PHILÉMON
Arrête, mon soleil : quoi ! ma longue poursuite
Ne pourra m’obtenir le bien de te parler ?
SYLVIE
C’est en vain que tu veux interrompre ma fuite;
Si je suis un soleil, je dois toujours aller.
J II paraîtrait qu’indépendamment des trois écus par ouvrage, son traité l’associait aux gains de la troupe. Eu recevant sa part du profit des représentations de Milite, il disait ordinairement : bonne farce, peut-être pour marquer qu’il ne lui reconnaissait que ce genre de bonté.
* Pastorale de Mairet.
3 Histoire du Théâtre français , p. 80,
PBILÉHON.
Tu peux bien pour le moins, avant ma sépulture,
D’un baiser seulement ma douleur apaiser.
SYLVIE
Sans perdre en même temps l’une ou l’autre nature,
Les glaces et les feux ne sauraient se baiser.
PBILÉMON.
Oh cœur ! mais bien rocher, toujours couvert d’orage,
Où mon âme se perd avec trop de rigueur !
SYLVIE
On touche le rocher où l’on fait le naufrage;
Mais jamais ton amour ne m’a touché le cœur.
Quelque soin que prît Corneille de se conformer à ce
déplorable genre d’esprit, une raison plus droite se montrait à chaque instant, et comme malgré lui, dans son ouvrage. On apercevait aussi, dans le style de Milite, une sorte de fermeté que ne pouvaient connaître ces auteurs si fiers de la précipitation et de la négligence qu’ils apportaient à leurs œuvres de théâtre. Aucun n’y avait encore fait entendre ce ton d’une élévation modérée qui soutient les personnages à la hauteur d’une condition honnête, dans un milieu également éloigné de la bassesse et d’une pompe ridicule Enfin,
* Le tutoiement qui choque tant Voltaire, et qu’on retrouve dans toutes les premières comédies de Corneille, n’était probablement point alors contraire à la bienséance, et marquait beaucoup
sa^uf dans cette bizarre peinture de la folie païenne d’Éraste *, ornement postiche et obligé, Corneille avait atteint, sinon la vérité réelle et complète , du moins une sorte de vérité relative, dont personne ne s’était
moins l'intimité de deux amants, qu'une sorte de familiarité qu'on se permettait avec les gens envers qui on ne se croyait pas obligé à garder si exactement les formes. Aussi est-il plus fréquent dans ta bouche des femmes que dans celle des hommes, et parait être un des signes de la supériorité que prend une femme sur l’amant qu'elle se croit acquis. Dans Cinna, Emilie interroge en le tutoyant Cinna qui ne la tutoie pas. Dans la Veuve, une des premières comédies de Corneille, Clarice tutoie Philiste, qui, loin de se croire des droits sur elle, n’a pas même encore osé lui déclarer son amour, et conserve avec elle le ton du plus profond respect. Il nous apprend qu’elle est d’un rang supérieur au sien, et c’est probablement la cause de celte familiarité. Dans la même pièce, Chrysanlhe, une femme âgée, tutoie Géron, espèce d’homme d’affaires, qui ne lui répond jamais queuotw. Nous avons encore vu des femmes âgées tutoyer leurs gens. Fontenelle ne réprouve le tutoiement dans les pièces de Corneille, que comme contraire à la politesse. (Voyez Vie de Corneille, p. 93.)
i On trouve dans toutes les comédies du temps ce même langage du paganisme, attribué à des personnes tout à fait modernes. Ainsi, dans la comédie de ThuiUeries, ouvrage des cinq auteurs, dont l’intrigue se passe effectivement dans le jardin des Tuileries, les amants nous apprennent qu’ils se sont vus dans le temple, où ils allaient adoter les Dieux, etAglante, l’amoureux, raconte qu’un ermite qu’il a consulté pour savoir s’il lui était permis do se marier sans amour, lui a parlé de l’amour comme du maître des Dieux, et l’a menacé de leur courroux s’il s’approchait de ses autels avec irrévérence. En même temps l’oncle, que cette décision contrarie, appelle ironiquement l’ermite ce vénérable père, et se moque de son neveu, de ce qu’il peut
Au retour d’Italie, être encor scrupuleux.
avisé avant lui. Au lieu de ligures naturellement * vivantes et animées, il ne cherchait encore à représenter que les figures artificielles de la société de son temps} mais il avait senti la nécessité de prendre un modèle, et tandis que ses contemporains ne savaient pas plus imiter qu’inventer, il s’était du moins efforcé de copier quelques traits du monde placé sous ses yeux.
De ces mérites, la plupart négatifs et les seuls par lesquels on puisse expliquer aujourd'hui les premiers succès de Corneille, quelques-uns lui furent révélés par la critique. Venu à Paris « pour voir le succès de « Milite, » ce fut alors qu’il apprit a qu’elle n’étoit pas a dans les vingt-quatre heures : c’éloit, dit-il, l’unique « règle que l’on connût dans ce temps-là1; » encore les auteurs n’y mettaient-ils aucune importance; ce reproche d’irrégularité ne suffisait pas d’ailleurs pour les consoler du succès de Milite ; ils lui reprochèrent le défaut d’événements, un style trop naturel: a, J’en- « tendis, dit-il lui-même, que ceux du métier la blâ- « moient de peu d’effets et de ce que le style en étoit trop a familier.» Heureusemen t pour le goût, Corneille était déjà engagé dans sa cause. L’amour-propre venait chez lui au secours de la raison. Sa fermeté dans la défense delà vérité s’appuyait avec complaisance sur le succès de
1 Examen de Clitandre.
son ouvrage. « Pour me justifier, dit-il, par une espèce « de bravade, et montrer que ce genre de pièces avoit « les mêmes beautés de théâtre, j’entrepris d'en faire « une régulière, c’est-à-dire dans les vingt-quatre « heures, pleine d’incidents et d’un style plus élevé, « mais qui ne vaudroit rien du tout. En quoi je réussis a parfaitement1. »
Si le seul objet de Corneille, dans la composition de Clitandre, eût vraiment été de rendre le triomphe du bon goût plus éclatant par l’étalage du mauvais, jamais auteur ne se serait si pleinement sacrifié pour la cause publique. Une partie carrée de deux couples réunis par hasard, au même lieu et au même moment, par un double projet d’assassinat ; ces projets détruits l’un par l’autre; un homme qui veut violer une fille sur le théâtre, et cette fille qui se défend en lui crevant un œil avec son aiguille à tête; des combats, des travestissements, une tempête, des archers, une prison, etc., voilà ce que Corneille a laborieusement combiné, pour en composer, dans Clitandre, un drame monstrueux, digne du public auquel il voulait plaire; car il est difficile de supposer que Corneille ait uniquement songé à l’instruire. Peut-être lui-même le croyait-il trente ans après, lorsqu’il écrivit l’examen de cet ouvrage qu’il dédaignait alors de si bonne foi : nos
• Examen de Clitandre.
CORNEILf.E.
sentiments présents modifient singulièrement le souvenir de nos sentiments passés, et l’un des' plus communs effets de l'évidence, quand nous en avons été une fois frappés, c’est de nous persuader que nous l’avons toujours reconnue : mais à l’époque où parut Clitandre, se juger et se sacrifier ainsi soi-même était au-dessus du goût de l’auteur de Mélite, et au-dessus du courage d’un amour-propre si sensible aux critiques qu’on avait faites de son ouvrage. Dans sa Préface écrite en 1632, au moment de l’impression de Clitandre, Corneille reconnaît l’obscurité qui résulte de celte multiplicité d’événements et de la brièveté des récits j mais il se vante a d’avoir mieux aimé divertir les yeux qu’im- « portuner les oreilles, » en mettant en scène « ce que « les anciens auroient mis en récit; » et il se félicite, en adoptant les règles, « d’en avoir pris les beautés, « sans tomber dans les incommodités que les Grecs et « les Latins, qui les ont suivies, n’ont su d’ordinaire, « ou du moins n’ont osé éviter. » Sa hauteur, en se défendant, n’cst point l’orgueil d’un homme capable de se passer des suffrages du public, mais la confiance d’un auteur certain de les obtenir, quelques moyens qu’il prenne pour les demander: « Que si j’ai renfermé o cette pièce, dit-il, dans la règle d’un jour, ce n’est o pas que je me repente de n’y avoir pas mis Mélite,
« ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant, o Aujourd’hui quelques-uns adorent cette règle, beau-
« coup la méprisent; pour moi, j’ai voulu seulement « montrer que, si je m’en éloigne, ce n'est pas faute de a la connoître ». » Mais il voulait se montrer égal en connaissances aux poètes de son temps , et supérieur dans la manière de les employer, a Que si l’on « remarque, dit-il, des concurrences dans mes vers, t< qu’on ne les prenne pas pour des larcins : je n’y en a ai point laissé que j’aie connues; et j’ai toujours cru a que, pour belle que fût une pensée, tomber en e soupçon de la tenir d’un autre, c’est l’acheter plus a qu’elle ne vaut; de sorte qu’en l’état que je donne « cette pièce au public, je pense n’avoir rien de com- « mun avec la plupart des écrivains modernes, qu’un « peu de vanité que je témoigne ici *. »
.Corneille, dans la composition de Clilandre, n’avait pas tout-à-fait renoncé à cette vanité; le plaisir de se montrer au-dessus de ses rivaux, même dans le genre qu’il méprisait, l’avait sans douté excité à n’y point laisser de défauts « qu’il connût , » si ce n’est . ceux du genre même , qu’il ne pouvait mieux décrier qu’en y déployant assez de talent pour prouver que, si la pièce était mauvaise, ce n’était pas la faute du poète. Il prit soin d’indiquer lui-même les défauts qu’il avait évités : ainsi il explique, dans sa Préface, pourquoi il
i Préface de Clitandre.
* Ibid.
n’a pas déterminé le lieu de la scène : « Je laisse , ditu il, le lieu de ina scène au choix du lecteur, bien qu’il a no me coûtât ici qu’à nommer. Si mon sujet est véri- « table, j’ai raison de le taire; si c'est une fiction, « quelle apparence, pour suivre je ne sais quelle cho- « rographic, de donner un soufflet à l’bistoire, d’attriu buer à un pays des princes imaginaires, et d’en « rapporter des aventures qui ne se lisent point dans « les chroniques de leur royaume? » Dans scs dérèglements même, Corneille laissait ainsi percer un bon sens tout à fait nouveau parmi ses contemporains, et dont ils n’étaient pas eucore en état de profiter.
Après cette saillie d’humeur et d’amour-propre qui lui fit écrire Clit’andre, Corneille ne laissa plus, si ce n’est à son insu, le goût de son temps dominer seul et despotiquement dans ses ouvrages; il se confia de préférence et à ses propres réflexions et à l’expérience qu’il acquérait journellement des effets du théâtre. Cependant l’heure du réveil de son génie n’a pas encore sonné; quelque temps encore, il cherchera péniblement sa route au milieu des ténèbres qui l’environnent; mais chaque effort y jette un rayon de lumière, chaque pas est un progrès. Déjà un sentiment naturel de réserve avait écarté des ouvrages de Corneille cet excès de licence à peine aperçu par ses contemporains; car une tentative de viol sans exécution*
• Dans Clilandre .
ne peut être regardée comme une indécence sur un théâtre où l’on voyait une femme recevoir son amant dans son lit, en lui recommandant seulement d’être sage. Il est vrai qu’après cette recommandation on avait soin de baisser la toile. Si l’usage du temps avait entraîné Corneille, dans Clitandre, à une scène un peu libre, et dans Mélite, à quelques plaisanteries un peu vives, elles tenaient si peu au fond du sujet qu'à l’impression il les retrancha sans peine, et depuis il n’eut plus rien à retrancher. 11 avait composé aussi, dans sa première jeunesse, quelques poésies un peu gaies, qui n’ont jamais été insérées dans ses œuvres. Et en même temps qu’il bannissait du théâtre ces manifestations étranges d’un amour illégitime ou peu contenu, il commençait à ramener, dans le langage de l’amour lionne te, un peu plus de vérité, et à le séparer du jargon de la galanterie. Dans la Veuve , une mère, s’informant des progrès que fait sa fille dans le cœur d’un jeune homme qu’elle veut lui faire épouser, s’inquiète du ton de scs déclarations, qui mettent à contribution tous les dieux de l’Olympe :
Ses yeux, à son avis, sont autant de soleils,
L’enflure de son sein un double petit inonde :
C’est le seul ornement de la machine ronde.
L’Amour à ses regards allume son flambeau,
Et souvent pour la voir il ôte son bandeau. t
Diane n’eut jamais une si belle taille;
IGO
Auprès d’elle Vénus ne seroit rien qui vaille :
Ce ne sont rien que lys et roses que son teint.
Ce ton paraît, à la mère inquiète, celui de la plaisanterie ; mais son agent la rassure :
C’est un homme tout neuf, que voulez-vous qu’il fasse ?
11 dit ce qu'il a lu . .
Corneille s’apercevait que c’était ailleurs que dans les livres, et même ailleurs que dans les poésies galantes de son temps, qu’il fallait chercher un langage capable de réveiller, dans l’ame de ses spectateurs, les sentiments qu’il voulait peindre. Dans la Galerie du Palais, deux jeunes gens , arrêtés devant une boutique de libraire, y raisonnent sur la comédie, et sur la manière dont on y traite l’amour :
Il n’en faut point douter, l’amour a des tendresses Que nous n’apprenons point qu’auprès de nos maîtresses;. Tant de sortes d’appas, de doux saisissements ,
• D’agréables langueurs et de ravissements,
Jusques où d'un bel œil peut s’étendre l’empire.
