‹ Corneille et son tempsChapitre 8 sur 63 · NICOMÈDE · texte numérisé non relu

NICOMÈDE

Roi.

Reprenez hautement ce noble caractère ;

Un véritable roi n’est ni mari ni père ;

Il regarde son trône et rien de plus. Régnez. . .

Les rois de Corneille, si l’on en excepte Prusias, ne font que régner, sont incapables de tout ce qui ne se rapporte pas directement à leur méfier de roi, ne semblent pas nés pour autre chose :

Celles de ma naissance ont horreur des bassesses ;

Leur sang tout généreux craint les molles adresses,

dit Rodogune. Lorsque Charmion, dans la Mort de Pompée, dit à Cléopâtre :

L’amour certes sur vous a bien peu de puissance,

Elle lui répond *

Les prinees ont cela de leur haute naissance.

A la hauteur où le poète voit les princes, il ne les distingue plus que par l’éclat qui les environne ; il confond cet éclat avec leur nature; et, sans leur eu supposer une autre que celle qui appartient à leur rang, il va jusqu’à régler les vertus d’après l’ordre des rangs, jusqu’à les regarder comme des attributs qu’on prend avec le costume d’un nouvel état. Rodelinde, dans Perlharite, fonde un raisonnement très-sérieux sur ce que

Autre est l’âme d’un comte, autre est celle d’un roi.

L’intrigue d 'Agésilas roule sur la fantaisie d’Aglatide qui veut épouser un roi au lieu d’un prince souverain qui n’est pas roi; et quand on voit Attila disant aux rois qu’il est fier de tenir sous le joug :

. . . . Et tous, rois, suivez-moi ;

on ne peut s’empêcher de sourire de cet enfantillage de l’imagination d’un grand homme.

En général, cette imagination, trop exclusivement

frappée du caractère ou de la situation spéciale dont elle s’occupe, ne permet pas à Corneille de donner assez d’attention aux idées qui, se rattachant naturellement à cette situation ou à ce caractère, seraient nécessaires pour en rendre le tableau complet et fidèle. De là vient la singularité de certains sujets qu’il a choisis sans s’inquiéter de l’aspect odieux ou ridicule sous lequel ils peuvent paraître : c’est sans se représenter aucune des idées qui se lient à l’étrange sujet de Théodore qu’il a vu et nous a montré cette vierge-martyre conduite dans un mauvais lieu pour y être livrée aux soldats et à la populace : il s’étonne un peu, dans son examen, de la sévérité publique qui n’a pas souffert, sur le théâtre, « une histoire « qui fait le plus bel ornement du second livre des « Vierges de saint Ambroise. Qu’eût-on dit, ajoute-t-il, « si, comme ce grand docteur de l’Église, j’eusse fait « fait voir cette vierge dans le lieu infâme, si j’eusse a décrit les diverses agitations de son âme quand elle o y fut, si j’eusse peint les troubles qu’elle ressentit « au premier moment qu’elle y vit entrer Didyme ? » Si Corneille eût eu le moindre soupçon des sentiments que réveillent ces paroles, il eût abandonné la pensée de peindre une situation dont le déshonneur est le moindre supplice ; mais il n’y a vu que cette idée générale du déshonneur, dépouillée de toutes les idées révoltantes qui accompagnent un pareil genre d’in-

famie, et sa Théodore, comme si elle n’était que conscience, comme si elle n’était menacée que du malheur de commettre une mauvaise action, déclare tranquillement que

Dieu tout juste et tout bon, qui lit dans nos pensées, N’impute pas de crime aux actions forcées.

Elle se résigne également à ce qu’on dévoue

Son corps à l’infamie et sa main à l’encens,

si elle peut d’ailleurs conserver

.... d’une âme résolue,

A l'époux sans macule une épouse impoilue.

Ni le poète, ni la vierge ne se sont avisés de penser que, pour une fille honnête et modeste , il s’agit là de bien autre chose encore que de son âme aux yeux de Dieu et de son honneur aux yeux des hommes.

Aussi Corneille n’a-t-il jamais su peindre un sentiment mixte et composé de deux sentiments contraires, sans se jeter tout-à-fait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Cinna exècre Auguste dans les premiers actes ; il l’adore 1 dans les derniers. Le poète ne voyait d’abord que la haine, il ne voit maintenant que l’affection; chacun de ces sentiments, pris à part, est entier, absolu, comme s’ils ne devaient pas se trouver réunis dans le même cœur, et avoir, par conséquent, quelque

• Vous me faites haïr ce que mon âme adore.

