‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 100 sur 134 · FLAMINIUS · texte numérisé non relu

FLAMINIUS

dans ses intrigues contre Nicomède, c'est parce que de luimême le sénat est peu disposé à laisser Nicomède, déjà héritier de quatre royaumes, devenir encore maître de l'Arménie par son mariage avec Laodice. Flaminius, semble-t-il, est la dupe d'Arsinoé quand il demande à Prusias pour Attale la main de Laodice : non, car la seule chose qui importe à Rome, c'est de ne pas laisser l'héritier de la Bithynie, quel qu'il soit, régner aussi en Arménie; et, le jour où Attale sera devenu, à la place de Nicomède, le successeur désigné de Prusias, on l'empêchera, tout aussi bien qu'on voulait en empêcher Nicomède, de devenir l'époux de Laodice (1).

C'est à ce moment surtout que Ton voit nettement la politique de Rome distincte et dégagée de celle d'Arsinoé. Jusquelà les deux politiques paraissaient à peu près se confondre, et celle de Rome pouvait même paraître subordonnée à l'autre : mais après la brusque volte-face de Flaminius, on entrevoit clairement, par delà les petites et savantes intrigues d'Arsinoé, une force supérieure devant laquelle la prudente Arsinoé ne peut qu'inviter son fils à se résigner (2) : cette force, c'est la politique du sénat romain.

Rome, au fond, n'a eu qu'un but : arrêter le développement d'une puissance qui menaçait de devenir trop grande. Attale était son otage : elle l'a opposé à Nicomède ; Nicomède à son tour est sur le point de devenir, pour elle, un otage dont elle se servirait pour tenir Attale en respect (3). Aussi, quand Prusias parle de jeter au peuple soulevé la tête de Nicomède, c'est Flaminius qui, au nom de Rome, intervient pour F en empêcher.

Représentant du sénat, Flaminius a donc une politique bien à lui, parfaitement indépendante de celle d'Arsinoé. Sans doute il a des raisons particulières pour s'entendre facilement avec la reine. Celle-ci lui a permis de satisfaire la rancune

(i) iv, 5.

(3) V, 2. C'est un lion tout prêt à déchaîner sur moi.

personnelle qu'il avait contre Annibal, comme fils du vaincu de Trasimène (1). Mais les complaisances qu'il peut avoir pour Arsinoé ne dépassent pas la mesure de ce qu'il doit faire comme ambassadeur romain. L'intérêt de Rome reste la loi de sa conduite. Lui aussi, il garde pour lui les secrets motifs de la politique du sénat. Il se soucie peu, après tout, qu'on les comprenne, mais il ne les livre lui-même à personne. Arsinoé est assez pénétrante pour les deviner, et assez adroite pour paraître les ignorer ; mais quand Nicomède a la prétention de les démasquer et de les étaler au grand jour devant Prusias (2), il s'attire de la part de Flaminius un ironique démenti (3). Selon les traditions du sénat, l'ambassadeur s'attache à donner à la politique romaine les apparences du désintéressement : s'il prétend arrêter le progrès des conquêtes de Nicomède, c'est sous prétexte de protéger contre lui des alliés improvisés (4) ; si Attale étonné lui demande les raisons de sa brusque évolution à propos de Laodice (5), il lui laisse le soin de deviner lui-même le vrai motif, et il répond à l'indiscrète curiosité du prince par de belles explications qu'il donne le plus sérieusement du monde sur un ton d'affectueuse condescendance :

Je vais vous l'expliquer, et veux bien vous guérir D'une erreur dangereuse où vous semblez courir. Rome, qui vous servait auprès de Laodice, Pour vous donner son trône eût fait une injustice ; Son amitié pour vous lui faisait cette loi :

Mais par d'autres moyens elle vous a fait roi ; Et le soin de sa gloire à présent la dispense De se porter pour vous à cette violence,.. (IV, 5.)