Et mille autres secrets que l’on ne saurait dire,
Quoique tous nos rimeurs en mettent par écrit,
Ne se surent jamais par un effort d’esprit,
Et je n’ai jamais vu de. cervelles bien faites Qui traitassent l’amour comme font les poètes :
C’est tout un autre jeu. Le style d’un sonnet
• Est fort extravagant dedans un cabinet;
Il y faut bien louer la beauté qu’on adore ,
Sans mépriser Vénus, sans médire de Florç ;
Sans que l’éclat des lys, des roses, d’un beau jour,
Ut
Ait rien à démêler avecque notre amour. .
O pauvre comédie i objet de tant de peines,
Si tu n’es qu’un portrait des actions humaines,
On te tire souvent sur un original A qui, pour dire vrai, tu ressembles fort mal.
Ce bon sens naturel, qui distinguait Corneille, produit quelquefois de singuliers effets par son mélange avec les fausses habitudes auxquelles le poète se laisse encore entraîner. Dans la Place Royale, sa cinquième comédie, une jeune fille, indignement traitée par l’homme qu’elle aime, et dont elle se croyait aimée, s’emporte contre lui, et comme cet amant perfide, qui veut la pousser à bout, lui présente insolemment un miroir pour qu’elle y voie les raisons de son indifférence, elle s’écrie :
S’il me dit mes défauts autant ou plus que toi,
Déloyal, pour le moins il n’en dit rien qu’à moi :
C’est dedans son cristal que je les étudie ;
Mais après il s’en tait, et moi j’y remédie ;
Il m’en donne un avis sans me les reprocher,
Et me les découvrant, il m’aide à les cacher.
A ce débordement d’esprit si mal placé, qui ne répondrait comme Alidor (c’est le nom de l’amant) :
Vous êtes en colère et vous dites des pointes I
Critique si juste qu’on a de la peine à concevoir que le bon sens qui l’a dictée au poète ne l'ait pas préservé de la mériter-, mais le premier progrès est d’apercevoir la
vérité; en accepter soi-même l’empire est le second, et le plus difficile.
Corneille faisait, dans la conduite de ses pièces, un progrès plus sûr et plus rapide. L’intrigue, disposée avec plus de soin et d'adresse, devient attachante pour la curiosité ; les personnages se présentent avec une physionomie marquée et qui les distingue les uns des autres. A la vérité, ces traits distinctifs tiennent plutôt à des bizarreries de l’imagination qu’à des dispositions naturelles et à des variétés réelles de caractère. C’est un Alidor qui veut quitter sa maîtresse parce que, trop parfaite et trop tendre, elle ne lui donne aucun sujet de plainte qui puisse l’aider à s’en détacher, et parce qu’il l’aime trop pour demeurer, près d’elle, maître de sa liberté. C’est une Célidie 1 qui se prend subitement de goût pour un nouveau venu, et qui, pour obéir à ce goût, s’excite elle-même à bannir le sentiment qui lui parle en faveur d’un amant fidèle, et à qui elle s’est promise. Ces divers caprices sont rendus quelquefois avec une sorte de vivacité qui en déguise un peu le ridicule. L’esprit augmente tous les jours chez Corneille, mais il n’a pas encore trouvé le légitime et grand emploi de ses forces croissantes ; au lieu de s’attacher à l’observation de la nature, source inépuisable, il se consume en efforts pour faire valoir le
• La Galerie du Palait.
fonds stérile qu’il a choisi ; chaque jour il acquiert plus d’industrie, mais son art demeure à peu près au même point; et Corneille n’est encore parvenu qu’à montrer ce qu’il peut faire dans un genre où personne ne peut rien faire de bon.
Six ouvrages1, fruils de ses premiers travaux, avaient commencé sa fortune et établi sa réputation. Les bienfaits du cardinal de Richelieu n’avaient pas négligé un talent déjà célèbre, et Corneille partageait avec Colletet et Bois-Robert l’honneur de travailler, sous les ordres, sous les yeux et sous la direction de Son Éminence , à ces pièces qu’enfantaient laborieusement les volontés d’un ministre et le génie de cinq auteurs*. Loué de ses concurrents dans la carrière du théâtre, Corneille n’était encore à leurs yeux qu’un des copartageants de cette gloire littéraire qui leur était commune à tous; tranquilles dans la possession du mauvais goût, ils étaient loin de prévoir la révolution qui allait renverser son empire et le leur.
Ce ne fut pas Corneille qui annonça cette révolution, il est difficile de deviner aujourd’hui quel heureux .
> Mélite, 1620; Clitandre, 1632; la Veuve, 1633; la Galerie du Palais, 1634; la Suivante, même année; la Place Royale, 1633.
* Ces cinq auteurs étaient L’Étoile, Colletet, Bois-Robert, Rotrou et Corneille, lequel était, selon Voltaire, «assez subordonné aux autres, qui l'emportoient sur lui par la fortune ou par la faveur », et probablement plus dociles dans un travail oü il fallait se bien garder de porter de l’originalité et de l’indépendance.
hasard dicta à Mai rot sa Sophonisbe, la seule de ses pièces où il se soit un peu élevé au-dessus de son tempç. Celle-là même n’apprit rien à son auteur, pour qui elle n’était qu’une bonne fortune; mais il est perrnisde croire qu’elle révéla à Corneille son génie. En 1633 parut Sophonisbe. Corneille, connu seulement comme poète comique1, ne se connaissant pas lui-même sous un autre aspect, incapablede voir la tragédie dans cet amas d 'inventions puériles et bizarres qu’il avait, comme malgré lui, imitées dans Clilandre, Corneille apprend tout-à-coup qu’il peut exister une autre tragédie; au milieu de la trivialité comique à laquelle Mairet n’a su soustraire ni son intrigue, ni le ton de ses personnages. Corneille aperçoit de grands intérêts traites, quelques sentiments peints avec assez de force : la corde sensible a été touchée ; scs belles et natives facultés, placées bien audessus du cercle où le retenaient scs habitudes, s’éveillent et demandent à se déployer; c’est hors de ce cercle étroit qu’il ira désormais chercher les sujets de scs tableaux yi 1 tourne ses regards vers l’antiquité ; Sénèque se présente, et en 1635 paraît Médée.
Souverains protecteurs des lois de l’hyménée.
Dieux garants de la foi que Jason m’a donnée !
Vous qu’il prit à témoin d’une immortelle ardeur,
Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur ! s
• Mairet lui adresse, sur sa Veuve, des vers dont le titre est : A Monsieur Corneille, poète comique.
* Entrée de Médée dans la IV” scène du l«r acte.
« Voilà, dit Voltaire, des vers qui annoncent Corneille '. » Ils annonçaient la tragédie; elle avait enfin apparu à Corneille, et ses traits, bien qu’encore grossièrement ébauchés, ne se peuvent plus méconnaître.
Ni l’amour ridicule du vieil Égée, ni le désir puéril que montre Creüse de posséder la robe de Médée, ni le style trop souvent ignoble de ce temps, ni enfin le défaut d’art qui se fait sentir dans toute la pièce, ne rebuteront de la lecture de Médée ceux qui auront eu le courage de s’y préparer par une légère connaissance du théâtre de cette époque. Il semble, en arrivant là, t qu’après avoir erré sans but, sans boussole et sans espoir, on débarque enfin sur une plage ferme, d'où l’on aperçoit, dans le lointain, des terres fécondes. L’imagination et la réflexion apparaissent, \ appliquées enfin à des objets dignes d’elles ; des sentiments importants prennent la place des jeux puérils de l’esprit, et déjà Corneille montre comment il saura les exprimer. Déjà l’on voit dans le moi de Médée, supérieur au Medea superest de Sénèque, cette concision énergique à laquelle il saura réduire l’expression des sentiments les plus fiers et les plus sublimes. Dans ces vers, qu’il ne doit pas au tragique latin :
Me peui-il bien quitter après tant de bienfaits ?
M’ose-t-il bien quitter après tant de forfaits ?
t Commentaires.
on pressent combien de force et de profondeur il saura renfermer dans les tours les plus simples; enfin, dans la scène où Médée discute avec Créon les raisons qu’il peut avoir pour la chasser de ses États, on reconnaît cette raison puissante et grave, si étrangère à la poésie de ce temps, et qui mérita à Corneille cet éloge du poêle anglais Waller : « Les autres font bien des vers ; mais Corneille est le seul qui sache penser » C’est déjà cette dialectique pressante et serrée, que le souvenir des études de son premier état, autant peut-être que l’esprit de son temps, fit trop souvent dégénérer en Bubtilités, mais qui, lorsqu’elle frappe à plein, porte des coups irrésistibles.
11 importe peu de savoir ce que, dans Médée, Corneille a ou n’a pas emprunté de Sénèque ; ce n’étaient pas les modèles qui, depuis cent ans, manquaient à ses prédécesseurs et à ses contemporains. C’était dans une traduction de VAgamemnon de ce même Sénèque*, que, moins de cinquante ans auparavant, Clytemnestre appelait Electre babouine; c’était ce vers de la Sophonisbe du Trissin :
Ë rimirando lui, penso a me stesso *,
i Œuvres de Saint-Êvremond, Lettre à Corneille.
* Par Rolland Brisset, 1389.
* « En le considérant, je pense à moi-même ». Ce fut k la prise de Carthage et non de Cirlha, comme l’ont supposé, d’après Le Trissin, les auteurs des diverses Sophonisbes françaises, que Scipioa récita
que, dans le même temp3, en 1583, Claude Mermet traduisait ainsi :
En voyant sa ruine et perte non pareille,
Bien m’advise qu’autant m’en peut pendre à l’oreille.
Élever à la hauteur des sentiments nobles, des grands intérêts et des grandes pensées, une langue poétique qui n'avait jamais eu à exprimer que des sentiments tendres ou naïfs, et des idées ingénieuses ou délicates, c’était ce qu’avait commencé Ronsard dans la poésie en général; c’est ce que Corneille fit le premier dans la poésie dramatique, qui, regardée comme une représentation plus exacte de la nature, ne l’imitait que dans les formes grossières par lesquelles elle se manifestait souvent au sein de mœurs où manquaient encore la délicatesse et le sentiment des convenances. Il était fort indifférent que le fond de telle ou telle pensée appartînt à Corneille ou à Sénèque ; mais il était essentiel qu’une pensée, quel que fût son premier inventeur, ne fût pas dépouillée de toute noblesse et de toute gravité, par des expressions dont le sens ne pouvait offrir que des images ridicules *; il fallait que des
le vers d’Homère qui exprime celte pensée d’une manière un peu différente de celle que lui prête Claude Mermet.
• Dans la Sylvie de Mairet , un prince désespéré de la mort de sa maîtresse, qu’il déplore sur le ton le plus tragique, parle de son cœur,
Où l’Amour avoil fait son plus baau rabinat.
détails d’une familiarité puérile ' ne vinssent pas occuper une scène destinée à traiter de grands intérêts; il fallait que le langage de personnages élevés dans des habitudes nobles, et soutenus par de grandes passions ou par des desseins importants, ne fût pas celui de la plus basse multitude dans les accès de sa plus grossière colère * ; il fallait en un mot , et par la propriété, et par la précision, et par la convenance des termes, établir, entre le ton et le sujet, une harmonie jusqu’alors parfaitement ignorée. C’est ce que ni Sénèque, ni aucun autre poète ne pouvait apprendre à Corneille. Son génie seul l’éleva à la hauteur des grandes choses, et il les montra comme il les avait conçues, dans toute leur grandeur. ^
« Après Médée, dit Fontcnelle, Corneille retomba « dans la comédie ; et si j’ose dire ce que j’en pense,
« la chute- fut grande ». » Je ne parlerai donc pas de
> Dans la Didon île Scudéry, 1636, après qu’Énée et Didon, forcés par l’orage de- se retirer dans une grotte, s’y sont donné des preuves de leur mutuel amour, Énée sort sur le théâtre, pour voir le temps qu'il fait, et dit à la reine, demeurée dans la grotte :
Madame, il ne pleut plus ; votre majesté sorte.
Alors, comme elle le prie de monter sur le rocher pour appeler sa sueur et sa suite, il se met à crier:
Holà ! hi ! L'on répond ; la voix est déjà proche.
Holà ! hi ! La voicy.
* Siphax, dans la Sophonisbe de Mairet, appelle sa femme impudente, effrontée. Il est vrai qu’elle le mérite bien.
* Vie de Corneille, t III, p. 94.
l’Illusion comique, dernier ouvrage de ce qu’on peut appeler la jeunesse de Corneille, et dans lequel, en prenant congé de ce goût bizarre qu’il devait bientôt anéantir, il s’y est laissé aller avec un abandon qu’on soupçonnerait presque de négligence si le désir du succès avait jamais laissé Corneille négligent. C’est la seule de ses pièces où il ait introduit le Matamore , ce principal personnage de la plupart des comédies de ce temps , emprunté de l’espagnol , comme son nom [Capitan mata-Moros, capitaine tue-Mores), et dont le comique consiste dans le récit des plus extravagantes prouesses, interrompu à chaque instant par les preuves de la plus insigne poltronnerie. Les conquêtes amoureuses du Matamore vont de pair avec ses exploits guerriers ; celui de Corneille a causé une fois le retard du jour ; on cherchait partout l’Aurore qui était, dit-il : . .
Au milieu de ma chambre à m’offrir ses beautés.
Et Scarron en a montré un qui , dans un moment
d’humeur, avait
Roué la fortune.
