G0UNE1LLE
servirent par leur nombre, au moins autant que par leur mérite, à établir la réputation de Hardy et le goût des ouvrages dramatiques en France. Comme Hardy, Lope de Véga composait une pièce en vingt-quatre heures, et tous les deux ont été les fondateurs du théâtre de leur nation. La variété est le mérite le plus nécessaire aux premiers succès d’un art qui a besoin de la foule ; avant d’avoir formé le goût ou l’habitude qui retient les spectateurs, il faut donner le mouvement qui les attire, et la curiosité peut seule produire ce mouvement; mais il faut que sans cesse renouvelée, la curiosité rappelle sans cesse, par l’espoir de la nouveauté, vers des plaisirs dont l’habitude n’a pas encore fait un besoin. Ni la décence relative que Hardy avait donnée au ton de ses personnages, .ni une certaine mesure de raison et de vraisemblance qu’il s’efforçait d’apporter dans ses plans, ni le mouvement qu’il savait imprimer à son action, ni même les machines dont il l’embellissait quelquefois, n’auraient ramené longtemps les spectateurs à des pièces où ils ne pouvaient trouver ni de quoi satisfaire un goût réfléchi, ni de quoi ranimer des émotions profondes; si Hardy eût donné, à perfectionner son spectacle, le temps qu’il employait à le varier, quelques gens de goût auraient
prétend, le premier qui ait tiré de l’argent de ses pièces. Auparavant, les comédiens prenaient celles qu’ils trouvaient imprimées, ou les faisaient eux-mêmes,
pu applaudir à scs intentions, mais la foule se serait retirée. Cinthio, acteur d’une troupe italienne, répondait au comte de Bristol, qui lui reprochait le peu de vraisemblance des pièces qu’il représentait: « S’il y en a avait davantage, de bons acteurs mourraient de faim
« avec de bonnes comédies. » Et quand les acteurs
meurent de faim, il n’y a bientôt plus d’acteurs, ni par conséquent d’auteurs dramatiques.
Hardy fit vivre les siens; c’était alors le plus grand service qu’il pût rendre à sou art. Plusieurs fois le défaut de sectateurs obligea les deux troupes à se réunir, et à se borner aux seules représentations de l’hôtel de Bourgogne , dont les comédiens avaient obtenu, dès 1(312, le titre de comédiens du roi, et une pension de 1,200 liv. : mais depuis 1600, il ne cessa jamais d’y avoir à Paris au moins une troupe de comédiens, et les pièces de Hardy furent longtemps leur fonds le plus solide. Le moment était venu où il ne fallait aux poètes que l’établissement d’un théâtre régulier pour leur donner envie d’y monter. Hardy avait rendu ce théâtre plus décent et plus digne de leurs essais. Le goût que le- public commençait à sentir pour les plaisirs de l’esprit ne trouvait qu’un faible et froid aliment dans les vers soignés et compassés de l’école de Malherbe- La scène appelait tous les hommes qu’une imagination plus-vive, un talent plus libre, un caractère plus actif, poussaient dans une car-
rière plus animée et vers des succès plus bruyants. Théophile, poète sans goût mais non pas sans talent, disait en s’adressant à Hardy :
Jamais ta veine ne s’amuse A couler un sonnet mignard ;
Délestant la pointe et le lard Qui rompt les forces à la muse,
Je marque entre les beaux esprits, Malherbe, Bertaut et Porchères, Dont les louanges me sont chères, Comme j’adore leurs écrits.
Mais à l’air de tes tragédies, ün verroit faillir leur poumon,
Et comme glaces du Strymon Seroient leurs veines refroidies.
