LES MENSONGES DE DORANTE
ment la raison d'être, dans la pièce, de l'action épisodique qui résulte de la jalousie d'Alcippe et qui n'a d'autre point de départ que l'erreur, tardivement rectifiée, d'un page au sujet de Clarice.
Dorante a pris à son compte la collation dont s'inquiète la jalousie d'Alcippe : c'est un premier mensonge qui par ses conséquences mêmes donnera lieu au personnage de nous édifier encore par de nouvelles histoires. Dorante en effet, en se donnant comme l'auteur de la collation, s'est attiré un duel avec Alcippe. Après l'intervention de Philiste qui arrête le combat, Dorante s'arrange de manière à pouvoir se réconcilier franchement avec son ami : il maintient imperturbablement sa première invention, mais en y ajoutant un détail qui doit ôter à Alcippe tout sujet de rancune contre lui : la personne à laquelle il a donné la collation est, dit-il, une femme mariée : ce n'est donc point celle dont s'occupe son ami (1).
Alcippe apprend, un moment après (2), par Philiste, que Œarice n'avait en réalité assisté à aucune collation : l'incident semble terminé, et il l'est en effet, pour Alcippe ; mais les conséquences n'en sont pas encore épuisées pour Dorante. Devant Cliton qui a entendu parler vaguement du récent duel d'Alcippe (3), il se vante d'avoir porté au malheureux Alcippe un coup mortel. Alcippe apparaît à ce moment même, comme pour donner un démenti à l'audacieux hâbleur, et voilà Dorante obligé, pour couvrir son mensonge devant son valet, de recourir à l'histoire d'une prétendue « poudre de sympathie » qui aurait guéri Alcippe par ses effets merveilleux; puis, comme Cliton lui demande le secret de cette poudre, Dorante est conduit, de mensonge en mensonge, à déclarer qu'il connaît l'hébreu, en même temps qu'une dizaine d'autres langues (4). L'arrivée de Géronte vient interrompre à propos dette accumulation de mensonges qui n'aurait pas de raison
pour s'arrêter : il est vrai que ce n'est que pour en reprendre une autre série (1), celle qui se rattache à l'histoire du faux mariage.
A travers tous ces mensonges se dessine le personnage de Dorante. Il y a beaucoup de fantaisie, sans doute, dans la mise en œuvre de ce caractère, mais rien, en somme, de trop forcé ni d'absolument invraisemblable. Dorante ment souvent sans nécessité, il ne ment jamais sans raison. Tous ses mensonges .se rattachent à un intérêt d'amour ou de vanité. C'est pour mieux séduire Glarice qu'il s'attribue en Allemagne des prouesses imaginaires ; c'est afin de pouvoir se dérober à un mariage qui contrarierait son amour, qu'il invente l'histoire de son faux mariage à Poitiers; c'est par esprit de vanité qu'il prend à son compte la collation dont s'entretiennent Alcippe et Philiste, — c'est par vanité encore qu'il prétend, devant Cliton, avoir, dans son duel avec Alcippe, donné à son adversaire un coup mortel.
Sans doute, on peut être à la fois amoureux et vaniteux, sans être par cela même menteur comme Dorante ; mais Dorante a justement pour caractère propre d'être un personnage auquel le mensonge est parfaitement naturel. Mentir ne lui coûte rien : ce n'est, à ses yeux, qu'une « adresse d'esprit (2) » absolument légitime. Dorante ment, sans scrupule, sans hésitation, sans embarras ; il ne semble pas comprendre ce qu'il y a d'incompatible entre le mensonge et l'honneur d'un gentilhomme. Il se trouve suffisamment justifié de ses menteries quand il peut indiquer le plaisir ou l'avantage qu'il en a tiré ; devant son père, devant Clarice, pas plus que devant son valet,
(1) L'hisioire de la fausse grossesse faisant suite à celle du faux mariage. I*) Cf. V, 3. '
il ne rougit des mensonges dont il est convaincu, il se contente d'en donner la raison (1). Il n'aime pas sans doute, tant qu'il n'y est point obligé, à avouer ses mensonges, car ce serait en perdre le fruit; et il sait bien, du reste, que tout le monde ne les juge pas avec la même complaisance qu'il les juge luimême. Quand l'éclat de la colère paternelle vient rappeler à son esprit toute la sévérité de l'opinion pour le gentilhomme qui ment, Dorante semble se révolter contre l'accusation de mensonge : « Qui vous dit que je mens (2) ? » dit-il à son père ; puis, quand il se voit convaincu, il baisse unmomeut la tête; mais il n'est point confondu: il a conservé tout son sang-froid, et toute sa sereine inconscience à l'égard de l'innocent artifice qu'on lui reproche sur un ton si tragique. « Beaucoup de bruit pour rien », semble-t-il se dire en lui-même devant toute cette colère. Géronte a eu beau s'indigner, il n'a point réussi à faire passer dans l'esprit de son fils l'idée que le mensonge soit si coupable et si honteux.