Écorché le hasard et brûlé le malheur.
Depuis Médée, de tels écarts n’étaient plus permis à Corneille j et l'Illusion comique ne mériterait pas qu’on en fît mention si, par une bizarrerie remarquable, la date de sa première représentation 1 ne donnait le droit
* Eu 1633.
de penser qu’au moment même où il s’égarait encore * de la sorte, Corneille s’occupait déjà du Cid.
Le génie de Corneille avait enfin reconnu sa route ; mais timide et modeste presque jusqu’à l’humilité, quoiqu’il eût le sentiment de sa grandeur, il n’osait encore compter sur lui-môme et sur lui seul. Pour hasarder des beautés nouvelles, il avait besoin, non d’un guide qui le dirigeât, mais d’une autorité sur laquelle il pût s’appuyer; et c’était dans des imitations qu’il cherchait, non un secours pour ses forces, mais un gage de scs succès. La cour avait mis à lu mode l’étude de la langue et de la littérature espagnoles, et les gens de goût y avaient découvert des beautés dont nous étions encore bien loin d’approcher. M. de Châlon, qui avait été secrétaire des commandements de la reinemère, Marie de Médicis, s’était, dans sa vieillesse, retiré à Rouen : «Corneille, flatté du succès de ses premières « pièces , le vint voir. — Monsieur, lui dit l’homme de cour, après l’avoir loué sur son esprit et sur ses talents, « le genre de comique que vous embrassez ne « peut vous procurer qu’une gloire passagère; vous « trouverez, dans les Espagnols, des sujets qui, traités « dans notre goût par des mains comme les vôtres,
« produiront de grands effets ; apprenez leur langue ;
« elle est aisée : je m’offre de vous montrer ce que j’en « sais; et jusqu’à ce que vous soyez en état de lire par « vous-même, de vous traduire quelques endroits de
• « Guillermo de Castro ». » Que Corneille ait dû à luimême ou à son vieil ami le choix du sujet du Cid, le Cid n’appartint bientôt qu’à lui seul.
Le succès du Cid * fait époque dans notre histoire dramatique ; il n’est pas nécessaire aujourd'hui d’en expliquer l’éclat, a On ne connaissait point encore, « avant le Cid de Corneille, dit Voltaire, ce combat des « passions qui déchire le cœur, et devant lequel toutes « les autres beautés de l’art ne sont que des beautés « inanimées ». On ne connaissait sur le théâtre ni la passion, ni le devoir, ni la tendresse, ni la grandeur; et c’était l’ampur, c’était l’honneur, tels que les peut concevoir l’imagination la plus exaltée, qui, pour la première fois et soudainement, apparaissaient dans toute leur gloire devant un public pour qui l’honneur était la première vertu et l’ainour la première occupation de la vie. « L’enthousiasme alla jusqu’au trans-
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a port ; on ne pouvoit se lasser de la voir (cette pièce) ; « on n’entendoit autre chose dans les compagnies; « chacun en savoit quelque partie par cœur ; on la « faisoit apprendre aux enfants; et eu quelques parties « de la France, il étoit passé en proverbe de dire : Cela « est beau comme le Cid *. »
* Celle anecdote a été racontée par le P. Tournemine, un des régents de Corneille aux Jésuites de Rouen. (Voyez leo Recherches sur les Théâtres de la France, t. II, p. 157.)
» Pélisson, Histoire de l'Académie française, p. 186.
Entraînés d’abord dans le tourbillon général, étour- » dis du succès et réduits au silence, les rivaux de Corneille reprirent bientôt la respiration, et leur premier signe de vie fut un acte de résistance au torrent qui menaçait de les engloutir. L’instinct de la conservation réunit leurs efforts, et, si l’on en excepte le seul Rotrou, le soulèvement fut unanime. Un puissant auxiliaire se chargea d’en soutenir et d’en diriger les mouvements.
A la distance où nous sommes des événements, il est difficile d’assigner la cause qui engagea si violemment le cardinal de Richelieu dans cette lutte contre l’opinion. De tous les motifs qu’on a pu lui supposer, le moins probable est cette jalousie ridicule qu’on a voulu attribuer à un ministre contre le poète qu’il faisait travailler pour lui. L’amour-propre d’auteur de Richelieu était à coüp sûr très-susceptible, mais la vanité de grand seigneur devaity servir de contre-poids, et un poète premier ministre ne pouvait guère concevoir aucune idée de concurrence, ni par conséquent de jalousie, envers un poète qui n’était pas autre chose. Cette «(.vaste ambition» dont parle Fontenelle1, et qui savait si bien se réduire à la dimension des plus petits objets, était, selon toute apparence, l’ambition du pouvoir encore plus que celle de la gloire. Les suffrages de l’opinion perdent beaucoup de leur prix pour les
1 Vie de Corneille, p. 97. .
hommes de qui ne peuvent approcher ses censures ; et un ministre puissant est fort enclin à croire qu’être obéi, c'est être approuvé
Mais Corneille ignorait cet art si nécessaire de rendre l’obéissance flatteuse. «Le cardinal, à la fin de 1635, « un an avant les représentations du Cid, avait donné « dans le Palais-Cardinal, aujourd’hui le Palais-Roval, « la comédie des Thuilleries , dont il avoit arrangé a lui-même toutes les scènes. Corneille, plus docile « à son génie que souple aux volontés d’un premier « ministre, crut devoir changer quelque chose dans le <t troisième acte qui lui fut confié. Cette liberté esti- « mable fut envenimée par deux de ses confrères, « et déplut beaucoup au cardinal, qui lui dit qu'il fal- « loit avoir un esprit de suite. Il entendoit par esprit de « suite la soumission qui suit aveuglément les ordres « de ses supérieurs. ‘ » Quelque sens qu’on veuille attribuer à des paroles prononcées dans un moment d’humeur, la disposition qui les avait dictées ne devait pas être adoucie par un succès tel que celui du Cid, obtenu sans l’ordre du ministre. Il y a même lieu de croire qu’avant l’insolence de ce succès, Corneille avait vu accorder à ses associés des marques de préférence
« Voltaire, préface sur le Cid. Il ajoute que « cette anecdote était « fort connue chez les' derniers princes de la maison de Vendôme, * petits-fils de César de Vendôme, qui avait assisté à la représentation « de celte pièce du cardinal. >
qu’il n’avait pas alors recherchées; et, pour comble de tort, il semblait se vanter de ne les avoir pas obtenues.
Mon travail sans appui mo^b sur le théâtre.
Par d’illustres avis je n’éblouis personne.
Je ne dois qu’à moi seul toute ma renommée
Tels étaient les vers qu’il imprimait en 1636, entre JUédée et le Cid. Ce fut là sans doute une partie de son crime. Étonné qu’on pût se croire indépendant et indigné qu’on osât le déclarer, Richelieu se crut bravé. Les ennemis de Corneille, dit Voltaire, « ses rivaux de e gloire et de faveur, l’avoient peint comme un esprit « altier qui bravoit le premier ministre, et qui confon- « doit dans un mépris général leurs ouvrages et le goût « de celui qui les protégeoit. » Ils ne négligèrent pas celte occasion de satisfaire à leur jalousie en faisant valoir leur bassesse. Corneille vivant à Rouen, d’où il venait à Paris pour la représentation de ses pièces, n’avait à leur opposer que des succès qui devenaient des armes contre lui. Celui du Cid parut une insulte au ressentiment d’un protecteur négligé et irrité. Ce fut à ses yeux le triomphe d’un rebelle.
Toutes armes furent bonnes pour l’attaquer; Scu-
‘ Excuse à Ariste. On sait que cette pièce de vers souleva contre lui une foule d’ennemis. Elle fut souvent citée dans la querelle du Cid.
déry parut moins ridicule; on vit même dans Claveret 1 un digne et utile auxiliaire. Le cardinal faisait écrire par Bois-Robert à Mairet, qui avait loué la Veuve et se déclarait contre le Cid: a Son Éminence s’est fait lire a avec un plaisir extrême tout ce qui s’est fait sur le « sujet du Cid, et particulièrement une lettre qu’elle « a vue de vous.» Dans cette lettre, on appelait libelles les réponses de Corneille aux grossières injures de ses ennemis, et sans les avoir lues, Son Éminence, sur leurs répliques, « présu pposoit qu’il avoit été l’agresseur *. »
L’aigreur des ennemis de Corneille est facile à concevoir d’après l’humilité de leurs aveux. Scudéry commence ainsi son attaque contre le Cid : a II est de « certaines pièces comme de certains animaux qui sont « en la nature, qui, de loin, semblent des étoiles, et « qui, de près, ne sont que des vermisseaux»; puis il s’étonne que des beautés si fantastiques « aient abusé le savoir comme l’ignorance,, et la cour aussi bien que le bourgeois » ; et demandant grâce à ce public qu’il se met en devoir d’éclairer, il « conjure les honnêtes gens « de suspendre un peu leur jugement, de ne pas con-
1 Auteur inconnu de quelques ouvrages dramatiques et autres, mauvais même pour ce temps.
* Voyez la lettre de Bois-Robert à Mairet (préface sur le Cid, et dans le Recueil de s Dissertations sur Corneille et Racine , par l’abbé • Granet).
« damner sans les ouïr les Sophonisbe, les César ', les « Cléopâtre *, les Hercule1, les Marianne 4, les Cléoméa don *, et tant d’autres illustres héros qui les ont a charmés sur le théâtre. » Corneille eût pu, content de ce cri de détresse, pardonner à des ennemis qui, dès les premiers mots, se confessaient vaincus. Mais l’amour-propre a aussi son humilité ; il ne sait rien dédaigner. Singulier mélange de hauteur et de timidité, de vigueur d’imagination et de simplicité de jugement ! C’était seulement par ses succès que Corneille avait été instruit de ses talents; mais une fois averti, il avait été et il était resté pleinement convaincu : dès qu’il avait su que Corneille était un homme supérieur, il l’avait dit comme il le savait, 6ans imaginer que personne en put douter :
Je sais ce que je vaux, et crois ce qu’on m’en dit ;
dit-il lui-même dans l’Excuse à Ariste, et parlant de son génie :
Quittant souvent la terre en quittant la barrière,
Puis d’un vol élevé se cachant dans les deux,
11 rit du désespoir de tous ses envieux.
* De Scudéry.
* De Benscrade.
* De Rotrou.
4 De Tristan.
8 De Duryer. La plupart de ces pièces avaient été jouées la même année que le Cid, qui, à ce qu’il parait, ne fut représenté qu’à la fin de l’année.
Je pense toutefois n'avoir point de rivai A qui je fasse tort en le traitant d’égal.
En tombant sur cette âme pleine d’un tel sentiment d’elle-même, les premières critiques étonnèrent Corneille comme un affront fait à l’évidence ; elles l’inquiétèrent ensuite, et pour sa gloire, et pour cette opinion
qu’il s’en était formée; il eut peur d’avoir à douter de
ce qu’il avait regardé comme certain, et il lutta d’abord avec la hauteur de la certitude, ensuite avec la violence de la crainte.
C’est ici , c’est au moment où Corneille entre personnellement en scène pour faire tête à de si puissants ennemis, qu’il faut se faire une idée complète et de son caractère et de sa situation, pour juger sainement et de la nécessité des concessions, et du courage de la résistance. Corneille dépendait immédiatement du cardinal que, s’adressant à Scudéry, il appelle « votre maître et le. mien'. » Cette expression a choqué Voltaire; elle ne pouvait choquer les habitudes de Corneille. Dans un temps où les meilleurs gentilshommes se mettaient au service de gentilshommes un peu plus riches qu’eux *, où l’argent était le prix naturel de tous
1 Réponse aux observations sur le Cid. Le cardinal lui faisait une pension.
* Le cardinal de Retz, encore simple abbé de Gondi, voyageant en Italie avait à sa suite sept ou huit gentilshommes, dont quatre rhevaliers de Malte. (Mém. de Retz, T. I, p. 16 et 17.)
les services1, et la fortune une sorte de suzeraineté * qui rassemblait autour d’elle des vassaux prêts à lui rendre un hommage regardé comme légitime, pouvait-on s’étonner qu'un bourgeois de Rouen se regardât à peu près comme le domestique3, ou, si l’on veut, comme le sujet d’un ministre tout-puissant dont la libéralité était son appui et la bienveillance son espoir? Les lumières, aujourd’hui plus répandues et plus puissantes,
* Il paraît qu’indépendamment du prologue eu vers que les auteurs mettaient quelquefois à leurs pièces, la première représentation était précédée d’une sorte de prologue en prose où l’on nommait les auteurs. Le cardinal de Richelieu, désirant que Chapelain consentit à se faire nommer à sa place dans le prologue de la comédie des Thuilleries, « le fit prier de lui prêter son nom en « cette occasion, ajoutant qu’en récompense il lui prêterait sa « bourse dans quelqu’autre. » H faut croire, pour l’honneur du goût de Chapelain, qu’il se fit payer cher un service de ce genre.
* On ignorait absolument celte sorte de fierté qui maintient l’égalité des rapports dans l’inégalité des fortunes : « Je n’ai jamais été « touché d’avarice, dit l’abbé de Marolles, ni d’humeur à demander « chose quelconque, quoique les présents des personnes riches et « désintéressées m’eussent été agréables, parce qu’ils n’obligent « qu’à de pure3 civilités qui n’incommodent point, au lieu que les « présents des pauvres, ou même des égaux, en exigent de plus « grands de nous. » (Mémoires de Marolles, T. II, p. 143.)
