LE DÉNOUEMENT ET LÀ LOGIQUE DES CARACTÈRES
de l'indépendance des rois contre les empiétements de Rome ; et il répète à son père, en finissant, le conseil déjà donné de maintenir intacte sa dignité de roi. On peut trouver, peutêtre, qu'il va un peu loin dans ses prévenances à l'adresse d'Arsinoé (1). Sans doute il a ses raisons pour tenir un tel langage : il sait bien qu'il ne pourra jamais compter sur un accord durable avec son père, si Arsinoé lui demeure hostile : il espère justement la désarmer en lui promettant un royaume pour Attale. Tout cela paraîtrait, du reste, plus naturel encore, si Nicomède savait déjà, à ce moment, qu'Attale est sen sauveur, et s'il était assuré ainsi de ne plus trouver en lui un ennemi ; mais ce serait aussi moins grand ; car Nicomède alors aurait l'air d'acquitter simplement envers Attale une dette de reconnaissance. Attale, remarquablement délicat dans son dévouement pour Nicomède, et attentif encore à faire valoir la grandeur de son frère après l'avoir sauvé, Altale a tenu, en se cachant le plus longtemps possible de son action, à permettre à la générosité de Nicomède de se montrer toute spontanée et toute pure (2). Autrement dit, Corneille a voulu que Nicomède, au moment où il offre un royaume à son frère, puisse encore avoir le droit de voir en lui le complice des intrigues qui ont failli le perdre; un autre que Nicomède, ignorant ce qu'il doit à Attale, pourrait lui garder rancune d'avoir voulu le supplanter dans l'héritage paternel. Le poète a combiné les choses de manière à ce que Nicomède ne paraisse point l'obligé d' Attale, et puisse conserver jusqu'au bout, dans sa grandeur d'âme, un air de supériorité. Lorsqu' Attale, avec la plus discrète modestie (3), s'est fait connaître à lui comme son sauveur, Nicomède, comme s'il craignait de s'humilier par l'expression d'une reconnaissance per-
(1) V, 9. Faites-lui grâce aussi, Madame, etc..
<2) V, 9. Nicomède. — Mais pourquoi vous cacher en sauvant tout l'Etat ? Attale. — Pour voir votre vertu dans son plus haut éclat, Pour la voir seule agir contre notre injustice, Sans la pi éoccuper par ce faible service...
{3) V, 9. Le voulez- vous, Seigneur, reprendre de ma main?...
sonnelle, le remercie avant tout d'avoir « sauvé l'Etat (i). » De la part d'un autre, ce ne serait là qu'un orgueil ridicule : mais Nicomède a le droit de parler ainsi. — Eu résumé, Nicomède soutient son caractère jusqu'au bout : il dépose, dans la victoire, l'ironie qui avait été son arme de guerre, mais il conserve sa grandeur, sa fierté, et il reste entièrement fidèle à son idéal de roi.
Tout ce qu'on peut, à la rigueur, lui reprocher dans ce dénouement, c'est de faire à sa marâtre des complipaents qui par leur exagération même (2) ont encore l'air d'une ironie qui n'est certainement plus dans ses intentions ; c'est aussi de parler, avec une emphase un peu trop romanesque (3), du royaume qu'il veut conquérir pour son frère. Nicomède nous avait habitués à plus de simplicité dans la grandeur.
Arsinoé se laisse toucher par la générosité du héros victorieux. Mais chez elle le caractère ne paraît pas aussi bien soutenu que chez Nicomède, parce qu'on n'attendait guère de sa part d'aussi beaux sentiments. Son ambition sera satisfaite, il est vrai, puisque Attale régnera ; mais ne lui restera-t-il donc rien des rancunes et des défiances de la marâtre ? Ne lui restera-t-il rien du dépit de s'être vue battue ? — Si Corneille, dans son Examen (4), ne nous avertissait que son attitude si nouvelle doit être regardée comme sincère, on serait bien tenté de n'y voir qu'une hypocrisie. Arsinoé vaincue dissimulerait sa haine et son dépit, en se réservant pour une occasion meilleure, — et rien dans ses paroles mêmes (5) n'empêcherait
(1) V, 9. Mais pourquoi vous cacher en sauvant tout VJStatt...
(2) V, 9. Faites-lui grâce aussi, Madame, el permettez
Que jusques au tombeau j'adore vot bontés...
Cf. le Comm. de Voltaire.
(3) V, 9. Commandez seulement, choisissez en quels lieux,
Et j'en apporterai la couronne à vos yeux...
Cf. le Comm. de Voltaire.
(4) <r ... Flaminius se voit enlever par Nicomède les affections de cette reine < Arsinoé) et du prince Attale... » Voir aussi le passage cité au début du Chap., p. 350.
(5) On pourrait facilement y voir un ton d'ironie aigre-douce :
Seigneur, faut-il si loin pousser votre victoire Et qu'ayant en vos mains et mes jours et ma gloire, La haute ambition d'un si puissant vainqueur Veuille encor triompher jusque dedans mon cœur...