pour qu’il en changeât la couleur qui ne lui plaisait pas; il lui rendait une étoffe verte; et il n’y avait que les esprits forts, ces philosophes dont s’était dégoûté le maréchal d’Hocquincourt, qui s’avisassent de douter que ce changement fût un effet de l’art de l’abbé Brigalier. Un poulet qu’il faisait apparaître miraculeusement aux yeux de Monsieur, frère de Louis XIII, en le laissant tomber de dessous sa soutane, où il le tenait caché, troublait ce prince au point de lui faire tirer l’épée, qu’il remettait docilement dans le fourreau à ces graves paroles de l’abbé : « Savez-vous , Monseigneur, que ceci n’est pas un jeu? » Le poulet, grossi par

i Œuvres de Segrais; Segraisiana, t. 11, p. 42.

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l’imagination, devenait, dans l’opinion de la cour, un « coq d’Inde, » c’est-à-dire une nouvelle preuve de la puissance surnaturelle de l’abbé Brigalicr; et la reine disait sérieusement à Mademoiselle, dont il était l’aumônier: « Ma cousine, vous ne devriez pas garder un aumônier qui change les poulets en coqs d’Inde '. » Dans cette simplicité d’ignorance, dans cette enfance de raison qui n’est point incompatible avec l’activité d’esprit, et ne prouve; que le défaut de réflexion, il n’est pas étonnant que des gens pour qui tant de choses étaient * nouvelles et extraordinaires, se laissant tromper comme le peuple, se laissassent amuser comme lui. Le goût de la cour, dans ses divertissements, ne s’élevait pas au-dessus de ceux qu’on va chercher aujourd’hui sur nos boulevards, si l’on en peut juger du moins par la description que nous a donnée l’abbé de Marolles des ballets dansés par Louis XIII, et inventés par le duc de Nemours,

« qui avoit en cela, dit l’abbé, des pensées rares, comme il les avoit en toutes autres choses*. » L’un de ces ballets, dansé en 1626, représentait les noces de la j Douairière de Bilbahaut avec le Fanfan de Sotteville ;

« car les noms mêmes, en ces choses-là, dit l’abbé de Marolles, doivent avoir quelque chose de plaisant *: » . La fertile imagination du duc de Nemours « fournit

1 Segraisiana; Œuvres de Segrais, t. I, p. 51 et suiv.

3 Mémoires de Michel de Marolles, t. I, p. lli.

3 Ibid., p. 132.

aussi le ballet des Fées des Forêts de Saint- Germain , celui des Bilboquets , celui des Doubles Femmes, masquées, d’un côté, en jeunes filles modestes, de l’autre eu vieilles dévergondées, et agissant tour à tour conformément au caractère de chacun de ces personnages, « jusqu’à ce qu’enfin, s’étant toutes prises par la main pour danser en rond, on n’eût su qui était le devant ou le derrière, tant cette invention jolie séduisait agréa- • blement l’imagination *. » Le même abbé de Marolles reproche beaucoup au duc de Nemours d’avoir fait paraître, dans un de ces ballets, un personnage monté sur un cheval véritable, « au lieu de l’introduire seulement sur une machine représentant un cheval , ce qui est de bien meilleure grâcei 2. » Ainsi, l’essence des ballets royaux, selon l’abbé de Marolles, était le comique ou le plaisant, aussi bien que le magnifique et le merveilleux s j mais ce comique était de la farce : on n’y voit nulle trace du comique véritable, le plus grand ennemi du burlesque ; et le choix des acteurs de ces ballets fait connaître combien on était loin de ce sentiment des convenances qui conserve de la dignité, même dans les amusements.

C’était donc aux plus bizarres emplois de l’esprit qu’était réservé le droit d’exciter la gaieté parmi des

i Mémoires de Michel de Marolles, t. I, p. 13t.

» Ibid., t. I, p. 133.

s Ibid., t. III, p. 119.

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gens qui n’en connaissaient pas encore le véritable usage. Les poètes français avaient depuis longtemps donné l’exemple de cet ingénieux et puéril abus des mots, qui , se jouant de la raison encore plus que de la langue, s’attache à leur donner, par leur arrangement matériel, un sens différent de celui qu’ils présentent naturellement. On en trouve plus d’un exemple dans Marot; et Pasquier lui-même, avec une complaisance qui cberche à se cacher sous un peu de honte, rapporte une foule de ces jeux de mots dont je ne citerai qu’un seul, tiré des Quantités de Mathurin Cordier :

, Iliades curai quœ mata corde serunt !

Il y a des curés qui mal accordés seront !

Ce fut au commencement du dix-septième siècle , au même moment où prévalait la mode du burlesque, que les pointes se répandirent dans le beau monde. Vers l’an 1632 ou 1633, Ménage s’était brouillé avec son père, pour lui avoir rendu les provisions de sa charge d’avocat du roi, dont celui-ci s’était démis en sa faveur et dont Ménage ne voulait pas ; l’évêque d’Angers lui écrivit pour savoir ce qui les avait désunis : Ménage lui répondit que cela venait de ce qu’il avait rendu à son père un mauvais office \ « Cela était bon en ce temps-là, dit-il ailleurs en citant ce mot; •*

* Voyez les Mémoires pour servir à la Vie de M. Ménage, en tête du Menagiana, 1. 1.

c’était le temps des pointes1. » Elles firent à cette époque une telle irruption que Boileau a cru devoir en conserver le souvenir, comme marquant une des époques de la littérature : rien de sérieux ne fut entièrement à l’abri de leurs insultes ; elles n’eurent rien de sacré •

Et le docteur en chaire en orna l’Évangile*.

Ce goût s’épuisa enfin, et fut banni de la littérature :

Toutefois à la cour les Turlupins restèrent ,

pour y amuser au moins les gens qu’aurait fort embarrassés la nécessité d’avoir de l’esprit.

Ainsi tout atteste et explique , dans le siècle et sous le règne des précieuses , l’existence et le besoin de cette grosse gaieté qu'on ne saurait satisfaire que par des débauches d’esprit et par l’oubli momentané de la raison et des convenances; sorte d’ivresse assez semblable, dans ses effets et quelquefois dans ses causes, à cette ivresse du vin, chantée par quelques poêles de cette époque avec plus de verve et d’originalité qu’on ne serait porté à en attendre. Formés par la bonne compagnie , Voiture, Benserade, Sarrasin ne donnèrent point dans cette licence, trop grossière pour

leur goût et trop poétique pour leur talent. Mais les

« Menagiana, t. II, p. 35.

* Le petit Père André, augustin. (Note de Despréaux, sur l’Arf poétique, c. II, v. 122.)

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poètes du commencement de ce siècle , accoutumés à vivre entre eux et probablement empressés d’échapper, quand ils le pouvaient, à la contrainte de la société élégante où ils étaient bien obligés de se montrer quelquefois , puisque d’elle seule commençaient à dépendre leurs succès, passaient au cabaret leurs meilleurs moments , et s’y livraient avec excès à cette liberté dont ils ne jouissaient pas toujours. Si Fareta prétendu que c’était à la commodité de son nom , rimant avec cabaret y qu’il devait la réputation de débauché que lui avait faite Saint-Amant ’, Saint-Amant n’avait besoin de personne pour prouver que la chose lui était aussi familière que le mot : il a tracé, de l’ivresse, des tableaux qui offrent toute la vérité d’une peinture faite d’après nature, et toute la chaleur d’un poète rempli de son sujet*. Saint-Amant, l’un des plus vigoureux et des

1 Histoire de l'Académie, par Pélisson. p. 429.

* Qu’on m’apporte une bouteille Qui d’une liqueur vermeille Soit teinte jusqu’à l’orlet.