... J'avais ignoré, Monsieur, jusqu'à ce jour, Que l'adresse d'esprit fût un crime en amour (3).
Innocente adresse d'esprit : voilà tout ce que le mensonge continue d'être aux yeux de Dorante, alors que Géronte a dit le grand mot d'infamie (4) ! — Et cette adresse, Dorante est fier d'en avoir reçu le don : « le ciel, dit-il,
Le ciel fait cette grâce à fort peu de personnes a (5).
Il tire donc vanité de toutes les qualités d'esprit qu'implique l'art de mentir, et il aime à les étaler devant l'admiration complaisante de son valet Gliton (6). Il met, par suite, une
(4) Cf. I, 6; III, 5;V, 3.
(3) Paroles de Dorante à son père, V, 3.
(4) ... Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie... (V, 3.) (5)111,4.
(6) III,*; IV, 5, etc.
sorte de point d'honneur à soutenir constamment, à l'aide d'inventions nouvelles, les mensonges qu'il a risqués d'abord (i). Les ressources de son esprit naturellement inventif lui rendent ces inventions faciles. On peut même dire que Dorante ment, non point seulemeut par vanité ou par intérêt, mais encore pour le simple plaisir d'inventer. Gomme le lui fait remarquer Cliton (2),
Il serait un grand maître à faire des romans.
Quand, par intérêt ou par vanité, il imagine quelque conte, il ne s'en tient pas, d'ordinaire, à ce qui serait strictement nécessaire pour servir ses intentions ; il ne se contente pas d'y mêler juste assez de détails précis et de circonstances particulières pour donner à son histoire un air d'exactitude et de vérité, il y ajoute tout un luxe de complications et d'ornements superflus, il pousse parfois la fantaisie jusqu'aux limites du vraisemblable (3). Du moment, par exemple, qu'il veut se faire honneur de la galante collation dont Alcippe s'entretient avec Philiste, il lui suffirait de dire simplement : « c'est moi qui l'ai donnée » ; mais ce ne serait là qu'un bien sec et bien pauvre mensonge : Dorante ne s'en tient pas là: il s'amuse à décrire, avec une merveilleuse richesse de détails, sa collation et sa sérénade imaginaires (4) ; il oublie, sans doute , qu'il est en train de mentir, il semble être lui-même sous le charme de sa propre fiction, tandis qu'il jouit de la stupéfaction croissante de ses auditeurs éblouis. — De même, lorsqu'il s'agit de servir à Géronte l'histoire d'un faux mariage (5), il prend plaisir à surcharger son récit de toutes sortes de complications aventureuses dont il a
(i) Cf. IV, 3; IV, A.
(3) Cf. III, 2, l'appréciation de Philiste :
Et vous-même admirez notre simplicité :
A nous laisser duper nous sommes bien novices... etc.
le plus grand mérite à sortir sans encombre : on éprouve une sorte d'inquiète curiosité à l'entendre développer son men* songe à travers toutes sortes d'incidents, car il semble prendre à tâche de reculer lui-même, au moment d'y toucher, le terme auquel il a besoin d'arriver.
Cette verve d'invention ne serait pas très admirable, sans doute, si Dorante avait eu le loisir de combiner d'avance et de préparer à son aise ses histoires : mais il est censé les improviser. Il est mis brusquement en face de la tentation de mentir, et il s'y abandonne à l'aventure, comptant toujours sur les ressources de son esprit, qui en effet ne lui font jamais défaut Aussi débite-t-il toujours ses mensonges avec la plus parfaite assurance : et Cliton en est dupe comme les autres, lorsqu'il n'était point d'avance en état de les reconnaître (i). Dorante ne s'embarrasse point de l'idée des conséquences désagréables qui pourront résulter de ses mensonges une fois découverts: « Nous les démêlerons » (2), déclare-t-il avec la plus entière confiance en sa propre adresse. Quand il faudra inventer un nouveau mensonge pour soutenir le premier, une ingénieuse explication pour pallier un défaut de mémoire qui allait le trahir (3), Dorante sera toujours prêt ; il saura même, au besoin, être sincère et donner franchement, quand il le juge à propos (4), la raison des mensonges dont il se voit convaincu*
Avec sa verve et son esprit, avec l'espèce d'inconscience v le naturel et l'assurance qu'il porte dans le mensonge, avec son insouciance enfin des embarras possibles où il pourra s'engager, Dorante réussit à nous paraître aimable en dépit de
(1) n, 6. Quoi ! ce que vous disiez n'est pas vrai?... etc.
