‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 102 sur 134 · LES ROMAINS DANS NICOMÈDE · texte numérisé non relu

LES ROMAINS DANS NICOMÈDE

avant de se révolter enfin contre elle, Arsinoé la respecte en l'exploitant, Nicomède enfin estime Rome tout en la bravant : son héroïsme est justement de reconnaître, sans la craindre, la force de Rome, et de pouvoir être vaincu par elle, sans lui céder. Il ne tremble pas devant elle, mais Flaminius non plus ne tremble pas devant lui. Et quand il se vante d'être craint des Romains (1), Flaminius peut lui répondre avec une narquoise placidité :

Quant aux raisons d'Etat qui vous font concevoir Que nous craignons en vous l'union du pouvoir, Si vous en consultiez des têtes bien sensées, Elles vous déferaient de ces belles pensées : Par respect pour le roi je ne dis rien de plus ; Prenez quelque loisir de rêver là-dessus ; Laissez moins de fumée à vos feux militaires, Et vous pourrez avoir des visions plus claires. (II, 3.)

Au fond, sans doute, Rome s'inquiète de la trop grande puissance que pourrait acquérir Nicomède : mais c'est parce qu'elle ne juge pas à propos, encore, de soumettre l'Asie par ses armes, et parce qu'elle préfère la dominer simplement par sa politique. Rome est loin, elle n'est représentée dans la pièce que par un ambassadeur : aussi n'est-elle pas compromise par les victoires de Nicomède; elle ne lui a encore opposé aucun de ses soldats. Elle redoute si peu Nicomède lui-même que c'est l'intervention de Flaminius qui conserve la vie au prince, quand Prusias parle de le tuer (2). Dans la pièce, Nicomède semble avoir le dernier mot : mais Flaminius, avec la courtoisie de ses dernières paroles, réserve expressément les volontés du sénat (3). Nicomède, sans doute, ne reconnaît point d'autre volonté que la sienne ; il va double-

(i) II, 3. Grâces aux immortels, l'effort de mon courage

El ma grandeur future ont mis Rome en ombrage...

(3) V, 9. C'est de quoi le sénat pourra délibérer... etc.

ment braver Rome en épousant Laodice d'abord, puis en poursuivant, en faveur d'Attale, le cours de ses conquêtes ; il dédaigne les avis et les menaces du Sénat, mais, le jour où les légions romaines auront débarqué sur les côtes de l'Asie - Mineure, — ce jour-là, on le sent bien, c'en sera fait de la fortune et des bravades de Nicomède. Les légions seront vaincues un certain nombre de fois peut-être, comme elles l'ont été par Annibal, comme elles le seront, plus tard, par Mithridate, mais Rome finira toujours par sortir victorieuse de la lutte, et tout ce que pourra faire Nicomède, ce sera de rester grand, comme Annibal, comme Mithridate, dans la défaite finale. L'art de Corneille est justement d'avoir su faire en sorte que le héros de sa fantaisie puisse rester debout, dans son indomptable fierté, en face du destin fatalement victorieux de la Rome historique.

Lfl DENOUEMENT DE NICOMÈDE, AU POINT DE VUE DE LA LOGIQ0EDE8 CARACTÈRES.

En attendant, Nicomède sort du drame avec une attitude de vainqueur : « Pour la fin de ma pièce, écrit Corneille, je l'ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité, et que les uns rendant ce qu'ils doivent à la vertu, et les autres demeurant dans la fermeté de leur devoir, laissent un exemple assez illustre, et une conclusion assez agréable. »

La conclusion est agréable, assurément, mais on peut se demander si elle n'est pas obtenue par quelques atteintes à l'unité de certains caractères.

De la part de Nicomède, sans doute, la générosité n'a rien qui puisse nous étonner. Même menacé, Nicomède n'avait pas cessé d'être généreux : à plus forte raison le sera-t-il dans son triomphe. Laodice nous avait annoncé d'avance (i) ce que nous devions attendre de lui. D'ailleurs il n'abdique rien de ses idées : il restera ce qu'il était, un défenseur résolu

(|)V,8, fin.

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