Afin que sous cette treille Ma soif la prenne au colet.

Lacquay, fringue bien ce verre ;

• Fay que l'éclat du tonnerre

Soit moins Damboyant que luy ;

Ce sera le cimeterre Dont j’esgorgeray l’ennuy.

Voyez le sang qui desgoullc ;

plus originaux dans son genre, n’était pourtant pas le seul; s’il fallait une preuve de la vogue qu’obtenait

Il est, il est en déroute,

Ce lâche et sobre démon, etc., etc.

Hurlons comme des Ménades ;

Ces airs qu’en leurs sérénades Les amoureux font ouïr.

Au milieu des carbonnades,

Ne sauroient nous resjouir.

Bacchus aime le désordre ;

Il se plaît à voir l'un mordre,

L’autre braire et grimasser.

Et l’autre en fureur se tordre

Sous la rage de danser. »

Il veut qu’ici de Panthée La mort soit représentée A la gloire du bouchon,

Et qu’au lieu de cet athée On desmembre ce couchon.

Que dis-je ! oh! que j’ai la vue De jugement despourvue !

Parbieu ! c’est un marcassin Dont la trogne résolue Nous nargue dans ce bassin.

A voir sa gueule fumante,

II m’est advis qu’il se vante.

En grondant mille défis,

Que du sanglier d’Erymantbe,

Il descend de père en fils.

alors la poésie bachique, on la trouverait dans les ouvrages d’un étrange poète de ce temps, maître Adam, menuisier de Nevers : sans des exemples généralement approuvés , un menuisier n’aurait pu imaginer, le premier, de chanter le vin et le cabaret , pas plus qu’un berger ne s’est avisé , le premier, de célébrer les champs et les troupeaux. Maître Adam chanta de bon cœur ses tonneaux, à l’imitation des beaux esprits de son temps, comme il les imitait froidement en chantant sa maîtresse :

Dont les yeux, en mourant, ostèrent à l’amour Deux trônes où sa gloire étaloit tout ses charmes.

Le burlesque, comme la poésie bachique, ne naît point dans les classes inférieures de la société : le peuple ne vit pas assez au niveau des grands objets pour trouver quelque chose de comique à les voir rabaissés , et il ne les connaît pas assez bien pour savoir comment on peut les rendre ridicules. La gaieté du genre burlesque ressemble à des souvenirs de bonne compagnie portés au cabaret, et défigurés par celte intempérance de joie, cette licence d’idées, cet abandon de gros-

Il pourroit venir du diable,

Avec sa mine effroyable.

Si se verra-t-il choequé.

Et d’une ardeur incroyable,

Par nous défait et mocqué.

Il est impossible de se livrer de meilleur cœur à l'extravagance de la débauche : cette pièce est intulée la Crevaille.

sièreté que se permettent les buveurs *. La délicatesse dont on commençait alors à se piquer augmentait le

1 La liaison du burlesque et du bachique est telle qu’il n’est pas toujours aisé de les séparer : on ne saurait dire bien positivement si ces stances de X énamouré Saint-Amant sont d’un buveur ou d’un poêle burlesque :

* Parbieu, j’en tiens; c’est tout de bon ; .

Ma libre humeur en a dans l’aile,

Puisque je préfère au jambon Le visage d’une donzelle.

Je suis pris dans le doux lien De l’archerot idalien ;

Ce dieutclet, fils de Cjprine,

Avecques son arc mi-courbé,

A féru ma rude poitrine Et m’a fait venir à jubé.

Je me fais friser tous les jours;

On me relève la moustache ;

Je n’entrecoupe mes discours Que de rots d'ambre et de pistache ;

J’ai fait banqueroute au petun ;

L’excès du vin m’est importun ;

Dix pintes par jour me suffisent;

* Encor, 6 falotte beauté,

Dont les regards me déconfisent.

Est-ce pour boire à ta santé 1

Pour se convaincre encore mieux de la ressemblance, il suffit de lire la pièce intitulée ; la Débauche, qui commence par ces vers :

Nous perdons le temps à rimer ;

Amis, il ne faut plus chommer :

Voici Bacchus qui nous convie A mener bien une autre vie, etc., etc.

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plaisant du contraste; des mœurs plus homogènes n’auraient rien fourni à ce genre de gaieté; c’est sur la poésie délicate et civilisée de Virgile qu’a triomphé le burlesque; il a échoué contre la simplicité d’Homère.

C’était donc à cette époque de grossièreté et de raffinement, de licence et de goût précieux à la fois, que devait paraître le héros du burlesque, ce Scarron que son esprit et sa facilité avaient familiarisé avec l’étude des lettres, que la folle gaieté de son caractère vait précipité dans la débauche, et que ses infirmités jetèrent dans la bonne compagnie, après l’avoir mis hors d’état de fréquenter encore la mauvaise. Immobile et bavard, Scarron dépensait en plaisanterie cette verve de folie dont une vieillesse soudaine et prématurée avait arrêté le cours. Il mettait dans ses livres cette intempérance d’imagination qui lui avait servi autrefois à animer des parties de débauche , mais doué d’un sens plus droit qu’on ne le pense communément, il savait assez bien ne prêter aux personnes et aux choses que le genre de ridicule qui pouvait, jusqu’à un certain point, leur appartenir: Enée pleurant comme un veau au milieu d’une tempête, dans la crainte d'étre mangé des soles \ n’est que l’exagération de la faiblesse que la tradition

Je n’oserais la suivre jusqu'au bout, tant la gaieté en est pétulante et désordonnée. (Voyez le Recueil de» plus belles pièces des poètes français, t. III, p. 2i3. •„ f

> Virgile travesti, 1. 1, t. I, p. 28, édit, de 1704.

attribue au caractère du pieux Énée ; et tout homme que l’ivresse de la gaieté aura rendu capable, comme Scarron, de dépouiller le sublime des circonstances qui le rendent sérieux et imposant, pourra, comme lui, ne voir dans le quos ego... de Neptune, qu’un par la mort ‘!... et la réticence d’un homme bien élevé qui s’arrête de peur de jurer trop fort. •

Ce par la mort fut jugé le plus admirable trait du genre burlesque; et la réputation du Virgile travesti était si bien établie que, plusieurs années après la mort de Scarron, on pouvait dire, par la bouche d’Ovide et en s’adressant à Virgile : « C’est par son moyen que vous passez entre les mains du beau sexe qui se plaît à venir rire chez vous ; et, style pour style, il a des grâces folâtres et goguenardes qui valent bien vos beautés graves et sérieuses... Je ne crois pas que vous vouliez prétendre que votre quos ego soit meilleur que le par la mort de Scarron. » Sur quoi Virgile répond qu’il ne se plaint que de ce que le mérite de Scarron fait tort au sien *.

Mais si les gens de goût seuls avaient jugé le burlesque, même en y prenant plaisir, ils l’auraient laissé à sa place ; et le plus heureux succès d’une folie de ce genre eût été celui de ces farces des boulevards, où la bonne compagnie, et même les gens d’esprit, vont de temps en temps chercher un divertissement qu’ils ne

♦ Virgile travesti, \. I, 1. 1, p, 32,

* Parnasse réformé, p, 27.