* Domestique était le titre que prenaient alors tous ceux qui étaient attachés à des gens puissants. Pélisson flous parle de plusieurs académiciens domestiques du chancelier Seguier. (Histoire de Y Académie, p. 15S.) La Rocbepot, cousin-germain et ami intime de cet abbé de Gondi qui avait à sa suite quatre chevaliers de Malte (voyez la note de la page précédente), était domestique du duc d’Orléans. (Mém. de Retz, T. I, p. 21.) Il n’était pas impossible que Corneille eût, dans la maison du cardinal, le titre de quelque charge.
onl rehaussé le prix du mérite, et établi une plus juste proportion entre l’homme et les choses; l'honnête homme a appris à se juger d’après sa propre valeur, et à se respecter lui-même dans l’abaissement de sa fortune; il a compris qu’un bienfait ne pouvait l’asservir, et il a senti qu’il ne devait plus solliciter des bienfaits en retour desquels il n’avait à donner que sa reconnaissance, et non sa personne. Avertis par cet instinct de fierté délicate qu’a développé en nous l’éducation , et que la décence soutient dans ceux-là même qu’elle gouverne le moins, nous aurons à supporter, dans la vie de Corneille, beaucoup d’actions et de paroles contraires à nos idées et à nos habitudes ; nous passerons avec surprise de ses tragédies à ses épîtres dédicatoires ; nous rougirons de voir la même main,
La main qui crayonna
L’âme du grand Pompée et l’esprit de Cinna >,
se tendre, s’il est permis de le dire, pour solliciter des libéralités * qu’elle n’obtient pas toujours. Nous nous
1 Épître à Fouquet, imprimée h la tête d'Œdipe dans l’êd. de Voltaire; et t. X, p. 73 de l’éd. de 1738.
* Voyez son Épître de la Poésie à la Peinturé, oh il parle de îa libéralité comme d’une vertu exilée de la cour depuis si longtemps, qu'on en a même oublié le nom :
J’en fais souvent reproche à ce climat heureux ;
Je me plains aux plus grands comme aux plus généreux ;
Par trop m’en plaindre en vain je deviens ridicule ;
Ou l’on ne m’entend pas, ou bien l’on dissimule.
(ta Poésie à la Peinture, (. X, p. 81, éd. de 1758.)
demanderons si c’est le même homme qui a pu s’élever et s’abaisser ainsi tour à tour, et nous verrons que livré tantôt à son génie, tantôt à sa situation, ce n’est effectivement pas le même homme.
Considérez d’abord Corneille dans ses rapports sociaux: dénué de tout ce qui distingue un homme parmi ses égaux, il semble irrévocablement marqué pour demeurer confondu dans la foule ; sa tournure est commune1, sa conversation pesante, son langage incorrect *, sa timidité gauche, son jugement incertain, son
i « La première fois que je le vis, dit Vigneul Marville, je le pris pour un marchand de Rouen. » ( Mélanges d’Histoire et de Littéra- « turc, t. II, p. 167.) « M. Corneille, ditFontenelle,étoit assez grand « et assez plein, l’air fort simple et fort commun. » [Vie de Corneille, t. III, p. 124.) « Cependant il avoit, selon Fontenelle, le visage assez « agréable, un grand nez, la bouche belle, les yeux pleins de feu, la « physionomie vive, des traits fort marqués et propres à être trans- « mis h la postérité dans une médaille ou dans un buste. »
* « Un autre est simple et timide, d’une ennuyeuse conversation ;
« il prend un mot pour un autre Il ne sait pas réciter ses pièces
« ni lire son écriture. » (La Bruyère, des Jugements, t. Il, p. 8i.) « Sa conversation éloit si pesante qu’elle devenoit à charge dès « qu’elle duroit un peu. Il n’a jamais parlé bien correctement la « langue françoise. » (Vigneul Marville, t. II, p. 167-168.) « Sa pro- « nonciation n’étoit pas tout-à-fait nette ; il lisoit ses vers avec force, « mais sans grâce. Pour trouver le grand Corneille, il falloit le lire. » (Fontenelle, p. 125.) On disait qu’il ne fallait l’entendre qu’à l’hôtel de Bourgogne, et il le savait si bien qu’il disait lui-même :
F.t l’on peut rarement m’écouter sans ennuy,
Que quand je me produis par la bouche d’autrui.
(Jiillet d Pèlinon, t. X, p. 12*, édit, de 1758.)
inexpérience celle d’un enfant. S’il se trouve rapproché par force, ou par hasard, des gens que la naissance ou la fortune ont placés au-dessus de lui, il ne connaît pas bien la mesure de ses divers rapports avec eux, ou plutôt il ne connaît entre lui et eux qu’un seul rapport, celui du protégé au protecteur; il ne considère de leurs différents litres que celui qu’ils peuvent avoir à sa reconnaissance , et il placera ainsi Montauron 1 au niveau, si ce n’est au-dessus de Richelieu et de Mazarin. On pourra toujours déterminer, d’après la
1 Le partisan Montauron, à qui Corneille a dédié Cinna. Dans son épltre dédicatoire il le compare à Auguste, par la raison qu’Auguste ayant uni la clémence à la libéralité, M. de Montauron, libéral comme Auguste, devait, comme lui, réunir les deux vertus. Ce qu’il y a d’assez singulier, c’est que, dans plusieurs des éditions où se trouve -cette épître, les épithètes de libéral, généreux, adressées à M. de Montauron, sont écrites en caractères particuliers, apparemment comme on écrit en gros caractères le Monseigneur ou Votre Altesse, pour désigner le titre de M. de Montauron à cette espèce d’hommage. On assure que la dédicace de Cinna avait valu à Corneille mille pistoles. On ajoute qu’il avait dû d’abord dédier cette pièce au cardinal Mazarin ; mais qu’il préféra M. de Montauron, qui payait mieux. Quelque accoutumé que l’on fût alors à l’enflure du style de la louange, on ne put pardonner à Corneille son épître : les éloges de ce genre, et accordés à ce prix, reçurent dès ce moment le nom d’épltres à la Montauron. Voyez le Parnasse réformé, article XI du règlement : « Supprimons tous les panégy- « riques à la Montauron, etc. »
Ce Montauron s’étant ruiné, Scarron disait .*
Ce n’cst que maroquin perdu Que les livres que l’on dédie.
Depuis que Montauron mendie.
nature des hommages que rendra Corneille, le degré de la récompense qu’il en aura reçue, et l’excès de ses éloges ne prouvera jamais que l’excès de sa reconnaissance. Rien, dans ces éloges, ne paraît répugner en lui à des sentiments qu’il n’a pas élevés au-dessus de sa situation; il n’est, dans la plupart de ses actions, que ce qu’a voulu la fortune.
« Laissez-le s’élever par la composition ; il n’est pas o au-dessous d’Auguste, de Pompée, dé Nicoinède , « d’Héraclius; il est roi, et un grand roi; il est poli- « tique; il est philosophe '. » Il a passé dans une sphère nouvelle; un autre horizon s’est ouvert devant lui; il est sorti de cette situation étroite qui enchaînait son imagination aux intérêts d’une fortune inférieure à ses facultés; il a compris tout ce que devaient imposer à des âmes généreuses une existence importante , une destinée élevée, la possibilité et l’espérance delà gloire; et c’est avec toute lu force de la conviction qu’il a tracé à ses héros des devoirs qu’on ne l’avait pas accoutumé à attacher à l’humble existence sociale de Pierre Corneille *.
Cependant, il est un point sur lequel cette existence l’élève au-dessus du vulgaire : ses ouvrages sont sortis
i Caraclires de La Bruyère, T. II. p. 8*.
« « Il prête à ses vieux héros tout ce qu'il a de noble dans I’imat gi nation ; et vous diriez qu’il se défend l’usage de son propre « bien, comme s’il nï-lait pas digne de s'en servir» (Œuvres de Saint-Evremnd, T. 111, p. 246.)
de l'obscurité à laquelle est vouée sa vie; il a acquis, par sa renommée littéraire, une importance publique ; dès lors cette renommée devient pour lui un objet de devoir; c’est dans ses ouvrages qu’il sc respecte ; là s’attache, non-seulement l’honneur de son génie, mais celui de son caractère; il croirait s’avilir s’il ne reconnaissait pas leur mérite avec la franchise et la hauteur d’un homme chargé de les défendre, et s’il consentait à se mettre au-dessous du rang où ils l'ont placé. « Il n’a a pas tenu à vous, dit-il àScudéry, que, du premier « lieu où beaucoup d’honnêtes gens me placent, je ne « sois descendu au-dessous de Claverct.... Certes, on a me blàmcroit avec justice si je vous voulois mal pour « une chose qui a été l’accomplissement de ma gloire, « et dont le Cid a reçu cet avantage que, de tant de « poèmes qui ont paru jusqu’à présent, il a été le seul « dont l 'éclat ait obligé l’envie à prendre la plume 1
Cependant, même quand il se défend si fièrement, Corneille ne sort pas, sur ce qui regarde l’homme et non le poète, des idées et des habitudes ordinaires de sa conduite. Il y a évidemment pour lui deux espèces d’honneur bien distinctes, qu’il lui paraît d’autant plus ridicule de confondre que l’une des deux n’est pas à son usage. L’homme qui, dans le Cid, avait porté si haut les devoirs que l’honneur impose aux braves *, ne se
i Réponse eux Observations de Scudéry.
» On avait élé obligé de retrancher comme dangereux, dans on
croyait point obligé de l’être, et regardant son courage en ce genre comme tout-à-fait étranger à la question, il répondait aux fanfaronnades de Scudéry1 : « Il n’est o pas question de savoir de combien vous êtes plus o noble ou plus vaillant que moi, pour juger de como bien le Cid est meilleur que ï Amant libéral \... Je ne « suis pas un homme d’éclaircissement; ainsi vous êtes « en sûreté de ce côté-là. » Corneille n’était plus alors ni le comte de Gormas, ni Rodrigue, mais un homme dont la gloire consistait à faire de beaux vers, et non à •se battre; capable de braver le mécontentement d’un ministre pour soutenir les vers qui le faisaient admirer de tous, et non de s’exposer à un coup d’épée pour établir une réputation de courage qui ne faisait rien à personne. 11 lui paraissait bizarre qu’une telle idée se mêlât à une discussion littéraire; il confondait dans le même mépris le défi de Scudéry et ses arguments, ne daignait pas plus répondre à l’un qu’aux autres, et ne
temps où on cherchait à éteindre l'usage des duels, ces vers du comte de Gormas à don Fernand qui cherche à le réconcilier avec don Diégue :
Les satisfactions n’apaisent point une ame ;
Qui les reçoit n’a rien ; qui les fait se diffame ;
Et de tous ces accords l’effet le plus commun
Est de déshonorer deux hommes au lieu d’un.
t Dans une lettre particulière où Scudéry lui avait fait une espèce de déG.
*Une des plus mauvaises comédies de Scudéry.
se croyait pas plus déshonoré pour être moins vaillant qu’un homme d’épée , qu’il ne pouvait l’être pour ne pas faire un métier qui n’était pas le. sien; tant il était convaincu que ce n’était pas à sa bravoure que s’attachait l’honneur de Corneille !
Cependant , le ton que prenaient ces disputes avait fait sentir au cardinal de Richelieu la nécessité de les arrêter; il jugea plus sûr, pour le succès de la cause qu’il favorisait, de s’en remettre à l’autorité d’un tribunal, plutôt qu’à cette espèce de combat en champ clos où la voix du peuple, qui, dans ce cas, était bien la « voix de Dieu, » ne paraissait pas disposée à prononcer en sa faveur. On imposa donc silence aux deux partis, en attendant le jugement de l’Académie qui, pour la seconde fois, se vit, malgré elle, investie des dangereux honneurs de l'autorité1. En vain alléguait-elle sa crainte bien fondée de rendre sa nouvelle existence odieuse par l’exercice d’un pouvoir qu’on ne voulait point reconnaître. Les plus sages de ses membres disaient : « qu’à peine la pouvoit-on souf- « frir, sur la simple imagination qu’on avoit qu’elle a prétendoit quelqu’empire sur notre langue ; que se- « roit-ce si elle témoignoit de l’affecter, et si elle entre- « prenoit de l’exercer sur un ouvrage qui avait con-
• C'était Scudéry qui avait écrit à l’Académie pour s’en remettre à son jugement, et le cardinal avait témoigné désirer qu’elle le prononçât. ( Histoire de l’Académie, par Pélisson, p. 489.)
« tenté le grand nombre et gagné l’approbation du « peuple1.» Le cardinal n’avait pas coutume de se laisser effrayer par de semblables raisons ; « elles lui pa- « roissoient peu importantes, » dit Pélisson. Mais l’Académie opposait ses statuts, d'après lesquels « elle ne « pouvoit juger un ouvrage que du consentement et à a la prière de l’auteur ; » et Corneille n'était pas disposé à lever cet obstacle. En vain Bois-Robert employait, à l’accomplissement des désirs de son maître, tous les efforts d’une amitié de cour ; en approchant de cette cour, Corneille avait appris du moins les formes qui déjouent la ruse : « il se tenoit, dit Pélisson, tou- « jours sur le compliment, et répondoit que cette oco cupation n'étoit pas digne de l’Académie ; qu’un lia belle qui ne méritoit point de réponse ne méritoit « pas son jugement; que la conséquence en seroitdau- « gereuse, parce qu’elle autoriseroit l'envie à importu- « ner ces Messieurs; et qu’aussitôt qu’il auroit paru « quelque chose de beau sur le théâtre , les moindres « poètes se croiroient bien fondés à faire un procès à « son auteur par-devant leur compagnie \ » C’étaient là d’invincibles motifs opposés aux instances réitérées de Bois-Robert, et la force de ces motifs, indépendante de toute considération personnelle, résistait à toutes les insinuations d’une prétendue amitié. Enfin, il fallut
> Histoire de l'Académie, par Pélisson, p. 190.