(1) I, 5. Le seul Flaminius. trop piqué de l'affront... etc. \ï) II, 3. ... Mais parce qu'elle voit avec la Bithynie

Par trois sceptres conquis trop de puissance unie... etc. (3) II, 3. Quant aux raisons d'Etat qui vous font concevoir

Que nous craignons en vous l'union du pouvoir... etc. \k) II, 3. Home prend tout ce reste en sa protection... etc. (5) IV, 5. ... Vous-même dites-moi comme il faut que j'explique

Cette inégalité de votre république...

FLAMIN1US 345

On voit en même temps par ces vers avec quelle parfaite assurance Flaminius sait présenter comme l'œuvre de Rome (1) un résultat tout différent de celui qu'il avait poursuivi d'abord : il avait demandé pour Attale (2) Laodice avec l'Arménie ; Prusias fait Attale roi de Pont et héritier de la Bithynie (3) : qu'importe à Rome qu'Attale soit roi d'une manière ou de l'autre, aux dépens de Nicomède ? Elle se donnera toujours auprès d'Attale le mérite de l'avoir fait roi, elle s'attribuera les mêmes droits à sa reconnaissance et à sa docilité ; Prusias ne disait-il pas lui-même à Attale, en présence de l'ambassadeur :

Toi, rends grâces à Rome, et sans cesse regarde

Que, comme son pouvoir est la source du tien,

£n perdant son appui tu ne seras plus rien. (IV, 4.)

Flaminius ne se contente pas d'être souple et habile : il sait parler dignement de Rome qu'il représente, — et la grandeur même de son langage est encore, de sa part, une habileté. Il s'agit pour lui d'entretenir, chez ceux qui en sont déjà pénétrés, et de faire naitre, s'il se peut, chez les autres, l'idée de la puissance romaine. Quand il adresse une demande à Prusias au nom de Rome (4), il semble à la fois prier et ordonner : il sait bien que pour Prusias les prières du sénat sont des ordres. Devant Laodice, il sait vanter avec conviction les avantages et les bienfaits de l'alliance romaine (5), et, comme Laodice ne veut pas s'en laisser persuader aussi complètement que Prusias, il ajoute à la démonstration de ces avantages celle de la toute-puissance incontestée de la République. La majesté même de Rome semble passer dans sa

(1) .,. Mais par d'autres moyens elle vous a tait roi,..

l8i IV, 4.

(4) II, 3. Donnez ordre qu'il règne, elle vous en conjure... etc. et plus loin : « La reine d'Arménie a besoin d'un époux...

(5) III, 3. Etre allié de Rome et s'en faire un appui,

C'est l'unique moyen de régner aujourd'hui...

personne, quand il dit à Laodice avec une solennité de langage qui n'a rien d'emphatique parce qu'elle est à peu près l'expression même de la vérité :

Carthage étant détruite, Antiochus défait,

Rien de nos volontés ne peut troubler l'effet ;

Tout fléchit sur la terre et tout tremble sur Tonde,

Et Rome est aujourd'hui la maîtresse du monde. (III, 2.)

Il y a dans ses menaces mêmes une fermeté tranquille qui donne l'impression d'une force sûre d'elle-même et qjii contraste avec le ton provocant des menaces de Nicomède (i). Ce n'est pas seulement, du reste, la grandeur de Rome, ce sont aussi ses vertus qu'il célèbre ; il semble qu'il veuille faire accepter de tous l'empire de Rome comme la récompense méritée de ses prétendues vertus. Devant ces princes d'Orient, dociles ou rebelles, il parle avec une superbe assurance des rares vertus qui sont, suivant lui, le privilège de Rome, il affirme avec une tranquille arrogance, — comme si personne ne pouvait le contredire, — que, comparé à Rome,

Le reste de la terre est d'une autre nature.

Et peu importe, après tout, que l'homme qui tient ce langage ait poursuivi Annibai d'une basse rancune et que Nicomède puisse l'insulter à son aise en lui rappelant le désastre autrefois essuyé par son père : comme homme, Flaminius a eu le tort de vouloir venger sur un ennemi désarmé le souvenir de Trasimène ; comme Romain, il aurait pu l'oublier : car, depuis Trasimène, il y a eu Zama.

(t) II, 3. ... Cependant, si tous trouvez des charmes... etc.

Cf. III, 3. Songez mieux ce qu'est Rome et ce qu'elle peut faire... etc.

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