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supporteraient pas ailleurs. Au lieu de cela, le burlesque fut adopté à cette époque avec la fureur d’une mode; et une mode, tant qu’elle dure, envahit tout. ce qui est à l’usage des gens du beau monde, jusqu’à ce que, dénaturée par la bizarrerie ou la banalité de ses applications, elle dégoûte ceux même qui , après l’avoir opiniâtrément soutenue, n’y reconnaissent plus la grâce qui les avait séduits. « Ne scmbloit-il pas toutes ces années dernières, dit Pélisson, que nous jouassions à ce jeu où qui gagne perd ? et la plupart ne pensoientils pas que, pour écrire raisonnablement en ce genre, il sufOsoit de dire des choses contre le bon sens et la raison ? Chacun s’en croyoit capable en l’un et en l’autre sexe, depuis les dames et les seigneurs de la cour jusques aux femmes de chambre et aux valets*, d Les libraires ne voulaient plus que des poésies burlesques: à la vérité, il leur suffisait qu’un ouvrage fût en petits vers ; si bien que, pendant la guerre de la Fronde, on imprima une Passion de Notre- Seigneur en vers burlesques, a pièce assez mauvaise, dit Pélisson, mais sérieuse pourtant, et dont le titre fit justement horreur à tous ceux qui n’en lurent pas davantage *. »

Telles furent les principales modes qui régnèrent sur la poésie, pendant la première moitié du dix-sep-

» Histoire de r Académie, par Pélisson, p. 171.

* Histoire de l'Académie , par Pélisson, p. 172. Presque toupies critiques, d’après Naudé, l’ont donnée pour un ouvrage burlesque.

tième siècle; malgré leur diversité, on y reconnaît un caractère général, le seul qui convienne à toute la littérature de cette époque : c’est l’absence d’un sentiment vrai et sérieux, de cette inspiration puisée dans les objets mêmes, et qui les transporte tout entiers d’abord dans l’imagination, puis dans les vers du poète. L’enthousiasme religieux n’inspira point les nombreux versificateurs qui traduisirent ou paraphrasèrent alors les psaumes : l’amour ne dicta pas un seul des dix mille sonnets, ballades et madrigaux, qui répétèrent à satiété son nom ; le sentiment de la nature, l’aspect de ses beautés ne produisirent pas un morceau qui partît du cœur ou d’une imagination vivement émue. Quelque sujet qu’on choisît pour faire des vers, on n’y voyait qu’un jeu de l’esprit , une occasion de combiner plus ou moins ingénieusement des mots plus ou moins harmonieux, et des idées plus ou moins agréables ; et nul homme, en faisant des vers, n’imagina de chercher dans son âme ses vrais sentiments, ses vrais désirs, ses craintes et ses espérances, d’interroger les mouvements de son cœur, les souvenirs de sa vie, d’êlre un poète enfin, et non pas un homme qui fait des vers. Quelques écarts d’une imagination en délire purent être rendus avec vérité; l’hyperbole de l’humeur ou la malice de l’esprit purent fournir quelques traits piquants à l’épigramme ; mais rien de ce qui touche aux affections naturelles de

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l’homme, rien de ce qui est vraiment sérieux et réel dans son existence ne parut propre à fournir des sujets ou des images à des poètes qui faisaient des vers sur toutes choses; et l’impossibilité de trouver, dans les œuvres poétiques d’un demi-siècle, un morceau véritablement élevé, énergique ou pathétique, est un phénomène qui fait comprendre sous quel aspect était envisagée la poésie à une époque où les émotions naturelles et puissantes n’étaient, pas plus que dans aucune autre, * étrangères au cœur de l’homme.

Ni le sentiment, ni le goût, ni le langage poétique, ne sont compatibles avec cet esprit factice, et qui ne s’inquiète point de la réalité des choses; dans un pareil système, aucun objet n’est vu comme il est, aucun mouvement nlest exprimé comme il doit être senti ; et si la nature semble se présenter quelquefois, une idée disparate, un trait de faux esprit se hâtent de détruire l’illusion, et d’avertir que ce n’est point la voix de la vérité qu’on vient d’entendre. Maynard, dans ses Stances d’un père sur la mort de sa fille 1 , où la force de la situation lui arrache quelques vers d’un sentiment assez vrai, ne peut s’y tenir longtemps; ce père inconsolable s’adresse à son cœur, et lui dit :

Courons, mon cœur, cornons donc au naufrage Dans les torrensqui naissent de nies yeux.

* Voyez le Recueil des plus belles pièces des poètes français, t. III, page G.

Image ridicule, sentiment faux, idée absurde, voilà ce qu’offrent ces deux vers; et rien de pareil ne se serait présenté au poète qui aurait songé que, pour déplorer une semblable perte, ce sont les mouvements du cœur qu’il faut consulter et suivre. Ce qui manque aux poètes de ce temps, c’est la méditation au sein de l’émotion ; incapables de se replier sur eux-mêmes, et de s’arrêter sur les objets dont leur imagination s’occupe, pour en pénétrer la nature et chercher le sentiment qui y répond, ils passent de l’un à l’autre, et les associent sans choix, sans liaison naturelle, et par conséquent sans goût comme sans vérité. Saint-Amant, le plus franc de tous dans sa manière, celui qui approcherait le plus de la vérité si on la trouvait sans la méditer, peint assez poétiquement, dans son morceau sur la Solitude, l’inspiration qui le domine : *

Tantost chagrin, tantost joyeux

Selon que la fureur m’enflamme

Et que l’objet s’offre à mes yeux, »

Les propos me naissent en l’âme,

Sans contraindre la liberté Du démon qui m’a transporté *.

C’est bien là le démon de la poésie ; mais ce démon ne doit pas être un esprit vagabond, incertain, qui promène le poète d’un monde dans un autre monde, sans

- 1 Recueil des plus belles pièces des poètes français, t. HI, p. 242.

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lui laisser le temps de rien peindre d’une façon complète et vraie. Qu’il rende un moment le poète païen, qu’il l’élève au milieu des idées et des souvenirs de la mythologie; Pan, les Nymphes, les Dryades vont, pour lui, peupler les campagnes : qu’il le transporte dans les idées superstitieuses du moyen-âge; la nuit va se remplir de fantômes; le son d’une cloche, le cri d’un oiseau vont appeler les revenants. Mais si l’inspiration est réelle, si ce n’est pas le vagabondage d’un esprit accueillant confusément toutes les idées qui s’offrent à lui, sans en concevoir fortement aucune, le poète ne rassemblera pas dans le même lieu, dans le même tableau, Pan et les demi-dieux se réfugiant, au moment du déluge, sur des arbres si élevés

Qu’en se sauvant sur leurs rameaux,

A peine virent-ils les eaux ;

et les lutins riant et dansant aux cris funèbres de l’orfraie,

Mortels augures des destins.

Il ne nous dira pas, pour peindre l’obscurité d’une voûte,

Que quand Phébus y descendroit.

Je pense qu’il n’y verroit goutte.

S’il nous conduit au bord d’un marais si agréable«que

Les nymphes y cherchant le* frais,

S’y viennent fournir de quenouilles,

De pipeaux, de joncs et de glais.

il n’ajoutera pas aussitôt :

Où l’on voit sauter les grenouilles Qui de frayeur s’y vont cacher Sitôt qu’on les veut approcher ».

Cette vérité, sans grâce et sans intérêt, n’est point la vérité poétique; car un poète, un homme vivement saisi d’idées et d’images agréables ou élevées, n’ira certainement pas songer aux grenouilles qui sautent à ses pieds, ou n’y songera pas assez pour s'arrêter à les peindre.

C 'était cependant par cette vérité à la fois factice et vulgaire que se laissaient charmer des lecteurs aussi dépourvus que les poètes de ce sentiment du beau qui n’est que le vrai mis à sa place. On voit dans le Monologue de Colletet s, qui sert de préface à la Comédie des Tuileries, des cinq auteurs :

La canne s’humecter de la bourbe de l’eau.