* Ibid., p. 192.
by Gc
que ces insinuations se changeassent en paroles positives ; il fallut énoncer formellement le désir d’un ministre qui ne désirait rien qu’il ne le voulût. Alors aussi il fallut bien entendre et répondre. Après que Corneille eut encore une fois répété ses réponses ordinaires, « il lui échappa, dit Pélisson, d’ajouter cclle- « ci : Messieurs de l’Académie peuvent faire ce qu’il a leur plaira; puisque vous m’écrivez que Monsei- « gneur seroit bien aise d’en voir leur jugement, et « que cela doit divertir Sou Éminence, je n’ai rien à « dire'. »
Corneille pouvait prendre ces derniers mots pour un. refus*; Richelieu devait les prendre pour un consentement. L’Académie résistait encore : l’autorité, poussée dans ses derniers retranchements, usa de ses dernières ressources : « Faites savoir à ces Messieurs que je lb a désire, et que je les aimerai comme ils m’aimerontfn Telles furent les dernières paroles qu’eut à prononcer le ministre; l’Académie, comme Corneille, jugea qu’elle n’avait plus rien à dire.
Elle obéit : mais le danger subsistait en obéissant; Richelieu avait voulu donner à son opinion des appuis,
1 Histoire de l’Académie, par Pélisson p. 193.
» Voj n, ilans l'é. li lion (Je Corneille donnée par Voltaire (in-8 Paris, I7!ü, 1. 1, p. 139), la préface qu’il ni l à la léle du Cid, après la mort du cardinal, cl où il nie formellement d’être « convenu de juges louchant son mérite », ce qu’il regarderait comme uue « tache honteuse à sa réputation ». ;P. 163.)
et non des contradicteurs: des apostilles violentes »/ mises par lui au travail de l’Académie, toujours présenté avec crainte et toujours reçu avec humeur, annonçaient l’aigreur de cet; esprit chaque jour plus irrité d'un genre d’opposition sur lequel il sentait, peut-être pour la première fois, que l’autorité n’avait aucune prise. Le travail était repris, et rapporté avec aussi peu de succès * : on y voulait la complaisance de la soumission, on n’y trouvait que celle de la reconnaissance. Plusieurs fois Richelieu s’emporta. « Dans « une des conférences qui eurent lieu à ce sujet chez « le cardinal , Cerisy, qui y avoit été appelé, s’étant, « sous quelque prétexte , excusé d’en être , M. Chape- « lain, dit Pélisson, voulut, à ce qu’il m’a dit, excuser « M. de Cerisy le plus doucement qu’il put;* mais il «' reconnut d’abord que cet homme ne vouloit pas être « contredit; car il le vit s’échauffer et se mettre en « action, jusque-là que, s’adressant à lui, il le prit et a le retint tout un temps par ses glands, comme on fait
1 < En un endroit où il est dit que la poésie serait aujourd'hui bien moins parfaite qu’elle n’est, sans les contestations qui se sont formées sur les ouvrages des plus célèbres auteurs du dernier temps, la Jérusalem, le Pastor fido; en cet endroit, il mit à la marge :
« L’applaudissement et le blasme du Cid n’est qu’entre les doctes * et les ignorants , au lieu que les contestations sur les autres deux « pièces ont été entre les gens d’esprit. » ( Histoire deV Académie, par Pélisson, p, 198.)
* Ce travail fut renvoyé trois fois par le cardinal ; Chapelain fut chargé de la quatrième et dernière rédaction.
« sans y penser quand on veut parler fortement à quelo qu’un et le convaincre de quelque chose *. » Mais l’emportement ne suffisait pas; le cardinal ne pouvait plus dire « Je veux, » et l’Académie ne voulait pas le sous-entendre. Enfin, la raison timide, mais persévérante, prévalut; et, après cinq mois de travail, parurent les Sentiments de l’Académie : « Je sais fort bien, dit « Pélisson, que le cardinal eût souhaité qu’on traitât « le Cid plus rudement, si on ne lui eût fait entendre a avec adresse qu’un juge ne devoit pas parler comme « une partie, et qu’autant qu’on témoigneroit de pas- « sion, autant perdroit-on d’autorité1. »
Le goût, plus éclairé par les progrès de la raison et par de grands modèles, n’a entièrement approuvé ni les censures, ni même tous les éloges de l’Académie* : ce n’était pas dans les idées d’une littérature mesurée sur les bienséances de la société qu’on pouvait apprendre à juger les chefs-d’œuvre d’un art essentiellement populaire, d’un art destiné à chercher, dans les
i Histoire de l’Académie, par Pélisson, p. 202. ^
* Ibid., p. 221.
* Par exemple, ceux qu'elle donne à ce vers de l'infante :
Ma plus douce espérance est d’e perdre l'espoir ;
qu’elle soutient comme beau contre la critique deScudéry, qui ne le trouvait pas loin du galimatias. L’bumeur éclairait le mauvais goût de Scudéry; le mauvais goût du temps égarait la justice de l’Académie.
sentiments naturels les plus profonds et les plus indépendants, ce que la société apprend à contenir et à cacher. Des écrivains accoutumés à débattre, d’après les règles, le mérite d’un sonnet, devaient sentir toutes r ces règles bouleversées lorsqu’il s’agissait de les appliquer aux plus impérieux mouvements du cœur humain; rien, dans leur littérature, ne leur avait révélé la vérité; rien, dans les anciens, ne leur fournissait des données sûres pour juger cette vérité nouvelle que Corneille avait su donner à la peinture des mœurs modernes : « Corneille, dit Boileau* a inventé un nouveau « genre de tragédies inconnu à Aristote *. Ne croyons « pas, dit Fontonelle, que le vrai soit victorieux dès o qu’il se montre ; il l’est à la fin, mais il lui faut du « temps pour soumettre les esprits*. » Les esprits résistent encore au vrai lorsque le sentiment l'a reconnu, et le raisonnement commence par embrouiller, avant de l’éclaircir, ce que le cœur a compris à la première vue. Les spectateurs que touchaient le plus les beautés du Cid, auraient pu être fort embarrassés à les justifier : pourvu qu’on leur accordât leur plaisir, ils consentaient volontiers à supposer qu’ils ne l’avaient pas eu dans les règles; c’était des règles au contraire que les académiciens avaient à s’occuper. On dut leur savoir gré d’admirer, comme membres du public, ce qu’en leur qualité
» Lettre à Perrault, t. V, p, 185, éd. de 1772.
s Vie de Corneille, dans les Œuvres de Fontenelle, t. 111, p. 57.
de juges on les croyait peut-être tenus de condamner. Obligés, par bienséance, de blâmer la première scène du cinquième acte, et cet aveu arraché à la passion :
Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix ;
ils ne purent cependant résister à la force entraînante du sentiment et de l'expression : «Cette scène, dirent- « ils, a toute l’imperfection qu’ellé sauroit avoir si l’on « considère la matière comme faisant une partie essen- « tielle de ce poème; mais, en récompense, en la consi « dérant à part et détachée du sujet, la passion qu’elle « contient nous semble fort bien touchée et fort bien « conduite, et les expressions dignes de beaucoup de « louanges. » Balzac qui, retiré à la campagne, n’avait pas participé à la délibération de l’Académie sur le Cid, écrivait à Scudéry qui lui avait envoyé ses Observations : « Considérez, Monsieur, que toute la France en- « tre en cause avec lui (l’auteur du Cid), et que peut- « être il n’v a pas un des juges dont vous êtes convenus a ensemble, qui n’ait lopé ce que vous désirez qu’il a condamne; de sorte que, quand vos argumens se- « roifent invincibles, et que votre adversaire y acquiesce ceroit, il auroit toujours de quoi se consoler glorieu-
« sement de la perte de son procès, et vous dire que « c’est quelque chose de plus d’avoir satisfait tout un te royaume que d’avoir fait une pièce régulière. .. Cela a étant, Monsieur, je ne doute pas que Messieurs de
CÜKNE1LLE.
« l’Académie ne se trouvent bien empêchés dans le a jugement de votre procès, et que, d’un côté, vos rai- « sons ne les ébranlent, et, de l’autre, l’approbation pu- « blique ne les retienne.»— le Cid, dit La Bruyère, est a l’un des plus beaux poèmes que l’on puisse faire ; et « l’une des meilleures critiques qui aient été faites sur « aucun sujet est celle du Cid *. »
Indépendamment de cette approbation formelle donnée à plusieurs parties de l’ouvrage, l’Académie
« convient que les savans mêmes doivent souffrir
« avec quelque indulgence les irrégularités d’un « ouvrage qui n’auroit pas le bonheur d’agréer si « fort au commun s’il n’avoit des grâces qui ne « sont pas communes...} que la naïveté et la véhé- « mence de ses passions, la force et la délicatesse de « plusieurs de ses pensées, et cet agrément inexpli- « cable qui se mêle dans tous ses défauts, lui ont acquis « un rang considérable entre les poèmes françois de « ce genre. »
C’était à Scudéry que s’adressaient les Sentiments de l’Académie , puisque ses Observations en faisaient le texte. Scudéry combla le ridicule en remerciant l’Académie. L’Académie, peu sensible à ce remercîment, lui fit faire, par son secrétaire, unê réponse dont le sens était : « qu’elle avoit eu pour principale intention de « tenir la balance droite, et de ne pas faire d’une chose
» Caractères, t. I, p. 113.
« sérieuse un compliment, ni une civilité; maisqu’a- « près cette intention, ellen’avoit pas eu de plus grand « soin que de s’exprimer avec modération, et de dire « scs raisons sans blesser personne; qu’elle se réjouis- « soit de la justice qu’il lui faisoit en la reconnoissant «juste; qu’elle se revanchcroit, à l’avenir, de son « équité, et qu’aux occasions où il lui seroit permis « d’ctre obligeante, il n'auroit rien à désirer d’elle1. »
Scudéry affecta peut-être de se montrer content; mais Corneille put croire qu’il avait le droit de se plaindre, et le jugement de Boileau a confirmé son opinion’. 11 se plaignit amèrement, tout en affectant l’indifférence, et rejeta sur l’Académie les reproches qu’il n’osait porter plus haut : «Elle procède contre moi, dit-il, avec tant de « violence, et elle employé une autorité si souveraine « pour me fermer la bouche’, etc., etc. » Mais en même temps, continuant par Bois-Robert sa correspondance avec le cardinal, Corneille recevait « les libéralités de « Monseigneur*,» et reconnaissait la sagesse du conseil que lui donnait Bois-Robert, de ne pas prolonger cette affaire, « vû les personnes qui s’en étoient mêlées, » bien que son projet eût été d’abord de répondre à l’Aca-
* Histoire de l’Académie, par Polisson, p. 200.
* L’Académie en corps a beau le censurer.
Le public révolté s’obstine à l’admirer.
[Satire IX, v. 233-23*.)
* Lettre particulière citée dans ['Histoire de l’Académie, p. 208.
* Sa pension que Bois-Robert lui faisait toucher.
démie, et de dédier cette réponse au cardinal. « Je suis, a disait-il, un peu plus de ce monde qu’Héliodore qui « aima mieux perdre son évêché que son livre..., et « j’aime mieux les bonnes grâces de mon maître que « toutes les réputations de la terre. » Et au même moment où il tenait ce langage, il dédiait le Cid à la duchesse d- Aiguillon, nièce du cardinal1, parlait du succès « universel » de cette pièce, succès qui avait passé « les « plus ambitieuses espérances » de l’auteur, et que justifiaient « les éloges » dont la duchesse a l’avait « honoré. »
Ici les idées se confondent , et l’on s’efforce en vain de se représenter nettement, dans cette étrange contestation, le personnage de Richelieu et celui de Corneille. Voilà le Cid établi, pour ainsi dire, dans la famille de son persécuteur ; on retrouvera bientôt l’auteur lui-mêjne dans la familiarité de ce protecteur qui n’a été qu’un moment son ennemi : l’épître dédicatoire d 'Horace, adressée au cardinal, prouve que Corneille lui lisait ses ouvrages, et peut-être cette précaution en assurait-elle l’approbation. L’orage paraît non pas apaisé, non pas oublié ; on dirait qu’il n’a jamais éclaté: et c’est ici qu'il faut placer, si nous voulons l’admettre, un fait de la vie de Corneille raconté parFontenelle, et qui prouverait, de la part du ministre, une bienveil-
« Alors Mniede Combalet. Voltaire assure que, sans elle, Corneille aurait été disgracié.
lance dont il aurait été difficile, pendant la querelle du Cid, de supposer le retour : « Corneille, dit Fontenelle, « se présenta un jour, plus triste et plus rêveur qu’à « l’ordinaire, devant le cardinal de Richelieu, qui lui « demanda s’il travailloit : il répondit qu’il étoit bien « éloigné de la tranquillité nécessaire pour la compote sition, et qu'il avoit la tête renversée par l’amour. Il « en fallut venir à un plus grand éclaircissement, et il « dit au cardinal qu’il aimoit passionnément une fille « du lieutenant-général d’Andely, en Normandie, et « qu’il ne pouvoit l’obtenir de son père. Le cardinal « voulut que ce père si difficile vînt à Paris ; il y arriva « tout tremblant d’un ordre si imprévu, et s’en retourna « bien contentd’en être quitte pour avoir donné sa fille a à un homme qui avoit tant de crédit1. »
Il est certain que Corneille épousa Marie de Lampérière, fille du lieutenant-général des Andelys; il est certain, comme le rapporte ensuite Fontenelle, que la nouvelle se répandit à Paris que, la nuit même de son mariage, il était mort d’une péripneumonie : des vers latins, faits par Ménage sur cette prétendue mort, nous en donnent à peu près la date, puisqu’ils le désignent comme l’auteur du Cid, d'Horace et de Cinna *. Un fait si singulier aurait besoin de s’appuyer sur une autorité
i Œuvres de Fontenelle; Vie de Corneille, t. III, p. 122.