.4cfe III, «cène IV,

endroit faible qui permît de passer de l’un à l’autre. Pauline s’est écriée, quand son père lui a proposé de revoir Sévère :

Moi ! moi ! que je revoie un si puissant vainqueur,

Et m'expose à des jeux qui me percent le cœur !

C’est bien là le cri de l’amour dans toute sa vivacité, l’effroi d’un cœur déchiré de ses blessures, et qui n’a gagné sur sa faiblesse que de savoir la craindre ; on ne voit pas que la tendresse de Pauline pour son mari ait encore réussi à la rassurer; cependant, lorsque le danger de Polyeucte l’anime à employer tous les moyens pour le sauver, aucune des expressions de l’amour n’est trop forte pour elle :

Ne désespère pas une âme qui t’adore,

lui dit-elle. C’est de même avec une véhémence trop franche que Chimène demande au roi la mort de ce Rodrigue que, dans la scène suivante, elle ne songera plus qu’à aimer; et quoique Polyeucte soit, avec le Cid, la pièce où Corneille a le plus habilement mêlé les diverses affections du cœur, on voit que, dans le partage qu’il fait entre l’amour et le devoir, quand il s’adonne à peindre l’un de ces sentiments, il ne peut s’empêcher de trop oublier l’autre.

Cette disposition éclate plus singulièrement encore dans une pièce de vers de Corneille sur la conquête de la RoRande, Occupé de célébrer les victoires de

Louis XIV et le bonheur de ses armes, tout-à-eoup il porte sa pensée sur les peuples vaincus, sur la mollesse de leur défense, sur les motifs qui auraient dû les animer, sur la lâcheté qui les leur a fait trahir, et dans un transport de répuolicain hollandais, il s’écrie :

Misérables ! quels lieux cacheront vos misères ,

Où vous ne trouviez pas les ombres de vos pères ,

Qui, morts pour la patrie et pour la liberté,

Feront un long reproche à votre lâcheté ?

Cette noble valeur autrefois si connue ,

Cette digne fierté, qu’est-elle devenue ?

Quand, sur terre et sur mer, vos combats obstinés Brisoient les- rudes fers à vos mains destinés ,

Quand vos braves Nassau, quand Guillaume et Maurice, Quand Henri vous guidoient dans cette illustre lice ,

Quand du sceptre danois vous paraissiez l’appui, N’aviez-vous que les cœurs, que les bras d’aujourd’hui ?

Corneille a oublié que tout-à-l’heure, s’adressant à Louis XIV, et regardant la résistance comme un crime, il disait de ces mêmes Hollandais :

C'est ce jaloux ingrat, cet insolent Batave,

Qui te doit ce qu'il est, et hautement te brave ;

et il exhortait le roi à venger sur eux « l’honneur du Sceptre et les droits de la foi », comme il s’indigne actuellement de ce qu’ils n’ont pas défendu « la liberté et la patrie ».

C'est encore àla même cause qu’il faut attribuer cette incertitude des maximes de Corneille, toujours exprimées avec une confiance absolue; cette morale quel-

quefois si sévère, quelquefois si relâchée; ces principes tantôt d’un républicanisme si fier1, tantôt d’une obéissance si servile *. Soit que Corneille considère le républicain ou le sujet d’un roi, le héros ou le politique, il se livre sans réserve à son système, à sa situation ou à son caractère; il écarte toute idée générale qui contrarierait les idées particulières qu’il veut mettre en scène, et qui varient selon les personnages. Cet entier abandon à tel ou tel principe spécial, changeant avec les circonstances, fit regarder Corneille comme trèshabile à représenter les diverses couleurs locales , le génie des différents peuples et des différents États, tandis qu’on refusait ce mérite à Racine dont les peintures, prises dans une nature plus générale, semblaient

1 Voyez tous les discours d’Émilie dans la quatrième scène du troisième acte de Cinna.

! Horace déclare que lorsqu’un roi juge son sujet coupable :

C’est crime qu’envers lui se vouloir excuser.

Notre sang est son bien, il en peut disposer;

Et c’est à nous de croire, alors qu’il en dispose,

Ou’il ne s’en prive point sans une juste cause.

Livie dit à Emilie, en lui parlant du souverain :

Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main.

Et cette Émilie, tout-à-l’heure si républicaine, est si parfaitement de cet avis qu’elle répond à Livie :

Aussi, dans le discours que vous venez d'entendre, le parlois pour l’aigrir et non pour me défendre.