D’une voix enrouée et d’un battement d’aile Animer le canard qui languit auprès d’elle*.

On voit le cardinal de Richelieu, à qui Colletet lisait ce monologue , transporté à cétte lecture, donner de sa

* Ses vers sont tirés de la Solitude, de Saint-Amant, déjà citée, (Voyez le Recueil des plus belles pièces des poètes français, t. III, p. 236 et suiv.)

* Le père de celui dont a parlé Boileau.

s Voyez ce monologue imprimé en tête de la Comédie des Tuileries. Paris, 1638, in- i.

AVANT CORNEILLE

main cinquante pistoles à l’auteur, disant que c’était pour ces trois vers seulement, et que « le roi n’étoit pas assez riche pour payer le reste de la pièce \ » Seulement le cardinal aurait voulu, pour plus d’exactitude, que Collctct changeât ainsi son premier vers :

La canne barbotler dans la bourbe de l’eau,

et te poète eut beaucoup de peine à se dispenser de la correction % qui du reste eût été en harmonie avec l’ensemble du tableau \

Qu’on parcoure tous les poètes de celte époque ; on

1 Voyez l'HUtoirg de l'Académie, par Pélisson, p. 182, et YHittoire du cardinal duc de Richelieu, par Aubery, t. Il, p. t:il.

* En quittant le cardinal, qu’apparemment il n'avait pas encore bien convaincu, Colletet lui écrivit une lettre sur ce sujet : « Le cardinal achevoit de la lire, dit Pélisson, lorsqu'il survint quelquesuns de ses courtisans, qui lui firent compliment sur je ne sais quel succès des armes du roi, et lui dirent « que rien de pouvoir résister b son Éminence. » — « Vous vous trompez, leur répondit Richelieu en riant, je trouve dans Paris même des personnes qui me résistent ; » et comme on lui demanda quelles étoient donc ces personnes si audacieuses: « Colletet, dit-il ; car après avoir combattu hier avec moi sur un mot, il ne se rend pas encore, et voilà une grande lettre qu’il vient de m’en écrire. » Histoire de l'Académie, par Pélisson, p. 182 et suiv.) '

s Le voici en entier :

A mesme temps j'ay veu, sur le bord d’un ruisseau,

La ranne s’humecter de la bourbe de l’eau,

D’une voix enrouée et d’un battement d’aislc,

Animer le ranard qui languit auprès d’elle,

Pour appaiscr le leu qu’ils sentent nuit et jour,

Dans cette onde plus sale encor que leur amour.

sera partout frappé de ce défaut de méditation qui empêchait leur goût de devenir pur, et leur sensibilité de devenir profonde; ils passent quelquefois devant une grande idée ; mais ils ne s’y arrêtent jamais, car ils ne se doutent pas de tout ce qu’elle contient de poésie et de grandeur; c’est pour eux une pure combinaison de l’esprit, une étincelle passagère qui, loin d’allumer un feu durable, ne brille que pour s’éteindre. A cette froideur, maladie mortelle de la poésie , vint bientôt se joindre cette négligence, qui est un caractère essentiel de la grâce des gens du monde, et par laquelle ils dénaturent, pour se les approprier, les choses qu’ils destinent à leur usage. Dès qu’il fut à la mode d’avoir de l’esprit, tout le monde voulut faire des vers; et, grâce à ce privilège qu’ont les gens de qualité « de savoir tout sans avoir rien appris, » tout le monde en fît. Dès lors il fallut, pour être à la mode, que les poètes fissent des vers comme les gens de qualité, sans travail, sans ce qu’on appelait « pédanterie; » il fallut leur donner ce o tour cavalier» dont s’enorgueillissait ce Scudéry, qui se vantait d’avoir « usé beaucoup plus de mèches en arquebuses qu’en chandelles, » d’être sorti d’une maison où l’on n’avait « jamais eu de plumes qu’au chapeau,» et qui voulait apprendre à écrire de la main gauche, afin d’employer « la droite plus noblement » '. «Je me

1 Voyez la Préface de Lygdamon, adressée au duc de Montmorency.

AVANT CORNEILLE. 93

donne au diable si je suis poêle, fait-on dire à un de ces petits maîtres beaux-esprits, et si je sçay seulement ce que c’est qu’enthousiasme, Je fais des vers, il est vrai , mais c’est pour tuer le temps ; encore ce sont de petits vers galants que je compose en me peignant. Je laisse aux poètes de profession tout ce grand attirail de fictions et de termes ampoulés; je m’arrête seulement aux expressions tendres et délicates, et je crois, Dieu me damne, avoir attrapé cet air de cour dont la manière badine dame le pion à la gravité des savons*. » C’étaient là les gens qui jugeaient les vers, et pour qui on les faisait, et à qui il fallait ressembler si l’on voulait leur plaire. Malherbe était rangé au nombre des poètes « de profession ; » et, sauf le français qu’il avait enseigné à la cour, il ne se serait reconnu nulle part dans celte inondation de rimes qu’on n’oserait appeler de la poésie.

a J’ai vu, dit Saint-Évremond, qu’on trouvoit la poésie de Malherbe admirable dans le tour et la justesse de l’expression. Malherbe s’est trouvé négligé quelque temps après, comme le dernier des poètes, la fantaisie ayant tourné les François aux énigmes, au burlesque et aux bouts-rimés ’. »

C’était de là, cependant, que devaient sortir les plus brillantes époques de notre gloire littéraire. Les gens

1 Parnasse réformé, p. 63.

1 Œuvres de Saint-Évremond , t. V, p. 18.

9i DE L’ÉTAT DE LA POÉSIE EN FRANCE

de lettres, par leurs conversations et par leur présence, avaient travaillé à répandre dans la société le goût des occupations de l’esprit : ce goût avait eu pour euxmêmes l’attrait d’une nouveauté dont on s’empresse de jouir et de se parer ; mais on s’accoutume à la. nouveauté, et quand le bien qu’elle a servi d’abord à embellir est en lui-même un bien réel et qui peut devenir la source de plaisirs doux et véritables, on arrive, lorsque la nouveauté est passée, à goûter ces plaisirs plus silencieusement, plus profondément, et sans éprouver le besoin d’en faire parade chaque jour. Si le public ne s’était pas encore éclairé, il s’était du moins étendu ; les écrivains pouvaient espérer de trouver, hors de leur coterie, des admirateurs et des juges; ils commençaient ainsi à devenir plus indépendants; ils acquéraient et plus de loisir pour méditer, et plus de liberté pour suivre les impulsions naturelles de leur talent. Il ne fallait plus que des circonstances favorables qui pussent assurer cette liberté, augmenter ce loisir, et mettre ainsi les poètes en état de produire de beaux ouvrages propres à diriger le goût d’un public qui n’avait plus besoin do s’amuser tous les jours de leur esprit pour s’intéresser à leurs travaux.

L’institution de l’Académie française, l’établissement des théâtres, et un peu plus tard la protection directe de Louis XIV, furent les principales causes qui amenèrent ce grand et heureux effet.