* Cette pièce est intitulée : Pétri Cornelii Epicedium ; elle est précédée par ces mots de Ménage : Scripseram, cüm faliù nunciatum
moins douteuse que celle de Fontenelle, qui même ne l’affirme pas positivement, quoiqu’il le tienne, dit-il, de la famille 1 : cependant la singularité même de l’anecdote ne permet guère de croire qu’elle ait été inventée, ni que la famille de Corneille eût si parfaitement oublié, s’il ne l’avait pas oublié lui-même, le ressentiment d'un protecteur tel que le cardinal de Richelieu.
Cornelium, quo die uxorem duxerat, ex peripneumonid decesmse Yoici les vers qui nons eu donnent la date :
Donec Apollineo gaudebit tcena cothurno,
Ignés dicentur, pulchra Chimena, lui;
Quoi malè qui carptil, dicam ; dolor omnia promit ;
Carminit Iliaci nobile carpat opus.
Ilote, letlit eris ; leitis qui flumina potas Flava Tagi; nec lu, docte Balave, neges ;
Omnibus in terris per quos audita Chimena est :
Jamque ignés vario personat ore suos.
Nec tu, crudelis Medea, taceberis unquam;
Non Graid infcrior, non minor Ausonid.
Vos quoque, ter gemini, ifavortia pectora, fratres ,
Et te, Cinna ferox, fama loquelur anus.
( Ægidii Menagii Poemata, p. 30-32, 7' édit, de 1680.)
1 II se trompe au moins nécessairement sur la date, puisqu’il le rapporte à la première jeunesse de Corneille : <■ M. Corneille, encore fort jeune, dit-il, se présenta, etc. » Cinna avait paru en 1639, pro- . bablement vers la fin, Horace ayant paru la même année; il fallait qu’il se fût écoulé quelque temps depuis la représentation de Cinna: Corneille ne pouvait avoir alors moins de trente-quatre ans. Probablement Fontenelle, dans le vague des idées qui lui restaient sur cet événement, trouvait plus raisonnable de le placer à l’époque où la faveur de Corneille p’avait encore ét*é troublée par aucun nuage.
Les vers mêmes que fit Corneille après la mort du cardinal sembleraient indiquer des bienfaits plus imputants qu’une pension, en même temps qu’ils font connaître la rancune du poète à qui ces bienfaits seuls étaient capables d’imposer silence :
Qu’on parle mal ou bien du fameux Cardinal,
Ma prose ni mes vers n’en diront jamais rien :
Il m’a fait trop de bien pour en dire du mal ;
Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien ».
Il était assez simple que le poète se souvînt de ce qu’avait oublié le ministre; Corneille avait cru difficilement à la sincérité d’une réconciliation qui, de sa part, n’était pas complète; avant la représentation des Horaces, il écrivait à un de ses amis : «Horace fut con- « damné par les duumvirs, mais il fut absous par le « peuple*.» Ferme sous les armes, Corneille attendait l’ennemi; rien ne parut; l’éclat de la vérité avait imposé silence à l’envie; elle n’osa espérer de ranimer, avec le même avantage, une guerre dont il avait été plus facile à Richelieu qu’à Scudéry de supporter le ridicule :
i Œuvres de Corneille, t. X, p. 41, édit. 1758. Voyez dans les Éclaircissements et Pièces historiques (n<> n) une lettre écrite à Corneille, en décembre 1 642, par le savant Claude Sarrau, conseiller au parlement de Paris, pour l’engager à célébrer la mémoire du cardinal ; lettre qui prouve qu’à cette époque du moins les amis de Corneille étaient fort loin de considérer le cardinal comme son ennemi.
1 On ignore quel est le second ennemi que Corneille redoutait pour les Horaces; les écrits du temps ne le désignent que comme une personne de grande distinction.
le cri universel de l’admiration est seul parvenu jusqu’à nous. On voit dès lors, pendant plusieurs années, les chefs-d’œuvre sc succéder sans obstacle et presque sans interruption : nous n’avons plus à chercher l’histoire du théâtre dans un amas de conceptions informes où l’on s’efforce en vain de découvrir une étincelle de génie ou un signe de perfectionnement ; ces enfants des ténèbres osent encore se montrer quelque temps après l’apparition du jour ; ils peuvent même se voir un moment soutenus parle goût encore incertain d’un public capable d’admirer le clinquant, même après avoir été > frappé de l’éclat de l’or; mais de telles œuvres ne laissent désormais dans l’histoire de l’art aucune trace de leur existence, et elles rendent aux ouvrages du génie toute la place qu’elles avaient usurpée.
Jusqu’à Racine, l’histoire du théâtre est tout entière dans Corneille; l’histoire de Corneille est tout entière dans ses ouvrages. Forcé un moment de se mettre en scène pour la défense du Cid, il rentre aussitôt après dans l’obscurité. personnelle qui convenait à la simplicité de scs mœurs, et nous ne suivons que dans les monuments dg son génie la trace des cfTorls auxquels il se livre pour éviter les importunes clameurs de la critique, toujours embusquée sur le passage du grand homme, et attentive à révéler scs moindres écarts :
Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance i,
» Boileau, Épitre à Racine.
COItNElLLE.
et déjà, dans Horace, Corneille, renonçant à l’imitation qui lui a été tant reprochée *, marche livré à lui-même etse confiantdans ses propres forces. On s’est scandalisé^ dans le Cid, du triomphe de l’amour, de ce triomphe si disputé, si imparfait; l’amour sera puni, dans Horace, de son impuissante révolte contre les plus cruelles lois
de l’honneur; dans Cinna, comme pour expier la fai-
blesse de Chimène, tout est sacrifié à l’implacable devoir de venger un père; enfin, dans Polyeucte, le devoir triomphe dans toute sa beauté, dans toute sa pureté, et les sacrifices de Polyeucte, de Pauline et de Sévère, ne leur coûtent pas une seule vertu. En même temps, le cercle des idées de Corneille s’agrandit; son style s’élève avec ses pensées, et s’épure, peut-être sans qu’il y songe; l’expression arrive plus correcte et plus précise, poussée, forcée, pour ainsi dire, par une idée plus nette, par un sentiment plus énergique; et le génie, désormais en possession de tous ses moyens, marche à l’aise et tranquille au milieu des plus hautes conceptions.
Comme le Cid, Polyeucte révélait un genre de beautés nconnues, faites pour étonner la régularité de ces tribu naux suprêmes du bon goût et du bon ton qui prononçaient sur les passions, le code des bienséance» à la main. Les idées du christianisme semblaient ne pouvoir se
1 Voyez tous les libelles contre le Cid.
présenter décemment sur un théâtre dont le paganisme était tellement en possession qu’on n'osait y prononcer
le mot de Dieu qu’au pluriel. Voiture, chargé de porter
à Corneille le jugement de l’hôtel de Rambouillet, ou
celui-ci avait lu sa pièce, lui dit que « le christianisme < surtout avait extrêmement déplu *. » Un homme bien élevé, interrompant brutalement un sacrifice où assistent le gouverneur de la province et le favori de l’empereur, devait paraître en effet, à l’hôtel de Rambouillet, quelque chose de bien contraire au bel usage, et l’évêque Godeau condamna l’emportement de Polyeucte, moins probablement en évêque qu’en « honnête homme* » qui connaissait l’importance du devoir de faire comme tout le monde. On sait qu’alarmé de cette désapprobation, Corneille voulut retirer sa pièce avant la représentation, et ne la laissa que sur la parole d’un des comédiens «qui n'y jouoit point, dit Fontenelle, parce « qu’il étoit trop mauvais acteur *. »
Pompée suivit Polyeucte ; le Menteur suivit Pompée. La littérature espagnole devait partager avec Corneille l’honneur de la première tragédie et de la première
> Fonlenelle, Vie de Corneille, p. 103.
s Honnête homme signifiait alors homme du monde, homme de bonne compagnie. Saint-Évremond a dit : « Honnête homme . et de « bonnes mœurs sont incompatibles. »
* Ce comédien était du moins un homme d’esprit; c’était Hauteroche, auteur de Crispin Médecin, de l'Esprit follet, du Cocher supposé, etc. ’ , ,
comédie françaises1. Évidemment le génie est aussi nécessaire pour choisir et pour imiter que pour inven- # ter, car, dans cette littérature espagnole, livrée à tous les beaux esprits du siècle, Corneille seul a su trouver le Cid et le Menteur. Ce n’est point par le fond de l’in- » trigue, ni par la vérité des sentiments que le Menteur se distingue des premières comédies de Corneille ; dans plusieurs, les règles sont aussi bien observées; celle de l’unité de lieu l’est bien plus exactement dans la Place Royale , celle de l’unité de temps dans la Suivante; mais l’effet dramatique naît, dans le Menteur, de la peinture d’un caractère réel, connu , et Corneille I apprenait encore une fois au public à goûter le charme de la vérité. La comédie s’était montrée, avant Hardy, gaie, mais licencieuse; depuis Hardy, licencieuse et triste : Corneille, en l’épurant, avait pu l’attrister encore; privée de la ressource des plaisanteries grossières des valets et des aventures scandaleuses des maîtres, elle avait cherché ses moyens d’effet dans la bizarre exagération de certains ridicules : Corneille qui, dans la Suivante, avait su peindre, avec esprit et finesse, les embarras d’un poltron honteux, avait daigné plus tard se prêter au goût de son siècle pour le gali-
i Le Menteur est une imitation de la comédie espagnole la eospechosa Verdad (la Vérité suspecte) , attribuée par les uns à Lope de Vega, par les autres à Pedro de Roxas, et par d’autres à dom Juan d’Alarcon. .
matias extravagant qui faisait le plaisant du caractère
du Matamore. Desmarets, en conservant avec soin ce caractère dans la comédie des Visionnaires, y avait joint unassortimentd’insensésde même sorte1, dont l’extravagance, fondée sur quelques-uns des ridicules du temps, valut à sa pièce le titre de l’ inimitable comédie; on crut y entrevoir des caractères que Desmarets défigurait en se trompant sur le genre de comique qu’on en pouvait tirer; on sentit que c’était là qu'il fallait chercher le vrai comique, et Corneille le premier sut le trouver.
Après cet essai, dû peut-être au désir que sentit Corneille de vaincre ses rivaux dans le genre où il avait marché leur égal, la tragédie reprit possession de ce génie formé, pour ainsi dire, par elle comme pour elle, et, sauf la Suite du Menteur , pièce qui ne tient une grande place ni dans les progrès , ni dans la décadence de Corneille, on ne trouve plus, dans ses ouvrages, aucune beauté qui n’appartienne au genre auquel il a dû sa principale gloire*. Cette gloire était arrivée à son plus haut période; Rodogune, Héraclius *
i Un Philidan, amoureux en idée; un Phalante, riche imaginaire; une Mélitre, amoureuse d'Alexnndre-le-Grand, etc.
» bon Sanche est entièrement du genre héroïque.
8 On sait que cette pièce offre le même sujet que la pièce de Calderon, intitulée : En esta Vida todo es Verdad, y todo Mentiza (En cette Vie tout est Vérité et tout est Mensonge), représentée en Espagne à une époque très-différente de celle oti Héraclius fut repré-
la soutenaient encore ; niais, entre ces deux pièces, on aperçoit Théodore, et l’on s’étonne de la chute qui va suivre une élévation si soudaine et si prodigieuse. Cette chute sera relevée encore par de vigoureux élans ; après Andromède, en faveur de laquelle je ne compterai pas le succès que lui obtinrent la nouveauté du genre et ces machines si merveilleuses pour le temps
senté en France. On a beaucoup discuté la question de savoir lequel de Calderon ou de Corneille avait été l'imitateur; toutes les probabilités sont pour attribuer à Calderon la priorité, jusqu’à l’absurdité même de sa pièce, qui ne permet pas de supposer qu’il ait eu sous les yeux un modèle raisonnable. Il est facile de s’expliquer comment Corneille, si exact sur ce point, n’a pas parlé des emprunts qu’il lui a faits, si l’on considère que ces emprunts se bornent d’abord à l’idée de faire Héraclius fils de Maurice, et de le faire élever avec un fils de Phocas, de manière à ce que celui-ci ne puisse distinguer l'un de l’autre, puis, à un très-petit nombre de vers résultant de celle situation; au reste, pas la plus légère ressemblance dans l’intrigue, non plus que dans les événements de l’avant-scène, que Calderon n’a pas p ml peine de chercher à mettre d’accord avfec l’histoire. On pourrait supposer que Corneille n’aurait eu connaissance de la pièce de Calderon que par quelque extrait envoyé en France dans le temps de la représentation, où il aurait trouvé l’idée de la situation principale et quelques vers marquants. Ce qui pourrait soutenir cette supposition, c’est qu’on prétend que la pièce de Calderon n’a été imprimée qu’après 1643, éjHxpie de la représentation d 'Héraclius. (VI ÿez Œuvres de Corneille, p. xxxv de l'avertissement, édition de 1738.)