(8) I, 6, fin.
(3) IV, 4. Pyrandre ! tu m'as dis tantôt un autre nom... etc.
(4) 111, 5. De ces inventions chacune a sa raison... et V, 3.
son grand travers : il évolue avec aisance, avec souplesse et avec grâce à travers tous ses mensonges. En tout ce qui ne fce rapporte pas à l'habitude de mentir, il n'est pas indigne de sa qualité de gentilhomme. Il est brave : son duel avec Alcippe lui fournit l'occasion de le prouver (1). Du reste, il use 4ïu mensonge même d'une manière assez innocente : il ne s'en sert pour aucune fin déloyale ; il n'y a rien de commun entre •ses menteries et les fourberies d'un Scapin. Dorante est menteur, mais il n'est ni escroc ni fripon ; et, bien qu'il plaise également â Glarice et à Lucrèce, bien qu'il passe facilement, à la fin, de l'une à l'autre, il n'a aucune prétention à jouer entre elles le rôle d'un don Juan. L'absence de préméditation, qu'il faut remarquer dans ses mensonges, toujours improvisés, est encore en sa faveur jine circonstance atténuante. Enfin Dorante n'est point méchant : il a même l'occasion de montrer quelque délicatesse dans l'amitié: lorsqu'il s'aperçoit que, par son mensonge à propos de la collation, il a causé du chagrin à un ami, il prend la peine d'inventer un nouveau mensonge pour corriger le malheureux effet du premier (2).
Il est vrai qu'il a envers son père une attitude fort peu louable. Qu'il mente à Géronte comme à tout le monde , qu'il lui conte des histoires imaginaires pour ne pas se laisser engager dans un mariage contraire à son inclination, on peut, à la rigueur, lui pardonner cela, étant donné le principe même de son caractère ; mais, tout en débitant ses mensonges devant Géronte avec le même naturel et le même aplomb, il pourrait, une fois arrivé par ses inventions au résultat voulu, se dispenser de parler avec dérision, presque avec mépris, du « bonhomme » qu'il a dupé (3). La chose passerait encore si Géronte était une sorte de tyran : mais c'est un père affectueux et bon ; on en veut à Dorante de répondre si mal à cette affection si confiante de son père; on lui en veut de manifester
(1) III, 1, et III, 2. Dorante, en ce combat si peu prémédité
M'a fait voir trop de cœur pour tant de lâcheté... etc. (î) III, i. Celle que cette nuit sur l'eau j'ai régalée... etc.
(3) Cf. IV, 4. Le bonhomme s'en va le plus content du monde.
un peu trop brutalement, dans un aparté irrévérencieux, l'ennui qu'il ressent parfois de la présence importune de Géronte(i). Du moins Dorante garde-t-il toujours, au dehors, l'attitude du respect ; il a l'égoïsme de la jeunesse qui ne veut pas être dérangée dans ses plaisirs ni contrariée dans ses inclinations, mais il ne va jamais en face de Géronte jusqu'à l'insolence sarcastique d'un don Juan en face de don Louis (2) ; et, quand arrive la scène des reproches à la suite des mensonges démasqués, il courbe la tête, avec une soumission et une déférence tout au moins extérieures, sous l'éclat de la colère paternelle.
Un grand fonds d'égoïsme, en même temps que de vanité : voilà peut-être, plus encore que l'habitude de mentir, le grand défaut de Dorante. La même sécheresse de cœur qui le fait parler quelquefois de son père avec une si révoltante dureté semble être justement aussi ce qui le rend incapable de ressentir dans la pièce, pour Lucrèce ou pour Clarice, un véritable et profond amour. Et ce trait de caractère, si Corneille y avait insisté, suffirait pour nous rendre assez peu sympathique le personnage de Dorante ; mais il est à peine indiqué, par moments, dans la pièce, et il reste, en somme, au second plan. La bonne humeur, l'esprit, la verve et la grâce font en définitive pardonner à Dorante ce que Ton peut apercevoir chez lui d'égoïsme et de vanité.
' (i) IV,- 4. ... # Je vous cherchais, Dorante.
— Je ne vous cherchais pas, moi... etc.
(2) Voir le don Juan de Molière, IV, 6.