AVANT CORNEILLE

J’ai montré quelle était, au commencement du dixseptième siècle, la fermentation générale qui portait les esprits vers la littérature. Cette fermentation n’était pas celle que produit l’apparition d’un génie supérieur qui entraîne tous les autres après lui : ce n’était pas non plus cette chaleur forte et soutenue qui r aît, au milieu d’une nation libre, du développement t gai et naturel de toutes les facultés ; c’était un mouvement vif et incertain vers la lumière, un besoin d’agir sans but déterminé , et où se faisait sentir la tendance au perfectionnement plus que la fièvre de l’invention. Satisfaits de leurs richesses, les beauxesprits semblaient n’avoir d’autre soin que de les mettre en ordre pour s’en parer; de tout ce qui manquait à notre poésie, ils n’apercevaient que le défaut de régularité et de correction. Le principal objet de leurs travaux était l’épuration de la langue ; à l’exemple de Malherbe, « ce docteur en langue vulgaire, » selon l’expression de Balzac1, ils se croyaient chargés du soin de sa gloire et de sa prospérité, à laquelle, dans leur opinion, tenait, peut-être plus qu’on ne pensait, la prospérité de l’État*. Ils s’en occupaient avec l’assiduité

» Socrate chrettien.

* Dans la lettre que le cardinal de Richelieu voulut que lui écrivissent les académiciens pour lui demander sa protection, on voit « qu’il sembloit qu’il ne manquât plus rien à la félicité du royaume, que de tirer du nombre des langues barbares cette langue que nous parlons. » ( Uist . de V Acad., Par Pélisson, p. 37.)

qu’on doit mettre à une fonction spéciale, avec le zèle attaché au maintien d’une autorité supérieure ; le goût de la littérature, répandu dans la société, faisait, des hommes à qui il appartenait d’expliquer ou de faire observer ses lois, les chefs d’un vaste et brillant empire 5 et « la grammaire qui sait régenter jusqu’aux rois , » ne pouvait être, aux yeux de ses propres ministres, un objet d’une médiocre importance. Aussi, en même temps que les gens de lettres allaient dans le monde jouir de leurs succès,- un intérêt plus sérieux, celui de la chose publique, les réunissait souvent entre eux. Là, quel que fût le sujet de l’entretien, le respect pour la langue, le choix, l’élégance, la propriété des termes étaient observés avec tout le scrupule d’un devoir, et tout le travail d’une tâche. « Tout au contraire d’aujourd’hui, dit Ménage, on prenoit garde à parler correctement, à ne pas faire de fautes dans ces entretiens d’assemblées1. » Balzac resté seul avec Ménage, après une de ces réunions, lui disait en respirant : a A présent que nous sommes seuls, parlons librement, sans crainte de faire des solécismes 1 ; » et Balzac, qui s’en moquait, s’observait encore plus que les autres. « Il parloit, dit Ménage, beaucoup mieux qu’il n’écrivoit. Quand tous ceux qui se mêlent de bien parler se seroient assemblés pour former une période, ils n’auroient pas

1 Menagiana, t. I, p. 306.

* Ibid.

AVANT CORNEILLE

mieux réussi que lui... Tous les habiles gens ont été obligés de le reconnoître pour le restaurateur, ou plutôt pour l’auteur de notre langue, telle qu’elle est aujourd’huy'. »

Quelle que fût d'ailleurs la fatigue de ces entretiens, c’était celle qui résulte d’un vif et amusant intérêt ; d’après ce qui nous est resté de lettres, d’anecdotes, de mots, 'd’opinions recueillies dans la conversation à cette époque, il est aisé de voir combien était active la circulation des idées , presque toutes employées en petits échanges journaliers. Jamais peut-être l’esprit et l’instruction n’ont été si entièrement consacrés au commerce habituel de la vie : les assemblées littéraires se multipliaient partout; on se réunissait chez M1Iede Gournay *, chez Balzac, plus tard chez Ménage. On se réunissait dans le a pays latin *, » aux environs des collèges, où l’on commençait à chercher s’il y avait moyen de faire , d’une langue comme la langue française, quelque usage raisonnable. Pélisson raconte qu’au sortir du collège , rempli de dédain pour le français, il ne cessait de se moquer des « romans et autres pièces nouvelles » qu’on lui présentait, « revenant toujours,

i Menagiana, 1. 1, p. 3H.

* Je ne sais sur quel fondement l’abbé de Marolles prétend que ce fut chez elle que « se conçut la première idée de l’Académie françoise. » ( Mémoires de Michel de Marolles, t. III, p. 289.)

* Voyez T Histoire de l’Académie, par Pélisson, p. 356, et les Mémoires de Marolles, t. I, p. 77.

de l'état de la poésie en France •

dit-il, à mon Cicéron et à mon Térence, que je Irouvois bien plus raisonnables ; » enfin il fut frappé de quelques ouvrages qui lui tombèrent entre les mains, et parmi lesquels se trouvait le quatrième volume des Lettres de Balzac :«Dès lors, dit-il, je commençay nonseulement à ne plus mépriser la languè françoise, mais encore à l’aimer passionnément, à l’étudier avec quelque soin, et à croire, comme je fay encore aujourd’huy, qu’avec du génie, du temps et du travail, on pouvoit la rendre capable de toutes choses *. » On peut juger si les assemblées littéraires étaient nécessaires à des hommes élevés de cette façon. Là étaient discutées les difficultés de la grammaire ; là se jugeaient les ouvrages; là, les beaux esprits de la coterie, inspirés quelquefois par les idées proposées dans ces conférences, et encouragés du moins par la certitude d’y trouver un public attentif, apportaient les fruits de leurs travaux. Quelques graves censeurs critiquaient ces occupations, cette activité d’esprit prodiguée sur

des mots’; ils n’y apercevaient pas- les premiers essais d’une activité plus importante, et le sentiment naturel

J Histoire de l'Académie, p. 481 .

1 « Ce fut alors, dit l’abbé de Marolles, qu’un jeune .théologien, appelé Louis Masson, ne put s’empêcher de nous marquer son étonnement, nous ayant trouvés comme nous examinions certaines façons de parler de la langue : ce qu’il estimoit de peu d’importance en comparaison d’autres choses où, selon sa pensée, il eût été bien plus juste que nous eussions employé du temps. » (Mémoires de l’abbé de Marolles, t. I,p. 77-78.)

AVANT CORNEILLE

d’hommes qui, disposés à se réunir et cherchant à s’entendre, s’appliquaient à tirer de sa longue barbarie la langue même qui devait servir à leurs communications; travail qu’ils étaient obligés de faire, puisqu’aucun de ces génies supérieurs qui font jaillir la lumière du sein du chaos ne le leur avait épargné.

Vers l’an 1629, parmi ceux que réunissait ainsi le goût des lettres, Chapelain, Gombauld, Godeau, Malleville et quelques autres, vivant comme eux dans le monde et occupés d’affaires, contrariés de ne pouvoir se rencontrer aussi souvent et aussi librement qu’ils l’auraient désiré, convinrent d’un jour de la semaine pour se rassembler chez Conrart, le plus commodément logé d’entre eux. Ce n’était point une assemblée littéraire, rftais une réunion d’hommes qui se convenaient sous tous les rapports, quoique les occupations de l’esprit fussent leur principal lien : « Ils s’entretenoient familièrement, dit Pélisson, comme ils eussent fait en une visite ordinaire, et de toutes sortes de

choses, d’affaires, de nouvelles, de belles-lettres ; et

leurs conférences étoient suivies, tantôt d’une promenade, tantôt d’une collation qu’ils faisoient ensemble1.» Ils se consultaient mutuellement sur leurs ouvrages, et ne se jugeaient que pour se conseiller.