1 Cette ravissante pièce, selon les expressions des journaux du temps (Voyez la Gazette de France, an 1650, p. 246), n’était cependant pas la première pièce française, mêlée de musique et de machines, représentée sur les théâtres de Paris. Hardy avait introduit des choeurs dans quelques-unes de ses tragédies, et des machines dans ses pastorales, et il paraît qu’on avait vu tous ces agréments réunis dans le Mariage d'Orphée et d'Eurydice, ou la grande Journée
toi CORNEILLE.
vient Don Sanche d’Aragon, et, malgré ce « refus d’un , suffrage illustre 1 » qui, selon Corneille, nuisit à la réussite de ce drame, on retrouve en le lisant quelques-uns de ces mouvements de fierté qu’excitent dans l’âme les beaux vers du Cid Nicomede, plus imposant, plus
des Machines, représentée dix ans avant Andromède (1640). Outre la différence de mérite qui se trouvait entre cette pièce et celle de Corneille, quelque mauvaise que soit cette dernière, il y en avait beaucoup certainement entre les frais qu’avaient pu faire, pour la représentation d 'Orphée, les comédiens du Marais et de l’hôtel de Bourgogne, et ceux que fit probablement la cour, pour qui avait été composée Andromède, et devant qui elle fut représentée d’abord. On fut particulièrement frappé d’une grande étoile de Vénus, dans laquelle cette déesse arrivait sur la scène, et dont l’éclat illuminait tout le théâtre. Il parait que ce genre de spectacle avait d’abord alarmé les dévots; mais leurs scrupules furent ensuite si bien levés que, selon ce que nous apprend la Gazette de France, * les plus « considérables de cette ville n’ont pas plus tôt vu le champ ouvert « à un divertissement si innocent, qu’il y en a peu, de toutes condi- • tions, ecclésiastiques et séculiers, qui ne l'aient voulu prendre».
1 Celui du grand Condé. Cette pièce, à ce qu’il parait, avait d’abord réussi. Corneille attribue, au peu degoûtque le prince témoigna pour Don Sanche, le refroidissement qui suivit ce premier succès. « Cor- « neille devait se souvenir, dit Voltaire, que les dégoûts et les criti- « ques du cardinal de Richelieu, homme plus accrédité dans lalitté- « rature que le grand Condé, n’avaient pu nuire au Cid » (Préface de Don Sanche). Le malheur de Don Sanche tint probablement à un grand défaut d’intérêt, sur lequel avait ébloui d’abord le brillant du principal peronnage. La même cause nuisit ensuite au succès de Nicomède.
* Quoique Don Sanche ne soit qu’une comédie héroïque, les beautés qui s’y font remarquer, au milieu d’une composition froide et d’une intrigue sans dignité, ne sont pas au-dessous de la tragédie, du moins de la tragédie chevaleresque qui , généralement moins imposante que l’autre par la grandeur des intérêts, ne se soutient que par la hauteur des caractères. Carlos, le héros de la pièce, aime la reine; il en est aimé ;
ÎOS
original; a est peut-être, dit Voltaire, une des plus « fortes preuves du génie de Corneille. » Jamais en effet Corneille n’a puisé un intérêt si soutenu et si pathétique dans la seule peinture d’un grand caractère, sans le secours des situations; nulle part il n’a autant montré la puissance d’un ressort qu’ailleurs il a mieux employé. La chute de Pertharite fut la première atteinte portée à ce respect qu’inspirait au public le grand nom de Corneille, et qui avait même défendu Théodore ‘. Mais Corneille lui-même ne se défendait plus; dans Pertharite, aucune beau té ne couvrait plus les défauts d’un système incomplet et un peu factice dont Corneille seul avait été capable d’exploiter et d’étaler les richesses assez magnifiquement pour en déguiser les imperfections.
Nous avons vu Corneille s’élever, pour ainsi dire,
mais sa naissance ne lui permet pas de prétendre à une pareille union. La reine veut au moins que ce soit lui qui décide de son sort, et qu’il choisisse pour elle entre trois prétendants qui sé disputent sa main. Elle lui a remis l’anneau qui doit être la marque de son choix. Carlos, méprisant la colère des prétendants indignés du pouvoir qu’on lui a donné, déclare qu’il ne se dessaisira de cet anneau qu’eu faveur du plus digne :
Et je le garde — A qui, Carlos ? — A mon vainqueur.
Théodore n’était pas tombée. « La représentation de cette tragédie n’a pas eu un grand éclat, dit Corneille » (examen de Théodore); mais en parlant de Pertharite, il s’exprime ainsi : « Le succès de « cette tragédie a été si malheureux que, pour m'épargner le chaa grin de m’en souvenir, je n’en dirai presque rien. » (Examen de Pertharite.)
d’un élan à cette hauteur d’où il a dominé son siècle ; nous le voyons retomber au-dessous des lumières et du goût que ce siècle devait à ses travaux et à ses exemples; maintenant que sa mission est finie, et qu’il a imprimé au théâtre le mouvement que lui-même il ne peut plus suivre, je voudrais reconnaître et décrire avec précision le vrai caractère de ce mouvement communiqué par un homme de génie à d’autres génies puissants comme lui , et la nature intime de ce génie même qui, après avoir élevé si haut son art et son public, n’a pu, se soutenir dans les régions où son .élan l’avait porté. Pourquoi Corneille , père de notre théâtre, n’en a-t-il pas été le législateur? Quelles sont les causes qui, après l’avoir rendu si grand, l’ont empêché de devenir plus grand encore?
Si Corneille a fait la révolution qui a régénéré notre théâtre, ou plutôt s’il a exercé l’action créatrice qui a tiré notre théâtre du chaos, c’est qu’il y a fait entrerl a vérité, jusqu’alors bannie de toute composition poétique. Cette énergie, cette majesté imposante, ces élans sublimes, tout ce qui a valu à" Corneille le nom de grand, ce sont là des mérites personnels qui ont immortalisé le nom du poëte, mais sans conserver après lui une influence dominante sur l’art dramatique. La tragédie a pu être belle autrement que ne l’avait conçue Corneille, et Corneille est resté grand sans empêcher d’autres grandeurs de prendre place à côté
de la sienne. Mais la tragédie ne pouvait naître qu’en
allant puiser à cette source de vérité que, le premier, <
Corneille sutdécouvrir; avantlui, chaque jour semblait (
en éloigner davantage le public et les poètes ; chaque
jour ensevelissait plus profondément les trésors du
cœur humain sous les inventions bizarres d’un faux
esprit et d’une imagination désordonnée; le premier,
Corneille ouvrit ces trésors à l’art dramatique et l’instruisit à les exploiter. C’est à ce titre qu’il doit être considéré comme le père, et le Cid comme l’origine de notre tragédie-
Mais la raison de Corneille, assez forte pour percer les ténèbres de l’erreur, l’était-elle assez pour les dissiper entièrement? Sûr de vaincre toujours l’ennemi qu’il attaquerait, fut-il toujours assez éclairé pour reconnaître l’ennemi véritable, et son caractère ne l’at-il pas trop soüvent soumis à ce siècle auquel son génie le rendait si supérieur?
Il est impossible de présumer ce que serait devenu le génie de Corneille et de deviner les beautés extraordinaires qu’il eût su découvrir, comme les écarts où il eût pu se porter, s’il se fût hardiment livré à luimême. Corneille, quant à ses lumières personnelles, était à peu près dans la même situation que Shakspeare et Calderon; mais son temps et son pays étaient plus civilisés que le leur, et la critique profitait, pour instruire le poète, de toutes les connaissances de son
pay3 et de son temps. Corneille craignait et bravait la critique, et l’excitait en la bravant; il n’accordait rien à ses reproches, mais il faisait tout pour les éviter. Averti par une première attaque, il n’osa plus hasarder, devant Scudéry, tout ce qu’eût peut-être applaudi la France ; incapable de céder à ses adversaires et irrité d’avoir à les combattre, il s’écarta de la route où il pouvait les rencontrer: si celte prudence, peut-être involontaire, lui sauva de dangereux écueils, elle le priva sans doute de découvertes précieuses; le succès du Cid n’avait point effacé pour lui la censure de l’ Académie; il s’était laissé aller, dans le Cid, à peindre avec une entraînante vérité les entraînements de la passion; mais quand il eut vu si sévèrement condamner l’amour de Chimène, effrayé sans doute de ce qu’il pourrait trouver dans les faiblesses du cœur. Corneille n’en voulut plus voir que la force ; il chercha dans l’homme ce qui résiste, non ce qui cède, et ne connut ainsi que la moitié de l’homme. Et comme l’admiration est le sentiment qu’inspire surtout la résistance héroïque, l’admiration devint le ressort favori du génie et du théâtre de Corneille.
Boilêau ne mettait pas l’admiration au nombre des passions tragiques : « Corneille, dit-il, n’a point songé, comme les poètes de l’ancienne tragédie, à émouvoir la pitié et la terreur, mais à exciter dans l’âme des spectateurs, par la sublimité des pensées et par la
beauté des sentiments, une certaine admiration dont plusieurs personnes, et les jeunes gens surtout, s’accommodent souvent beaucoup mieux que des véritables passions tragiques » Comme Boileau, Voltaire et son école ont pensé que l’admiration est un sentiment froid et peu propre à l’effet dramatique. Je repousse cette idée, non-seulement parce qu’elle prive le théâtre de l’un de ses plus nobles ressorts, mais parce qu’elle attaque les vrais principes de l’art.
C'est une des erreurs de notre métaphysique littéraire de chercher dans nos souvenirs personnels, dans un retour sur nous-mêmes et nos propres affections, la source du plaisir que nous donnent le théâtre, et particulièrement la tragédie. D’après ce principe, on a jugé que les sentiments les plus familiers à l’homme, ceux que sa situation le met à portée d’éprouver le plus souvent, étaient aussi ceux qu’il convenait le mieux de lui présenter. C’est ce principe qu’a dû confirmer l’autorité de Boileau lorsqu’en dépit des anciens, et fondé sur une expérience qui n’était pourtant pas la sienne, il a préféré l’amour à tous les autres ressorts tragiques * ; c’est ce principe qu’ont appuyé le brillant génie de Voltaire et les effets pathétiques qu’il a su tirer des passions les plus familières au cœur humain ; c’est ce
* Lettre à Perrault sur les anciens et les modernes.
> De celte passion la sensible {peinture
Est pour aller au corur la routa le plus sûre.
même principe enfin que d’autres écrivains , trompés
par l’opinion de ce grand homme, et, à ce qu’ils ont
cru, par son exemple, ont poussé à des conséquences
qu’il a désavouées lui-même : ils ont imaginé que la
tragédie héroïque, les aventures des rois et des princes,
les grandes vicissitudes de la fortune, trop éloignées de nous et des dangers auxquels nous pouvons être * exposés, ne devaient nous toucher que médiocrement ; ils ont inventé la tragédie bourgeoise où tout homme peut aller reconnaître son ménage, ses entours, ce qui lui est arrivé la veille* ce qui lui arrivera le lendemain, et frémir ainsi, pour son propre compte, des périls qu’on fait courir à des gens qui lui ressemblent si fort. Si le principe était juste, ces écrivains auraient raison; et si l’émotion qui nous bouleverse le plus est le plus grand plaisir que puisse nous donner le spectacle, ils ont certainement trouvé, pour beaucoup de gens, le secret de ce plaisir.
Mais il est une autre source de plaisir où doivent puiser les arts; plaisir plus souhaitable parce .qu’il est plus complet et plus prolongé, parce qu’il développe et perfectionne ln faculté qu’il exerce, tandis que les émotions violentes l’émoussent et l’oblitèrent. Nos facultés nous ont été données pour en user; un plaisir attaché à l’exercice de chacune d’entre elles nous en rend l’usage agréable et les tient prêles à servir à tous nos besoins. Comme ces besoins suffisent rarement à les employer,
du moins dans toute leur énergie, ces mêmes facultés nous demandent sans cesse des occasions propres à les mettre en jeu ; et, dans le repos où les laisse la tranquillité de notre vie, elles cherchent à s’exercer sur des objets conformes à leuiv nature, quoique étrangers au but immédiatement utile qu’elles n’ont pas toujours à ’ atteindre : ainsi l’esprit, ne trouvant pas à s’employer constamment pour nos propres intérêts, se livre à des combinaisons purement spéculatives, sans aucun rapport avec notre situation; et cet exercice de l’àme, dépouillé dé tout retour sur nous-mêmes, est un des plaisirs les plus vifs que l’homme puisse éprouver. Aux émotions produites par nos intérêts personnels, se mêlent des aiguillons de désir, de crainte, d’espérance, destinés à nous pousser à l’action, qui deviendraient insupportables dansnne'situation où nous n’avons rien à faire, et qui détruiraient absolument ce plaisir vif, mais sans agitation, que nous voulons trouver dans la jouissance des arts! Loin donc de nous ramener à nos intérêts personnels, à nos souvenirs, à notre propre situation, l’effet du spectacle doit être de nous en écarter absolument; loin cj 'arrêter notre attention sur le cercle étroit de notre existence réelle, il doit, au contraire, nous le faire perdre de vue pour nous transporter dans notre existence possible, et nous occuper, non de ce qui nous arrive réellement, mais de ce que nous pouvons être; non des circonstances particulières qui ont mis en jeu
nos facultés, mais de ces facultés elles-mêmes, telles qu’elles peuvent se déployer quand tout excite et que rien ne gêne leur développement. C’est de nous-mêmes que nous jouissons alors, et du sentiment exalté de notre existence, decetétat où, commodisail M"*de Lafayette, « pour être heureux on n’a besoin que d’être ; » et ce bonheur est si bien le résultat du mouvement imprimé à notre âme, indépendamment de l’objet d’où il lui vien t, que toute idée de réalité, attachée à cet objet, détruirait le plaisir et le changerait en un sentiment toutdifférent. Si l’illusion pouvait nous entraîner à ce point que nous crussions voir réellement, dans Hippolyte, ce que le théâtre nous présente comme une fiction, un jeune homme vertueux, victime de la plus infâme calomnie, pourrions-nous prendre plaisir à un pareil spectacle? Ne nous ferait-il pas éprouver, au contraire, l’émotion la plus amère et le déchirement le plus cruel? Prendrionsnous plaisir à voir Cléopâtre méditer réellement devant nous la mort de ses deux fils? Saisis d’horreur, nous détournerions nos regards d’un pareil monstre. Quand le fier Nicomède, enchaîné par des lâches, et livré au pouvoir de ce Flaminius qu’il a avili à nos yeux par son mépris, est envoyé captif à Rome qu’il a bravée; quand, supérieur encore à cet humiliant revers, il s'écrie :
J’irai, j’irai, seigneur, vous le voulez ainsi ,
Et j’y serai plus roi que vous n’êtes ici ;
si nous pouvions croire vrai ce que le poêle nous repré»
sente, le plaisir que nous cause la grandeur d’âme du héros ne serait-il pas étouffé, ou du moins bien affaibli, par la colère que nous inspirerait son indigne situation ? Mais nous ne croyons rien ; nous nouscontentons de sentir, sans rien mêler à cette impression qui suffît pour absorber notre âme et écarter toute autre idée.
