‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 104 sur 134 · LE DÉNOUEMENT ET LA LOGIQUE DES CARACTÈRES · texte numérisé non relu

LE DÉNOUEMENT ET LA LOGIQUE DES CARACTÈRES

cette interprétation. Seulement le dénouement paraîtrait moins net, puisque la discorde resterait toute prête à renaître dans la famille de Prusias.

Prusias, en tout cas, prend au sérieux la conversion de sa femme, — et il la suit (i). Gela est bien conforme à son caractère : il attend qu'Arsinoé ait parlé pour parler, à son tour, comme elle. Mais ce qui est moins naturel de sa part, c'est que, libre de fuir avec Flaminius (2), il soit revenu auprès d'Arsinoé (3) pour « mourir avec elle en la défendant (4) ». Corneille dit lui-même, dans son Examen, «qu'il avait d'abord fini sa pièce sans faire revenir l'ambassadeur et le roi ; qu'il n'a fait ce changement que pour plaire au publiG, qui aime à voir à la fin d'une pièce tous les acteurs réunis (5)... » Il importe assez peu, du reste, que Prusias et Flaminius, comme le remarque aussi Corneille lui-même (6), « n'aient pas tout le loisir dont ils auraient besoin pour se rejoindre sur la mer, consulter ensemble et revenir à la défense de la reine » ; mais il est certain que Prusias dément un peu son caractère par sa résolution inattendue. Du moins reste-t-il fidèle à lui-même en se montrant, par ses dernières paroles, préoccupé avant tout de conserver « l'amitié des Romains (7) ».

Quant à Flaminius, il se met par son retour en « assez méchante posture (8) », puisqu'il ne revient que pour assister au triomphe de son otage délivré. Mai^en somme sa dignité n'en souffre pas plus que s'il suivait tranquillement, après 1 insuccès de sa politique, la route de Rome sur sa galère. Il res-

(1) V, 9. Je me rends donc aussi, Madame... etc.

(2) V, 7 Ce monarque étonné...

Avait pris un esquif pour tâcher de rejoindre

Ce Romain (Flaminius) dont l'effroi peut-être n'est pas moindre.

(3) V, 8. Non, non, nous revenons l'un et l'autre en ces lieux

Défendre votre gloire et mourir à vos yeux...

(4) Expressions de Corneille dans, son Examen.

(5) Résumé par Voltaire (Comm.) des dernières phrases de Y Examen de Corneille.

(6) Discours des trois unités.

(7) V, 9. ... Et demandons aux dieux nos dignes souverains

Pour comble de bonheur l'amitié des Romains.

(8) Expressions de Corneille dans Y Examen.

terait, dans ce cas, sous le coup d'un soupçon de lâcheté (i) : en reparaissant, au contraire, il se relève par la fermeté soutenue de son langage. Lui absent, nous pouvions croire Rome résignée à son échec : en reparaissant, il se donne l'occasion de réserver sur toute cette affaire la décision suprême du sénat (2) et de nous faire sentir que Rome aura malgré tout le dernier mot.

Ainsi tous les personnages viennent, au dénouement, se grouper autour de Nicomède, et ils servent, môme Flaminius, à compléter, pour le moment du moins, son triomphe. L'admiration, depuis longtemps, attachait Laodice à Nicomède ; elle vient, dans le cours de la pièce, de lui conquérir Attale ; elle lui gagne enfin, au dénouement, le cœurd'Arsinoé elle-même, elle lui assure ainsi la bienveillance durable de son père, et Flaminius lui rend hommage : Rome ne désarme pas devant lui : mais il aura tout au moins son estime (3), à défaut de son amitié, — qu'il ne cherche point, d'ailleurs. Et s'il doit sa victoire à Attale, à Laodice, au peuple soulevé, il la doit aussi, quelque peu, à lui-même, car c'est lui qui, par sa grande âme, a su provoquer chez Attale et parmi le peuple le désir de travailler au succès de sa cause.

Il n'y a donc, en somme, dans ce dénouement, d'autre sang versé que celui d'Araspe (4), et des deux agents d'Arsinoé, Métrobate et Zenon (5). Tous les personnages importants sortent de la pièce vivants et réconciliés. La générosité de Nicomède rétablit l'union dans cette famille royale divisée, comme, dans Cinna, la générosité d'Auguste rétablit l'harmonie troublée entre l'empereur et ses amis. Ce dénouement heureux, fondé aussi sur l'admiration que fait éprouver le héros principal à ceux qui l'entourent, a donc quelque analogie avec celui de

... Ce Romain dont l'effroi peut-être n'est pas moindre. C'est de quoi le sénat pourra délibérer...

Mais cependant pour lui j'ose vous assurer, Prince, qu'à ce défaut vous aurez son estime...

l'élément comique dans nicomède 355

Çinna. Il est moins beau, pourtant, et moins émouvant, parce qu'il est moins bien préparé, parce qu'il est obtenu par un revirement un peu brusque, au lieu d'être, comme dansÇwna, le terme naturel de toute la pièce.

Le dénouement naturel et logique de Nicomède, en laissant de côté le peuple avec sa mutinerie, c'était Arsinoé triomphante, Attale couronné, Nicomède vaincu, mais déjà vengé par l'humiliation qu'éprouve Attale dans la conscience tardive de son abaissement forcé devant Rome : c'était en somme la pièce arrêtée à la situation qui ouvre le cinquième acte (1) . Pour ne pas laisser son héros prisonnier de Rome, ce qui, tout en renvoyant le spectateur sur une triste impression, eût été trop contraire à l'événement historique (2), — Corneille a sacrifié, dans une certaine mesure, la logique de la pièce et de certains caractères (3), sans rien ajouter d'essentiel ni à la beauté de l'ensemble ni à la grandeur du rôle de Nicomède.

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