- Une pareille union de confiance et d’amitié n’admettait que des associés de choix; pour n’êtrepas exposés

1 Histoire de l'Académie, p. 9-10.

à en recevoir d’autres, ils avaient résolu de la tenir secrète. Durant près de quatre ans ce secret fut gardé, et ce temps fut pour eux celui d’un bonheur que sans doute ils regrettèrent plus d'une fois dans la suite. « Encore aujourd’huy, dit Pélisson, ils en parlent comme d’un âge d’or durant lequel, avec toute l’innocence et toute la liberté des premiers siècles, sans bruit, sans pompe, et sans autres lois que celles de l’amitié, ils goûtoient ensemble tout ce que la société des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux et de plus charmant ’. »

Peut-être cependant, à mesure que leur goût s’épurait et en se sentant les moyens de faire autorité, commencèrent-ils à en concevoir le désir; peut-être quelques-uns d’entre eux se laissèrent-ils aller gi invoquer, à l’appui de leur sentiment, celui de la réunion dont ils faisaient partie. Le secret fut divulgué. Selon Pélisson, ce fut Malleville qui le dit à Faret *; celui-ci se présenta un ouvrage à la main *, et fut admis. Il en parla à Bois- Robert, qui sollicita aussi l’admission. Bois-Robert, créature du cardinal de Richelieu, était un homme qu’il n’était ni aisé de rejeter, ni indifférent d’admettre ; les anciens associés parurent le sentir : « Il n’y avoit pas d’apparence, dit Pélisson, de luy en refuser l’entrée;

i Histoire de l’Académie, p. 11.

s Ibid.

» L'Honnête Homme.

AVANT CORNEILLE

car, outre qu’il était ami de la plupart de ces Messieurs, sa fortune 1 même lui donnait quelque autorité, et le rendait plus considérable. *» Bois-Robert fut reçu, et le cardinal ne tarda pas à être instruit de l’existence de la société.

Richelieu, paisible possesseur de l’autorité suprême, s’occupait alors à en jouir en la consolidant. Partageant le goût de son siècle pour les amusements de l’esprit, il les faisait servir à sa gloire et à sa politique en même temps qu’à ses plaisirs; il accordait aux lettres une protection active, dont on a peut-être exagéré l'influence sur la littérature de son propre temps, mais dont on ne saurait méconnaître l’effet sur les générations suivantes, a II ne considérait l’État que pour sa vie, a dit le cardinal de Retz; mais jamais ministre n’a eu plus d’application à faire croire qu'il ménageait l’avenir s. » Et jamais ministre, peut-être, n’a plus remis à l’avenir le soin de faire éclater la grandeur de ses idées : son propre caractère les empêchait souvent de produire un effet prompt et soutenu; il comprimait par instinct ce que par calcul il avait eu dessein d’élever ; poussé par le besoin de dominer et de jouir, pressé de saisir et de s’approprier ce qu’il avait fait naître, il semblait ignorer que le germe, une fois semé, appar-

i C’est-à-dire sa faveur auprès du cardinal.

1 Histoire de l’Académie , parPélisson, p. 13.

» Mémoires du cardinal de Retz, t. I, p. 95.

tient à la nature dont l’action ne saurait s’accorder avec celle de la puissance : son autorité voulait se porter jusque sur les moindres détails : « C’était, dit encore le cardinal de Retz, un très-grand homme, décidé à être le maîtré partout et en tout, et qui avoit au souverain degré le foible de ne point mépriser les petites choses1. » H protégeait les lettres en ministre et en amateur, et le goût de l’amateur s’appuyait de l’autorité du ministre.

Sa domination sur les gens de lettres était mêlée de familiarité, mais c’était la familiarité d’un maître qui donnait] également ses idées pour inspiration et de 1 argent pour récompense. Vaugelas, qu’il avait chargé du Dictionnaire de l’Académie, l’étant venu remercier de ce que, pour prix de son travail, il lui avait fait rendre une ancienne pension qui n’était pas payée : « Eh bien • Monsieur, lui dit le cardinal, lorsqu’il l’aperçut, vous n’oublierez pas du moins dans le Dictionnaire le mot de pension ? » — «Non, Monseigneur, répondit Ygugelas» et moins encore celui de reconnaissance. » La réponse était plus noble que la plaisanterie n’était délicate : 01 l’un ni l’autre ne s’en aperçurent*.

Cependant en récompensant les gens de lettres par | des grâces presque toujours faites au nom de l’Etat» Richelieu leur préparait les moyens de se soustraire à la dépendance particulière à laquelle ils étaient

t Mémoires du cardinal de Retz, 1. 1, p. 13 et 16.

2 Histoire du cardinal de Richelieu, par Aubery, 1. 1, p. T32

ttKasatOBUr

AVANT CORNEILLE. 103

presque tous obligés de se soumettre. Durant sa vie, ils n’avaient pu être que les obligés de M. le cardinal; après sa mort, ils se trouvèrent les pensionnés du Gouvernement; et l’Académie, qu’il n’avait fondée que pour se donner un corps littéraire à protéger et à dominer, devint, quelques années après, sous la protection plus libérale de Louis XIV, un corps littéraire qui devait bientôt ne plus appartenir qu’à la France.

Sur le compte que lui avait rendu Bois-Robert des assemblées qui se’ tenaient chez Conrart, de l’esprit qui y présidait, de l’union des sentiments et de la sagesse des décisions, Richelieu avait conçu l’idée d’une nouvelle autorité, c’est-à-dire d’une nouvelle branche de sa propre autorité; il demanda à Bois-Robert si ces Messieurs ne voudraient pas faire un corps, et s’assembler sous une autorité publique, et il lui ordonna de leur offrit « sa protection pour leur compagnie, qu’il feroit établir par lettres-patentes, et à chacun d’eux en particulier son affection qu’il leur témoigneroit en toutes rencontres1.» Rien ne pouvait leur être moins agréable qu’un pareil honneur; « et lorsqu’il fut question de résoudre en particulier ce qu’on devoit répondre, à peine, dit Pélisson, y eut-il aucun de ces Messieurs qui n’en témoignast du déplaisir *. » Quelques-uns même voulaient

1 Histoire de l'Académie, par Pélisson, p. 16-17.

* Ibid.

absolument qu’on refusât; ce n’était pas un caractère agréable à porter aux yeux du public que celui qu’imprimait la protection du cardinal; elle était même souillée de soupçons assez odieux pour la faire redouter à des gens d’honneur : on lui croyait des espions chez tous les grands seigneurs, et quelques-uns des futurs académiciens, comme Serisay, intendant du duc de La Rochefoucauld, ennemi du cardinal, et Malleville, secrétaire du maréchal de Bassompierre, alors à la Bastille, avaient quelque raison de craindre qu’une pareille protection ne leur fît perdra la confiance de leurs maîtres. Mais un premier ministre a pour lui tous les intérêts qui ne sont pas contre lui; Chapelain, qui avait une pension du cardinal, donna des raisons assez plausibles; il leur représenta en particulier, a que puisque, par les lois du royaume, toutes sortes d’assemblées, qui se faisoient sais l’autorité du prince, étoient défendues, pour peu que le cardinal en eust envie il luy seroit fort aisé de faire, malgré eux-mesmes, cesser les leurs » L’avis de Chapelain, prévalut, et des remercîments furent portés au cardinal pour qui, dès ce moment, « l’Académie française » devint un objet d’affection et même de considération.