De même que, dans les exercices du.corps, un but insignifiant, offert à la justesse de nos coups, attire toute notre attention sur le siçiple développement de nos forces physiques, de même, dans ces jeux de l’âme, livrés tout entiers à l’exercice de nos facultés morales, nous nous y portons avec cette satisfaction vigoureuse qui naît d’une plus grande énergie d’existence; si un peu de douleur vient se mêler à cette satisfaction, le mal de souffrir n’est plus cependant alors, dans le mouvement qui nous anime, que le plaisir de sentir; et ce mal ne reprend sa véritable nature que si une douleur trop vive nous avertit de la présence d’un ennemi, si une lutte innocente, changée en un combat dangereux, au lieu de nous occuper de l’emploi de nos forces, nous inquiète du sentiment de notre faiblesse.
Ce n’est donc pas la conformité du spectacle à notre destinée particulière et à nos sentiments personnels qui constitue le vrai mérite delà tragédie; c’est bien plutôt sa conformité à la destinée humaine en général, et à notre nature intellectuelle et sensible ; c’est son
accord, non avec les sentiments que nous avons lé mieux connus, mais avec ceux que nous sommes le plus capables d’éprouver : tout ce que renferme le cœur de l’homme, la tragédie peut le lui demander; elle peut y chercher les larmes de la pitié, le frémissement de la terreur, l’élan du courage, les émotions de l’amour, l'indignation contre le vice, l’amour maternel, la piété filiale 5 tout ce qiîl nous a été donné, poûr notre conservation ou notre moralité, porte à l’art dramatique le tribut de cette force surabondante que, dans le cours d’une vie paisible, nous trouvons si raremen l’occasion d’employer complètement.
Parmi ces sentiments, il en est un, perfection de notre nature , dernier degré de la volupté de l’âme, d’une volupté qui est la douce preuve de sa noble origine et de sa glorieuse destination ; ce sentiment, c’est l’admiration, le sentiment du beau, l’amour du grand, l’enthousiasme de la vertu ; il nous émeut devant un chef-d’œuvre, nous échauffe au récit d’une belle action, et nous enivre de la seule idée d’une vertu que trois mille ans ont pour toujours séparée de nous. Un pareil sentiment laissera-t-il le théâtre froid et le spectateur sans émotion? Sera-ce un mouvement trop calme pour la tragédie que celui qui, précipitant l’âme tout entière hors d’elle-même, l’arrachant, pour ainsi dire, à la terre et aux liens qui l’y enchaînent, la transporte, comme d’nn seul élan, aux régions les plus élevées
qu’elle puisse atteindre? Qu’on le demande à l’homme qui vient d’éprouver cet élan sublime, à celui qui a pu entendre retentir dans toute sa force le qu'il mourût du vieil Horace: «Nous sommes, dit Raymond de Saint- « Marc, tout-à-la-fois surpris et enchantés de nous trou « ver si braves; et il est certain que, nous étant mis à « la place d’Horace, et nous trouvant peur un moment a animés de la môme grandeur que lui, nous ne sau- « rions nous empêcher de nous enorgueillir tacitc- « ment d’un courage que nous n’avions pas le bon- « heur de connaître encore. » Non, nous ne sommes pas surpris, nous ne sommes pas orgueilleux; il n’y a là nul retour sur nous-mêmes et sur notre existence habituelle ; nous vivons de la vie nouvelle où nous a transportés le poète ; mais cette vie devient la nôtre, et nous la sentons d’autant plus animée qu’elle a trouvé en nous des facultés plus puissantes à développer. Ce n’est point la grandeur, ce n'est point la vertu du vieil
Horace qui nous élève ; c’est notre propre grandeur, notre propre vertu; c’est ce sentiment qui, trop souvent étouffé, dans la vie réelle, sous le poids de l’intérêt ou des circonstances, se joue ici dans les espaces libres de l'imagination , et y atteint, sans effort, cette exaltation, dernier degré du bonheur placé pour nous dans la faculté de sentir. Ravis alors jusqu’à une sorte d’ivresse, nous portons sur toutes choses l’émotion qui nous anime : il n’est peut-être aucun des hommes capa-
blés de sentir pleinement les beautés sublimes de Corneille, qui ne l'ait éprouvé à la représentation de ses pièces; à la hauteur où il sait nous élever, aucune idée basse no peut plus nous atteindre ; il n’est plus pour nous d’expression triviale; transportés par l’enthousiasme de Polyeucte jusqu’à l’idée de la présence de Dieu, pénétrés de sa grandeur et du danger de sa colère, nous ne voyons plus autre chose dans le...
. . .. Tout beau, Pauline ; il entend vos paroles.
Cette locution trop peu noble, même pour une conversation familière, perd sa bassesse dans un dialogue sublime; dépouillée de son caractère personnel, elle n’est plus que le signe d’une idée qui nous touche, l’expression forte et naturelle d’un sentiment vif; et, pourvu qu’elle nous le représente bien, tout le reste est écarté. Après l’admirable scène d’Horace et de Curiace prêts à s’aller combattre, après ce développement si simple des sentiments les plus hauts que puisse inspirer la situation la plus extraordinaire, Camille etSabine arrêtent les deux guerriers sans les ébranler; elles les affligent d’efforts impuissants, et ne font que retarder ce qu’elles n’empêcheront pas ; le vieil Horace arrive :
Qu’est ceci, mes enfants ? écoutez-vous vos flammes ?
Et perdez-vous encor le temps avec des femmes ?
Il s’agit de combattre, il le faut, nous le savons ; nous prouvons presque le besoin d’arriver à cet événement inévitable; c’est le vieil Horace qui, avec l'autorité im-
posante et la raison courageuse d’un père, vient déterminer le moment fatal; et ce moment est si grand que, quelle que soit la manière dont il s’annonce, elle ne nous fera rien sentir que de grand.
Mais cet ébranlement, suscité en nous par des beautés si hautes, déguise quelquefois des défauts réelsqu’après un examen plus calme il est impossible de ne pas apercevoir. Nicomède nous fait supporter Prusias, et la jactance même de ce caractère singulier se perd dans le sentiment de hauteur où nous a élevés son courage. Au milieu de cette chaleur d’admiration qu’entretiennent dans notre âme Polyeucte, Sévère et Pauline, la bassesse de Félix n’est plus qu’un léger nuage qui disparaît avant d’avoir pu nous refroidir; les déclamations de Çornélie ne sauraient arrêter tout-à-coup le mouvement qu’ont excité la beauté de sa douleur et cette entrée si remarquable :
César , prends garde à toi.
Si le personnage cesse de nous soutenir, notre affection s’attache au poète pour le défendre contre notre jugement : une part de l'admiration que nous ont inspirée les héros de Corneille, s’est portée sur Corneille lui-même ; son nom seul nous émeut par de puissants souvenirs; une sorte de passion l’environne d’un voile de respect et d’amour que la raison même ne perce qu’avec répugnance : cette passion combattit longtefnps en sa faveur la gloire de Racine; il semblait qu’on
craignît de se distraire du genre d’impressions dont Corneille avait su remplir les âmes ; et la longue injustice de ses partisans, blessés qu’une jouissance nouvelle vînt troubler « ces vieilles admirations » auxquelles ils aimaient à se livrer, a prouvé que l’admiration est un des sentiments dont les hommes consentent le plus difficilement à perdre quelque chose.
C’est aussi le sentiment qui se lasse le moins : comme nous le recevons sans effort, nous l’éprouvons sans fatigue ; une suite prolongée de scènes pathétiques nous donnera le besoin du repos plus tôt qu’une succession de tableaux élevés dont chacun, en portant notre âme à une plus grande hauteur, nous rend plus dignes de celui qui va suivre. Mais les actions capables d’exciter notre admiration sont, par leur nature même, peu propres à fournir des scènes dramatiques très-prolongées ; c’est d’ordinaire le triomphe de la force surmontant les obstacles qu’opposent, à l’accomplissement d’un devoir important ou d’un grand dessein, l’intérêt personnel, les passions ou les penchants : or, la force ne donne qu’un coup et terrasse son ennemi; la résistance de cet ennemi peut seule produire le mouvement nécessaire à la durée de l’action ; plus de combats de passions et un peu plus de faiblesse auraient rendu les héros de Corneille plus constamment vrais et dramatiques : leur vertu même, qu’on peut souvent regarder comme le principal personnage de la pièce, nous eût intéressés
davantage si, également capable de vaincre, elle eût été attaquée par de plus puissauts adversaires, et si elle eût couru sous nos yeux de plus grands dangers. Il a fallu toute la vigueur de ce beau génie pour trouver une suffisante source d’intérêt dans ces caractères singuliers que seul il pouvait créer et soutenir; seul, il a pu exciter notre incertitude et notre curiosité par leur inflexibilité même qui, annoncée dès le premier moment, ne leur permet pas de céder à la moindre faiblesse , et multiplie successivement autour d’eux des embarras qui amènent sans cesse un effort plus grand et plus extraordinaire. Si nous étions moins convaincus de la fermeté d’Émilie, nous serions moins inquiets pour elle de la résolution de Cinna qui veut mourir si elle ne lui permet pas de rompre la conjuration. Dans une semblable lutte, un caractère ordinaire doit succomber; il ne s’agit que de démêler ce qu’il sacrifiera de son amour ou de sa vengeance ; mais nous savons bien qu’Émilie ne peut renoncer ni à l’un ni à l’autre; quel parti va-t-elle donc prendre? Elle hésite; ce ne peut être sur le choix ; c’est donc sur le moyen : quel sera-t-il ? le voici :
Qu’il achève et dégage sa foi,
Et qu’il choisisse après de la mort ou de moi.
Pour arriver à cette invincible force, qui fera tout plier autour d’elle, il faut s’être absolument séparé de tout ce qui entre d’ailleurs dans la composition de la
nature humaine; il faut avoir complètement perdu la pensée de tout ce qui, dans la vie réelle, vient allérer les formes de cette grandeur idéale dont l’imagination ne conçoit la possibilité que lorsque , l’isolant , pour ainsi dire, de toutes les autres affections, elle oublie ce qui en rend la réalisation si difficile et si rare. L’imagination de Corneille se prêtait sans peine à cet isolement; la hauteur de ses inventions était soutenue par son inexpérience des choses de la vie; comme il ne portait, dans ses actions propres et ordinaires, aucune des idées qu’il employait à la création de ses héros, de même, dans la conception de ses héros, il ne portait rien des idées qui lui servaient dans la vie ordinaire; ce n’était point Corneille lui-même qu’il plaçait dans leur situation : l’observation de la nature ne l’occupait point; une heureuse inspiration la lui faisait souvent deviner; mais son imagination seule, réunissant des traits beaucoup plus simples, lui composait une sorte de modèle abstrait d’une qualité unique, un être sans parties, s’il est permis de le dire, capable d’être mû par une seule impression et de marcher dans une seule direction.
C’est ainsi qu’il s’est formé une idée absolue de la force d’âme, soit qu’elle s’exerce pour le crime ou pour la vertu, du patriotisme, de la bassesse même , qui , dans le Félix de Polyeucie et le Valens de Théodore , n’est pas plus embarrassée d’un scrupule d’honneur que le
courage de Nicomède n’est arrêté par une réflexion de prudence, ou que le patriotisme d’Horace n’est gêné par un mouvement de sensibilité. C’est ainsi que, dans un autre genre, les grandeursdu monde se présentent à Corneille sous une forme abstraite qu’il ne décompose pas, et donnent, à l’homme qui les possède, une existence à part, à laquelle ne se mêle en rien l’existence qui lui est commune avec le reste des hommes ; Corneille a formé tous ses personnages d’après le principe exprimé dans ces vers de Nicomède :
PSUSIAS.
Je veux mettre d’accord l’amour et la nature,
Être père et mari dans cette conjoncture. . .