Théophile donna au théâtre sa Thisbé, où se rencontrait quelquefois, mêlée aux ridicules concelli du temps, une élégance poétique dont Hardy n’avait jamais eu l’idée. Racan, dont Malherbe admirait l’imagination et blâmait la négligence 1 , y porta, dans ses Bergeries , plus d’élégance encore et de pureté. Mairet, Rotrou ne firent connaître leurs noms que sur le théâtre ; Scudéry et La Calprenède s’y jetèrent à corps perdu. « Depuis « que Théophile eut fait jouer sa Thisbé et Mairet sa « Sylvie, M. de Racan ses Bergeries et M. de Gombauld
* Malherbe disait de Racan « qu’il avoil de la force, mais qu’il ne Iravailloil pas assez ses vers.» (Polisson, Histoire de l'Académie, p. 47.)
« son Amaranthe, le théâtre fut plus célèbre, et plua sieurs s’efforcèrent d’y donner un nouvel entretien. « Les poètes ne firent plus de difficulté de laisser mettre « leur nom aHx affiches des comédiens; car auparaa vant on n’y en avoit jamais vu aucun ; on y mettoit « seulement que leur auteur leur donnoit une comédie a d’un tel nom *. » Le poète dramatique ne fut plus l’auteur des comédiens, mais celui du public; l’art dramatique devint, dans les Lettres, un des plus brillants moyens de succès, et bientôt le goût que prit à ce divertissement le cardinal de Richelieu en fit un des plus sûrs moyens de faveur. C’était évidemment vers le genre dramatique que se tournait la poésie française ; mais rien n’annonçait encore l’élan que devait lui imprimer Corneille. 11 est aisé de concevoir ce que devait être un théâtre livré aux caprices d’une imagination qui ne cherchait qu’à se délivrer du frein des règles qu’acceptaient les autres genres de poésie ; aux applaudissements d’un public qui n’y demandait que la nouveauté; aux fantaisies de la mode; à l’ambition de tous les poètes en qui l’aspect d’une nouvelle carrière suffisait pour éveiller la présomption d’un nouveau talent. Mairet se présentait sur le théâtre à seize ans, Rotrou à dixvhuit; Scudéry y arrivait en gascon *,
* Sorel, Bibliothèque française, p. 188.
* D’autres disent normand. Scudéry était d’origine provençale mais il était né au Ràvre, oh était marié son père.
se vantant de son ignorance : « Dans la musique des « sciences, je ne chante que par nature... J’ai passé « plus d’années parmi les armes que d’heures dans mon « cabinet, et usé beaucoup plus de mèches en arque- « buses qu’en chandelles : de sorte que je sais mieux « rangerles soldats que les paroles, et mieux quarrer les « bataillons que les périodes’. » Le théâtre convenait
à l’impertinence poétique de Scudéry; c’était là qu’on croyait pouvoir se dispenser du soin, et même de la correction du style ; là on mêlait à son gré le recherché, l'ampoulé, le trivial, et l’extravagance des paroles ne le cédait qu’à celle des inventions. Le mouvement, presque banni des autres genres de poésie, semblait le seul mérite requis sur le théâtre ; et ce mouvement, qu’on se gardait bien de chercher dans les passions de l’âme, était entretenu par un entassement d’aventures romanesques: enlèvements, combats, travestissements, reconnaissances, infidélités, rien n’était épargné pour animer la scène et pour étourdir le spectateur sur le défaut d’esprit et de vérité de ces insipides romans, presque toujours mis en scène sous le titre commode de tragi-comédies, et dont la tragédie proprement dite ne se distinguait que par un plus singulier mélange de trivialité et d’enflure, la comédie par une plus étrange indécence, et la pasto-
» Préface de Lygdamon.
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raie par un plus monstrueux emploi de tous les moyens.
Que devenaient, dans cette confusion , les règles d’Aristote et le souvenir des Grecs et des Romains? Les unités, observées par hasard ou violées sans scrupule, prescrites par quelques savants, méprisées par la plupart des autres, n’étaient guère qu’un sujet de discussion, indifférent à ceux qui auraient dù s’en occuper le plus. La simplicité trop nue des sujets antiques ou historiques avait fait place à des sujets d’invention où rien ne gênait la bizarrerie des conceptions de l’auteur, et à de nombreuses imitations soit du théâtre espagnol, soit du théâtre italien, où quelques gens de goût conseillaient aux poètes d’aller chercher quelque idée de la régularité nécessaire au poème dramatique Le public moins délicat laissait, à ceux qui se chargeaient de l’amuser, le choix des moyens qu’il leur plairait d’y employer ; sa faveur ignorante était à la merci de quiconque prenait un peu de peine pour s’en emparer; le talent pouvait y parvenir, la médiocrité pouvaity prétendre ; nulle route enfin n’était tracée, mais toutes étaient libres, lorsque Corneille se présenta pour les tenter.