On s’occupa aussitôt de lui donner la forme qu’elle a conservée depuis; mais, comme elle l’avait prévu, elle se vit bientôt en butte aux sarcasmes et à la mé-

» Histoire de l’Académie, parPélisson, p. 21,

AVANT CORNEILLE

fiance. Il n’était pas nécessaire, pour les encourir, qu’elle fût l’œuvre d’un ministre craint et haï. Le parlement, à qui l’on avait, en 1635, apporté les lettrespatentes à enregistrer, n’accorda cet enregistrement qu’en 1637, et sur les instances réitérées du cardinal lui-même, qui menaça, en cas de nouveaux refus, de les faire présenter au grand conseil. Parmi les magistrats, les uns, indignés qu’on exigeât leur intervention dans une chose de si peu d’importance, rappelaient a qu’autrefois un empereur, après avoir ôté au sénat la connoissance des affaires publiques, l’avoit consulté sur la sauce qu’il devoit faire à un grand turbot1. » D’autres, inquiets sur tout ce qui venait du cardinal, ne savaient que penser d’un nouveau corps formé par lui, et auquel il paraissait prendre un si grand intérêt. Le cardinal fut obligé d’écrire liii-même au premier président que « les Académiciens avoïent un dessein tout autre que celui qu’on avoit pu lui faire croire *; » et l’enregistrement fut accordé, « à la charge que ceux de ladite assemblée et académie ne connoistront que de l’ornement, embellissement et augmen* tation de la langue frànçoise, et des livres qui seront par eux faits et par autres personnes qui le désireront et voudront *. » •

» Histoire de l’Académie, par Pélisson, p. 103-104.

* Ibid., p. 81.

» Ibid., p. 87. L’Académie platonicienne de Florence, lors de son

Parmi le peuple, qui, sous un gouvernement absolu, ne s’occupe guère des nouveautés que pour s’en effrayer, ceux qui s’occupaient de celle-ci la rattachaient à leurs craintes particulières : un marchand avait fait prix pour une maison qu’il voulait acheter dans la rue des Cinq-Diamants, où logeait Chapelain, chez qui s’assemblait alors l’Académie ayant remarqué qu’à certains jours de la semaine, il arrivait là beaucoup de voitures, il en demanda la cause, l’apprit et rompit son marché, disant qu’il ne voulait pas demeurer dans une rue où se faisait toutes les semaines « une cadémie de monopoleurs*». D’un autre côté, le public était disposé à tourner en ridicule un corps qui prétendait le soumettre à ses décisions : si quelqu’un des académiciens témoignait, pour certains mots ou certaines tournures de phrases, une de ces aversions communes et natu-

rétablissement par Cosme I", grand-duc de Toscane, fut de même contrainte à abandonner toute étude philosophique pour s’occuper surtout du perfectionnement de la langue italienne. (Voyez Tiraboschi, Stor. délia Letter. ital., t. VII, part, i, p. 143, édit, de Venise, 1796.)

1 Conrart s’étant marié en 1634, on jugea à propos de changer le lieu des assemblées, qui se tinrent d’abord chez Desmarets, puis chez plusieurs autres académiciens, jusqu’à ce qu’enfin, au commencement de 1643, après la mort du cardinal de Richelieu, le chancelier Séguier, qu’à la fin de la même année l’Académie choisit pour protecteur, ayant désiré qu’elles se tinssent chez lui, elles s’y fixèrent jusqu’à ce qu’elles fussent transférées au Louvre. (Histoire de Y Académie, par Pélisson, p. 23 et 131 .) «

* Ibid. , p. 93.

AVANT CORNEILLE

relies dans un temps où les mots étaient une si grande affaire, « l’envie et la médisance, dit Pélisson, faisoient d’abord passer cela pour une décision académique * ; » et la comédie des Académiciens *, de Saint-Évrcmond, où on les représente se disputant et s’injuriant pour des mots que les uns veulent condamner et les autres absoudre, montre quelle était, à leur- égard, la disposition des gens du monde. Les gens de lettres euxmêmes, incertains entre le public et l’autorité, semblèrent d’abord n’approcher qu’avec circonspection d’un corps sur la nature duquel ils ne se formaient encore aucune idée bien arrêtée s ; peut-être quelques-uns de ceux-là même qui en faisaient partie trouvèrent-ils quelquefois leur orgueil blessé de l’esclavage auquel l’Académie devait les assujettir, et Maynard, qui en était, fît ce quatrain :

En cheveux gris il me faut donc aller.

Comme un enfant, tous les jours à l’école :

Que je suis fou d’apprendre h bien parler,

Lorsque la mort vient m’ôter la parole !

* Histoire de l’Académie, par Pélisson, p. 117-118. Gombervilfe détestait car; il prétendit un jour ne l’avoir jamais employé dans son roman de Polexandre, où cependant il se trouva trois fois : on en conclut que l’Académie voulait bannir le car; ce fut le sujet de beaucoup de plaisanteries et de cette lettre de Voilure qui commence par car. (Voyez les Lettre » de Voiture, t. LUI, p. 132.)

* Œuvres de Saint-Evremond, 1. 1.

3 Cardin, lu premier des académiciens morts depuis la fondation, avait été accusé d’avoir reçu avec froideur sa nomination lorsque l’Académie, au commencement, l’avait choisi pour un de ceux qui

On a débattu , depuis deux siècles , les avantages et les inconvénients d’une semblable autorité : peut-être eût-il fallu examiner d’abord s’il était possible qu’au commencement du dix-septième siècle, il ne s’établît pas une Académie. Lorsque chez un peuple peu nombreux, et par un concours de circonstances heureuses, morales ou politiques, les lumières se répandent avec une certaine égalité et d’une manière soutenue , lorsque chaque homme se trouve dans une situation qui lui permet de jouir de ses droits et de déployer ses facultés, les Académies sont peu nécessaires, et, par le cours naturel des choses, elles ne se forment point ou n’acquièrent aucun pouvoir. Mais partout ou les lumières et le goût des lettres, fruit d’une étude particulière et non du développement général de l’espèce humaine, seront la richesse de quelques individus et non le patrimoine de toute une nation, les hommes de lettres se chercheront et se réuniront ; si des rivalités les divisent momentanément, un intérêt plus constant . les ramènera à l’union ; et , tant qu’il n’y aura entre eux nul autre obstacle que l'amour-propre, l’amourpropre même formera le lien qui, à travers leurs animosités personnelles, leur fera sentir le besoin decher-

devaient compléter le nombre de quarante. Il s’en excusa ensuite. Ce fut probablement d’après quelques exemples de ce genre que l’Académie arrêta de ne recevoir personne qui ne l’eût fait demander. (Histoire de l’Académie, Par Pélisson, p. 347-348.)

cher, dans leurs suffrages réciproques, un appui contre l’ignorance et les caprices de la multitude. Jamais de telles réunions n’avaient été plus nécessaires que dans la première moitié du dix-septième siècle, au milieu d’un monde occupé de littérature, sans la connaître ; elles s’étaient formées naturellement et de tous côtés; et naturellement aussi la plus distinguée par la réputation de ses membres, ou par leur situation dans le monde , devait acquérir une puissance d’opinion qu’elle eût conservée par sa propre force, ou qu’elle n’eût perdue que pour se voir remplacée par une autorité semblable; car il fallait alors, pour la langue et le goût, une autorité à laquelle on pût recourir dans l’incertitude de l’usage que chacun cherchait à fixer; et « celle qui fut instituée dans l’Académie française régna au nom de l’usage qui aurait régné sans elle.