COKNEJLLE.

trop semblables à nous pour pouvoir appartenir à d'autres temps que les nôtres : on reconnaissait lés héros de Racine, donc c’étaient des Français ; la physionomie singulière de ceux de Corneille les faisait aisément passer pour des Grecs ou des Romains. « Étant une « fois, dit Segrais, près de Corneille, sur le théâtre, à « une représentation de Bajazet, il mé dit: — Je me « garderais bien de le dire à d’autres qu’à vous, « parce qu’on dirait que j’en parle par jalousie; « mais prenez garde, il n’y a pas un seul personnage, « dans le Bajazet, qui ait les sentiments qu’il doit « avoir, et que l’on a à Constantinople; ils ont tous, « sous un habitturc,lessentimentsquel’onaau milieu « de la France. — Et il avait raison, » ajoute Segrais ' ; « dans Corneille, le Romain parle comme un Romain, « le Grec comme un Grec, l’Indien comme un Indien, « et l’Espagnol comme un Espagnol *. »

« Corneille, dit Saint-Évremond, fait mieux parler « les Grecs que les Grecs, les Romains que les Romains, « les Carthaginois que les citoyens de Carthage ne par- « loient eux-mêmes 8... Corneille a presque seul le bon « goût de l’antiquité. — H peint les Romains, dit La « Bruyère; ils sont plus grands et plus Romains dans « ses vers que dans leur histoire*. » Balzac, enfin,

1 Segraisiana, p. 64, 65.

* Ibid., p. 63. ,

* Œuvres de Saint-Evremond, t. lit, p. 4t.

* Caractères, t. II, p, 84.

écrivait à Corneille, en lui parlant de Rome : « Vous « êtes le vrai et fidèle interprète de son esprit et de son « courage. Je dis plus, Monsieur, vous êtes souvent son « pédagogue, et l’avertissez de la bienséance quand « elle ne s’en souvient pas. Vous êtes le réformateur du « vieux temps, s’il a besoin d’embellissement ou d’ap- « pui. Aux endroits où Rome est de brique, vous la « rebâtissez de marbre ; quand vous trouvez un vide, « vous le remplissez d’un chef-d’œuvre; et je prends « garde que ce que vous prêtez à l'histoire soit toujours « meilleur que ce que vous pensez d’elle.... Qu’est-ce « que la Saine antiquité a produit de vigoureux et de « ferme, dans le sexe foible, qui soit comparable à ces « nouvelles héroïnes que vous avez mises au monde « ( Sabine et Emilie), à ces Romaines de votre façon 1 ?»

Mais s’il est des points par lesquels les -hommes se reconnaissent, quoiqu’ils ne se ressemblent pas, il en est d’autres par lesquels ils se ressemblent sans se reconnaître. Certains sentiments appartiennent à la nature de tous les pays; ils ne caractérisent ni le Japonais, ni le Parisien; ils ne caractérisent que l’homme, et partout l’homme y verra sa propre image| Il est, au contraire, un certain ensemble d’idées qui ne peut appartenir qu’à certains degrés et à certaines circonstances de civilisation; plus ces idées seront absolues et uniformes dans un temps et dans un

1 Lettre sur Cinna. Voyez à la tête de cette tragédie.

pays, plus elles le caractériseront particulièrement; toutes les actions, tous les écrits du temps en porteront l’empreinte ; les auteurs y soumettront leurs fictions, y assujettiront leurs personnages, quels que soient leur siècle et leur patrie : ils leur imprimeront ainsi une physionomie particulière qu’on prendra pour la physionomie locale de l’homme et du temps] où se passe l'action, tandis que ce sera la physionomie de Fauteur et du temps où l’action est représentée ; cependant, on ne la reconnaîtra pas, parce qu’elle se montrera sous un costume différent. Quand Émilie parlait de « république et de liberté, » pouvait-elle paraître autre chose qu’une Romaine? Et, dans ce vers :

Si j’ai séduit Cinna, j’en séduirai bien d’autres ;

dans cette importance qu’elle attache à « ses faveurs, » qui doivent être le prix d’une révolution, lequel des spectateurs se fût avisé de reconnaître l’orgueil d’une héroïne de roman du dix-septième siècle? C’en était une cependant, mais d’autant plus méconnaissable aux yeux de ses contemporains qu’elle leur empruntait, pour l’appliquer à des temps et à des sujets totalement étrangers à leurs mœurs, toute la singularité de ces mœurs mêmes.