1 Le cardinal de la Valette ayant engagé Mairet à composer une pastorale dans la forme et le goût des pastorales italiennes, ce fut en étudiant les auteurs dramatiques italiens que Mairet reconnut la nécessité des unités auxquelles il n’avait pas cru devoir s’astreindre tant qu’elles ne lui avaient paru commandées que par l’exemple des anciens, et d’après lesquelles il composa sa Sylvanrre (1625); cependant il ne les observa pas toujours depuis.
Pierre Corneille, né le 6 juin 1606 à Rouen, dans une famille de la magistrature1, était destiné au barreau, et fut élevé dans les études sévères de cette grave profession* : il sentit cependant de bonne heure son génie s’échapper vers des occupations plus rapprochées de la carrière où devait le pousser une vocation si bien prouvée par toute sa vie. L’amour lui dicta ses premiers vers, et il lui a fait hommage de sa gloire :
Charmé de deux beaux yeux, mon vers charma la cour,
Et ce que j'ai de mieux, je le dois à l'amour *.
On croira difficilement cependant que l'amour ait été la source principale du génie de Corneille, et pour se
» Son père était avocat du roi à la table de marbre de Normandie, et maître particulier des eaux et forêts dans la vicomté de Rouen ; sa mère, Marthe Le Pesant de Boisguilbert, était fille d’un maître des comptes. On trouvera, dans les Éclaircissements et pièces historiques que je place à la suite de la vie de Corneille, des détails intéressants et nouveaux sur son père, et sur les lettres de noblesse que lui conféra Louis XIII. Je dois ces renseignements à la bienveillance de M. Floquct, si versé dans l’histoire politiqueetlittérairedela Normandie. (Éclaircissements et pièces historiques, n» f .)
* 11 fit ses études à Rouen, dans le collège des Jésuites, et il y obtint bn prix en 1618 ou 1619. « J'ai vu, m’a écrit le savant M. Fioquet, dans la riebe bibliothèque de feu M. Villenave, le volume qui fut donné alors à Pierre Corneille : c’est un volume in-folio; sur les plats du livre sont en or les armes d’ Alphonse d'Ornano, lieutenantgénéral au gouvernement de Normandie à cette époque, et qui, en cette qualité, avait fait les frais des prix distribués au collège. Une notice détaillée et signée du principal indique dans quelle classe et à quel titre avait été décernée au jeune Corneille cette récompense. »
3 Excuse à Artste, etc.
tu
convaincre qu’il fut peu redevable à ce sentiment, il suffit de lire ce que, dans un moment d'humeur, il dit ailleurs de son premier amour :
Soleils, flambeaux, attraits, appas,
Pleurs, désespoirs, tourments, trépas,
Tout ce petit meuble de bouche Dont un amoureux s'escarmouche.
Je savois bien m'en escrimer;
Par là je m’appris à rimer.
Ce n’était là, en effet, qu’apprendre à rimer, et rimer était bien peu de chose pour Corneille. Mais, si l’on en croit Fontenelle, ce n’est pas là tout ce que lui apprit l'amour: « Hardy commençoit à être vieux, et bientôt « sa mort auroit fait une grande brèche au théâtre, a lorsqu’un petit événement, arrivé dans une maison « bourgeoise d’une ville de province, lui donna un « illustre successeur. Un jeune homme mène un de ses « amis chez une fille dont il étoit amoureux ; le nou- « veauvenu s’établitsurles ruines de son introducteur; « le plaisir que lui fait cette aventure le rend poète; « il en fait une comédie, et voilà le grand Corneille *. »
* Fonlenelle, Histoire du Théâtre fronçait, p. 78, 79. Tel est, en effet, le sujet de Mélile, sa première pièce. Cependant cette anecdote parait contredite par une note de V Excuse à Aritle, où l’on nous apprend que ces beaux yeux qui charmèrent Corneille étaient ceux de Mm« de Pont, femme d’un maître des comptes de Rouen, « qu’il avoit connue toute petite fille pendant qu’il étudioit à Rouen « au collège des Jésuites. »
Jk.