A la vérité, les premiers académiciens, dans une ferveur de législation qui les consola probablement de l’honneur qu’on les avait forcés de recevoir, proposèrent plusieurs lois d’une sévérité aussi étrange que tyrannique; par exemple, Sirmond «vouloit que tous les académiciens fussent obligés, par serment, à employer les mots approuvés par la pluralité des voix dans l’assemblée; » en sorte, comme le fait observer Pélisson, « que celui qui y aurait manqué, auroit commis, non pas une faute, mais un péché Cette absurde propo-

* Histoire de l'Académie, par Pélisson, p. 57-58.

sition fut rejetée. On décida, d’autre part, que pour qu’un académicien pût mettre son titre à la tête d’un ouvrage, il faudrait que cet ouvrage eût été approuvé par l’Académie, dont le libraire prêtait Serment de n’y rien changer après cette approbation. Mais la nécessité de passer par cette espèce de chancellerie gênait les académiciens ; ils cessèrent bientôt de s’y soumettre, et Je libraire n’eut aucune peine à tenir son serment Ainsi furent, ou rejetées, ou insensiblement éludées toutes les contraintes qui avaient pour base le caprice des nouveaux législateurs , et non la puissance de l’usage et des mœurs du temps. Et qu’on ne pense pas que cet usage dépendît de l’Académie ; elle put quelquefois donner de la vogue à la médiocrité, jamais lutter contre le génie : sa sévérité pour l’amour de Chimène n’a pas empêché Boileau de nous vanter

la douleur vertueuse

De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse.

Sans doute on rechercha le suffrage de l’Académie; mais les ouvrages qu’on fit pour lui plaire furent ceux que l’esprit du temps lui commandait d’approuver. Un talent, réellement admiré du public, ne pouvait man-. quer de trouver accès auprès d’un corps qui devait rechercher tous les appuis de l'opinion, seule base de son existence : si quelques hommes supérieurs en fu-

' Histoire de l’Académie , par Péüsson, p. 129, 139, 140.

AVANT CORNEILLE. 411

rent éloignés par des obstacles étrangers à la différence des opinions académiques, cette exclusion n’eut jamais le moindre effet sur leur gloire ou sur leur puissance littéraire : Molière et La Fontaine, pour n’ètre pas de l’Académie, n’en furent pas moins bien vus ni moins honorés, soit par le public, soit par les académiciens eux-mêmes; et ils n’en contribuèrent pas moins à la formationdu goût et des opinions littéraires, telles qu’elles se sont maintenues en France.

Ce fut donc la réunion des gens de lettres qui fit autorité dans la littérature; l’Académie, comme académie, demeura réellement ce qu’elle devait être, un corps chargé de « nettoyer la langue» , et de la défendre contre la corruption qu’y pouvaient introduire les vicissitudes des modes de la cour, la barbarie des formes du Palais, et l’argot des différentes professions *. Si, en réduisant le langage à l’usage raisonnable et généralement approuvé, l’Académie se montra quelquefois un peu sévère, si l'on devait prendre à la lettre la scène de la comédie des Académiciens, où l'on voit MUe de Gournay disputant inutilement avec l’Académie en faveur du mot angoisse *, que nous a laissé l’usage, cette circonstance nous apprendrait en même temps que l’usage l’a souvent emporté. Si on décida que le

1 Histoire de l’Académie, par Pélisson, p. 40.

* Ote* moult eljaçoit bien que mat à propos.

Mais laisser pour le moins blandice, angoisse et los.

OEuvres de Sa int-Êv remond, f. I.

Dictionnaire de l’Académie contiendrait tous les mots de la langue, le résultat de cette décision fut que la langue, en s’étendant, étendit le Dictionnaire. Les mots devenus nécessaires, ou soutenus par une invention heureuse, surent bien s’y faire place; et en attendant cette place, l'invaincu de Corneille passa dans la poésie, où personne n’eût osé le condamner La véritable autorité en ce genre a donc été celle de nos grands maîtres, ou plutôt du sentiment général qui les a presque toujours approuvés. C’est comme écrivains en possession de se faire accueillir du public, que les académiciens ont été les organes et quelquefois les régulateurs de ce sentiment; comme académiciens, ils n’en ont été que les archivistes.

L’influence directe de l’Académie française sur la littérature, en général, n’a donc été que faible et bornée; elle en a été le représentant plutôt que le guide. Sansdoute les gensde lettres, en ambitionnant, dans un corps considéré, une place honorable, récompense de leurs travaux, ont sacrifié quelquefois, peut-être sans le savoir, quelque chose de l’indépendance qu’aurait conservée leur talent s’ils avaient vécu isolés et livrés à leurs impulsions naturelles; la poésie surtout, qui se nourrit d’inspirations solitaires, a pu perdre un peu de sa verve originale et libre à cette discussion fréquente

* Ton bras est tncamru, mais non pas invineible.

Cor seule, le Cid.

avant corneille.

des idées, à ce commerce d’esprit journalier, plus favorable aux progrès de la raison qu’aux élans de l’imagination; mais c’estsur les poètes médiocres que s’est surtout exercée cette influence, et si le génie ne s’y est pas entièrement soustrait, iljn’en a jamais été ni étouffé, ni asservi. Chaque écrivain, en particulier, a peut-être été moins libre; mais la littérature, en général, l’a été davantage. Tel a été l’effet direct et positif qu’a eu, pour l’existence des gens de lettres, l’établissement de l’Académie. Le premier moment d’hésitation avait été court ; l’empressement devint général pour entrer dans une compagnie que protégeait le premier ministre. Le Chancelier Seguier, alors garde-des-sceaux, fit plus que de la protéger, lorsqu’il demanda d’en être membre *,et lorsque, devenu protecteur, après la mort deRichelieu, ilÆollicita l’admission de son fils *. Il assistait fréquemment aux séances de l’Académie, et il y maintenait une scrupuleuse égalité, ne voulant pas que ceux-là même des académiciens qui étaient de sa maison l’appelassent Monseigneur. Ces petites circonstances et d’autres semblables firent bientôt du titre d’académicien un titre distinct et honoré qui, lorsque le roi fut devenu protecteur de l’Académie, ne parut audessous de l’ambition d’aucun homme de la cour. Les

i En 1633.

* Le marquis de Coislin, reçu en 1632. Déjà avant le garde des sceaux, le secrétaire d’État, M. de Servien, avait été reçu en 1634.

deux classes furent donc plus rapprochées que jamais; mais leur situation respective était changée : l’homme de lettres, certain d’être accueilli dans le monde, avait à disposer, en faveur de l’homme du monde, d’une distinction d’autant plus précieuse que, durant plus d’un

siècle et demi, la classe des gens de lettres, fertile en

talents distingués, quoique d’ordres différents, ne laissait que bien peu de place aux talents, toujours moins académiques, des &ens du monde. A mesure que, sous Louis XV, les distinctions de la cour devinrent moins honorables, lesdistinctions de l’espritfurent plus recherchées, et les gens de lettres disposaient de cette palme.

Au début du dix-septième siècle, ils avaient été obligés de consacrer leur talent aux frivoles passe-temps de la société; quand le dix-huitième siècle arriva, la société voulut entrer dans les idées sérieuses qui occupaient ] leurs méditations. Révolution de mœurs qui devait bientôt devenir une révolution intellectuelle, puis une révolution politique , et changer la face du monde > après n’avoir changé d’abord que les relations des gens ' du monde et des gens de lettres dans la société. Mais je m’arrête devant l’immense horizon et le profond abîme qui s’ouvrent en même temps. Je n’ai voulu que rechercher les princi pâles causes et retracer les caractères originaux de l’état desletlres, surtout de la poésie, en France, aux approches et au début du dix-septième . siècle, dans les temps qui préparèrent Corneille. J’ai

AVANT CORNEILLE

gardé jusqu’ici le silence sur l’établissement fixe des théâtres et sur l'impulsion qui tourna le goût de la France vers la littérature dramatique; c’est à Corneille qu’appartient la première gloire de cette littérature ; c’est à lui que doit se rattacher l’histoire de ses premiers pas.

CORNEILLE (pierre)

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