C’est ainsi que, sans le vouloir et sans qu’on s’en aperçût, Corneille a assujetti ses personnages à l’ensemble des idées de son temps, de ce temps où de longs

troubles avaient jeté dans la morale, encore peu avancée, quelque chose de cette incertitude qu’engendrent les liaisons de parti et les devoirs de situation : peu t d’idées générales et beaucoup d’intérêts particuliers et 1 divers laissaient une grande latitude à cette morale de circonstance, qui se forme selon le besoin des affaires, et que les besoins de la conscience transforment j en vertu d’État : les principes de la morale commune ne semblaient obligatoires que pour les personnes qu’un grand intérêt n’autorisait pas à les dédaigner, et Livie pouvait dire sans étonner personne :

Tous ces crimes d’État qu’on fait pour la couronne,

Le ciel nous en absout alors qu’il nous la donne;

Et dans le sacré rang où sa faveur l’a mis,

Le passé devient juste et l’avenir permis.

Un dévouement sans restriction à la cause ou à l’état que l’on avait embrassé était une conduite qu’on pouvait ne pas approuver, mais qu’on discutait plutôt qu’on ne la condamnait : peu d’actions semblaient assez coupables en elles-mêmes pour ne pouvoir être excusées par quelques motifs particuliers ; peu de caractères étaient assez bien établis pour qu’on les crût inaccessibles à de pareils motifs. Mœe de Rambouillet, la femme la plus honorée de son temps, recevait du cardinal de Richelieu, « qui avoit beaucoup de considération pour elle1, » un message par lequel il la priait, en

* Segraisiana, p. 29,

amie, de lui donner avis de ceux qui parlaient de lui dans les assemblées qui se tenaient alors chez elle ; et Segrais, en apprenant son refus1, l’attribue à ce « qu’elle ne savoit ce que c’étoit que de prendre parti « et de rendre de mauvais offices à personne. » Se faire l’espion du cardinal n’eût été que « prendre parti! » Et qui eût blâmé M“* de Rambouillet de prendre parti pour le premier ministre? Emeri, surintendant des finances, disait en plein conseil « que la foi n’éloit que a. pour les marchands, et que les maîtres des requêtes « qui l’alléguoient pour raison dans les affaires qui « regardoient le roi, méritoient d’être punis. * » A la vérité, Emeri avait été, dans sa jeunesse, condamné à être pendu; mais les plus grands fripons ne disent guère tout haut que ce que les honnêtes gens peuvent entendre. Frappés d’une liberté à laquelle ils ne se sentaient pas capables d’atteindre, ces honnêtes gens disaient : «Voilà un habile homme d’État »; et ils en concluaient seulement que, pour être homme d’État, il fallait être un malhonnête homme *. Quelques esprits

i Elle répondit à Bois-Robert, chargé de cet office d’ami, « que « ceux qui venoient chez elle étaient si fortement persuadés de la « considération et de l’amitié qu'elle avoit pour Son Éminence, qu’il « n’y en avoit pas un seul qui eût la hardiesse de parler mai de « lui en sa présence; et ainsi qu’elle n’auroit jamais occasion de lui « donner de semblables avis. » ( Segraisiana , p. 30.)

s Mémoires de Rets, 1. 1, liv. II, p. 99.

8 C’est un Emeri que ce Photin, qui dit, dans la Mort de Pompée, que

La justice n’est pas une vertu d’État ;

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supérieurs, comme le cardinal de Relz, apercevaient, dans les opinions d’Emcri, autant de défaut de jugement 1 que de bassesse de cœur ; mais ce même cardinal de Retz cherchait, en bouleversant l'État, une manière a non-seulement honnête, mais illustre*,» de sortir de l’ordre ecclésiastique auquel on l’avait attaché malgré lui J De longs bouleversements avaient, à cette époque, laissé à chaque homme le soin et le pouvoir de faire lui-même sa place dans la société; tous les intérêts, toutes les ambitions étaient sans cesse aux prises, ne fût-ce que pour l’honneur de la victoire; on avait mis la dignité de l’homme à soutenir son rang; la gloire dispensait de la vertu, et la fierté pouvait consister a se croire au-dessus des devoirs3.

Les plus petits faits sont dignes de remarque lors-

qu'un prince doit

Fuir comme un déshonneur la vertu qui nous perd,

Et voler, sans scrupule, au crime qui le sert..

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