Voilà du moins d’où le grand Corneille est parti; mais rien, dans ce point de départ, ne fait pressentir sa gloire.
Elle eut mes premiers vers, elle eut mes premiers feux,
dit' encore Corneille ; et il répète, en plusieurs endroits de la même pièce, que ce fut cet amour gui lui apprit à rimer, et que le goût de sa maîtresse pour les vers,
Le lit devenir poète aussitôt qu’amoureux.
11 ajoute ensuite :
Je ne vois rien d’aimable après l’avoir aimée;
Aussi n’aimai-je plus, et nul objet vainqueur
N’a possédé depuis ma veine ni mon coeur.
Ces vers ont été faits en 1635 ou 1636; ainsi l’objet de celte unique passion qui a occupé les dix ou onze premières années de Corneille, et lui a inspiré ses premiers vers, est nécessairement sa Mélite, si Mélite a jamais-existé. Mais comment accorder celte ancienne liaison entre Corneille, encore écolier, et Mm« de Pont, encore toute petite lille, avec la manière dont Fontenelle introduit chez Mélite Corneille déjà avocat ? (Voyez la Vie de Corneille, par Fontenelle, t. III de ses Œuvres, p. 81 .) 11 estégalement difficile d’accorder, avec ces diverses circonstances, la date de l’année 1623, indiquée par Fontenelle comme celle de la représentation de Mélite. Corneille, né en 1606, n’aurait eu alors que dix-neuf ans ; ses études devaient être à peine achevées; il était difficile qu’avant de composer sa pièce, il eût, ainsi que nous l’assure Fontenelle, paru déjà au barreau, quoique son* succès. D'autres ouvrages donnent la date de 1629. Fontenelle, qui écrivait soixante-dix ans après cette époque (vers 1700), Fontenelle, né cinquante ans après son oncle (en 1636), pouvait n’avoir trouvé que des traditions confuses et effacées dans une famille pour qui les anecdotes littéraires de la vie de Corneille avaient probablement été d’abord moins intéressantes qu’elles te le furent depuis pour un
Si, dans ses premiersouvrages, on découvre quelque originalité, ce n’est pas celle du génie, mais celle du bon sens qui commence à démêler l’absurdité de ce qu’il se soumet à imiter. Les modèles offerts à l’imitation de Corneille n’étaient faits ni pour le diriger, ni pour le gêner: « Je n’avois pour guide, dit-il dans « l’examen de Mélile, qu’un peu de sens commun,
neveu riche de sa gloire. Ceux pour qui elles auraient pu avoir le plus d’intérêt, Thomas Corneille et Mme de Fonlenelle, femmè, diton, de beaucoup d’esprit, nés à une très-grande distance de leur aîné (Thomas naquit en 1025), n’avaient rien pu savoir par euxmêmes. J’aurai occasion de relever plusieurs erreurs manifestes de Fontenelle sur les faits de la vie de son oncle.
M. Taschereau , dans son Histoire de la Vie et des Ouvrages de Corneille (in-8°, Paris, 1829), a contesté aussi l'anecdote rapportée par Fontenelle; et je trouve dans un mémoire lu à l’Académie de Rouen, par M.Emm. Gaillard, en 1834, et qui contient, sur Corneille, quelques détails biographiques assez curieux, le passage suivant :
« M. Taschereau s’est trompé sur Milite, dont il fait un être imaginaire. S’il avait lu le Moréri des Normands, manuscrit delà bibliothèque de Caen, 11 aurait vu que Milite est l’anagramme de Milet ; or, l’abbé Guyot, ancien secrétaire du Puy de la Conception de Rouen , affirme que M11# Milet était une très-jolie personne de notre ville. J’ajouterai qu’elle demeurait h Rouen, rue aux Juifs, n» 15. Le fait m’a été attesté par M. Dommey, ancien greffier en chef de la 'chambre des comptes, homme qui aurait cent vingt arts aujourd’hui, et qui disait tenir celle particularité de très- vieilles demoiselles, habitant cette maison, rue aux Juifs, quand, lui, il était fort jeune et ne l’habitait pas encore. L’existence de M»« Milet est d’ailleurs de tradition à Rouen. Je l’ai ouï raconter, dans ma jeunesse, à des octogénaires du plushaulrang, et dont l’un, le chevalier de Maisons, était l’ami de M. de Cideville. » Précis analytique des travaux de l’ Académie de Rouen pendant l'année 1834, p. 165-160.)
« avec les exemples de feu M. Hardy • , et de quel- « qucs modernes qui commençoient à se produire, et « n’étoient pas plus réguliers que lui. » Aussi, selon ses expressions, o Mélite n’a garde d’être dans les « règles, puisque, ajoute-t-il, je ne savois pas alors « qu’il y en eût. » Il importait peu qu’il le sût: apprendre à resserrer dans les vingt-quatre heures une intrigue à laquelle Corneille a donné l’étendue d’un mois, était alors un progrès peu important à introduire dans un art où tout était à créer, et qu’il fallait fournir de sujets bien choisis et de sentiments vrais et passionnés, avant de songer à y tracer, dans le vide, des formes encore inutiles. *
La raison cependant avait indiqué à Corneille quelques-unes de ces formes, « Ce sens commun, dit-il, « qui étoit toute ma règle, m’avoit fait trouver l’unité « d’action pour brouiller quatre amants par une seule « intrigue, et m’avoit donné assez d’aversion de cet « horrible déréglement qui mettoit Paris, Rome et a Constantinople sur le même théâtre, pour réduire le a mien dans une seule ville*. » Mais là s’arrête l’art du jeune Corneille; là se borne ce qu’il a su donner à la vérité dé la représentation et à la vraisemblance de
« Hardy était mort à l’époque où Corneille fit ses examens; mais il vivait lors de la représentation de Mélite, et ne mourut que deux ou trois ans après.
* Examen de Mélite.
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l’action. Éraste, furieux contre Tircis, qui l’a supplanté auprès de sa maîtresse, écrit, au nom de cette maîtresse, des lettres d’amour à Philandre, amoureux de la sœur de Tircis. La vanité de Philandre ne lui permet, ni de douter de sa bonne fortune, ni d’y résister, ni de s’en cacher; voilà l’intrigue qui brouille les quatre amants, sans qu’aucun d’eux ait cherché à se procurer la moindre explication. Tircis et Mélite, les héros de la pièce, sont prêts à mourir de douleur, sans se demander pourquoi. Éraste les croit morts, le remords le prend, il en devient fou. Dans sa folie, il s’imagine descendre au Tartare pour les chercher, décidé, si Pluton ne les lui rend pas, à enlever Proserpine. 11 saute sur les épaules d’un voisin, qu’il prend pour Caron, et qu’il assomme de coups pour le forcer à lui donner passage dans sa nacelle. 11 rencontre ensuite Philandre, qu’il prend pour Minos, et à qui sa confession apprend comment il s’est moqué de lui. Voilà le genre de comique que Corneille, « en le condamnant en son âme*, » employait comme « un ornement*de théâtre « qui ne manquoit jamais de plaire, et se faisoit souci vent admirer '. » Mélite, à qui Tircis parle de l’amour qu’elle inspire, lui répond :
Je ne reçois d’amour et n’en donne à personne :
Le moyen de donner ce que je n’eus jamais ?
i Examen de Mélite.
1 Ibid. .
Elle veut, au lieu de cela, « prêter à Éraste les froi- « deurs » de son âme; mais les froideurs ne peuvent subsister à sa vue :
Et vous n’en conservez que faute de vous voir ?
répond galamment Éraste; à quoi Mélite, qui ne veut pas demeurer en reste, repart sur-le-champ :
Eb quoi ! tous les miroirs ont-ils de fausses glaces !
C’était là « le style naïf qui faisoitune peinture delà « conversation des honnêtes gens 1 ; » c’était par de tels
moyens que la comédie obtenait, pour la première fois,
l’honneur de faire rire « sans personnages ridicules, « tels que les valets bouffons, les capitans, les doc- « tours, et simplement par l’humeur enjouée de « gens d’une condition au-dessus de ceux qu’on voit « dans les comédies de Plaute et de Térence *. » Du reste, quant aux caractères, Tircis serait à la place d’Éraste, Éraste à la place de Tircis, qu’on no s’apercevrait pas de la différence. Un amant léger et un peu poltron, placé là pour faire ressortir le héros de la pièce, une jeune fille indifférente et gaie, opposée à la sensible Mélite, forment les traits les plus saillants de cette comédie, dont le « genre sans exemple dans
1 Examen de M tfate .
* Ibid.
« aucune langue, » et dont l’originalité et le mérite, forçant les suffrages du public qui s’était montré d’abord peu empressé pour l’ouvrage d’un auteur inconnu *, obtinrent un tel succès et attirèrentune telle aflluence que les deux troupes de comédiens, réunies en ce moment à l’hôtel de Bourgogne, se séparèrent de nouveau; la troupe du Marais, fondant de brillantes espérances sur le nouvel auteur qui paraissait avec tant d’éclat, alla reprendre son ancien domicile*; et le vieux Hardy, toujours attaché à la troupe qu’avaient soutenue ses travaux , eut souvent occasion de reconnaître, du
* « Les irais premières représentations ensemble n’eurent pas tant d’aifluence que la moindre de celles qui suivirent dans le même hyver. » (Corneille, Êpitre dédicatoire de Milite, à M. de Liancourt.)
* Voyez l'Histoire de la ville de Paris, liv. XXIX. Autant qu’on en peut juger par les renseignements assez obscurs qui nous sont parvenus sur les théâtres de celle époque, il paraîtrait que les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, fidèles â l'héritage des Confrères et des Enfants de Sans-Soucy, jouaient habituellement la farce, et que les acteurs du théâtre du Marais s’étaient destinés plus spécialement à la comédie et à la tragédie. Mondory, le plus célèbre acteur tragique de ce temps, était chef de la troupe du Marais. Cependant le goût des spectacles réguliers, bannissant les farces, finit par mettre les deux troupes sur le même pied. Les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne furent souvent recrutés par des acteurs de la troupe du Marais, que les ordres du gouvernement y faisaient passer, probablement sur leur demande particulière. Malgré ces pertes qui l’affaiblissaient, la troupe du Marais se soutint jusqu’en 1673, qu’elle fut réunie à celle du Palais-Royal, troisième troupe formée sous les auspices du cardinal de Richelieu.
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moins au moment du partage, le mérite de son jeune rival *.
Quel était donc, dans le premier ouvrage de Corneille, ce mérite honoré d’un succès si éclatant? Une supériorité d’art et d’intrigue dont n’avait approché aucun de ses contemporains ; une sagesse de raison égale à la richesse de l’esprit ; enfin, la nouveauté d’une première lueur de goût, d’un premier effort vers la vérité. Ce style, qui nous paraît si peu naïf, était pourtant, comme le dit Corneille, celui de la conversation des honnêtes gens et de la galanterie. Le dialogue de Mélile devait paraître simple et naturel auprès de celui de Sylvie *, « tant récité, dit Fonlenelle, par nos pères « et nos mères à la bavette®, » et qui se compose en entier de quarante ou cinquante distiques du genre de ceux-ci :