CHAPITRE V LA MORALITÉ DE LA PIÈGE
Corneille lui-môme s'est si bien pris de sympathie pour son héros qu'il n'a point voulu lui infliger à la fin de la pièce le désagrément — - et le châtiment — d'un mariage forcé. C'est à quoi, pourtant, devait naturellement aboutir l'intrigue de la comédie, par suite de la scène où Dorante, abusé par sa confusion de noms, s'est déclaré, devant son père, prêt à épouser Lucrèce; c'est à quoi aboutit en effet la comédie espagnole, où Dorante, épris de Clarice(i) jusqu'au bout, se voit néanmoins contraint d'épouser Lucrèce qu'il n'aime pas. — Corneille a écarté ce dénouement comme trop pénible (2), il a pensé que nous aurions, pour ce peu scrupuleux mais séduisant personnage, assez d'indulgence pour ne pas pouvoir assister avec plaisir à sa confusion finale. C'est pourquoi Corneille a prêté à Dorante, au cinquième acte, — d'une manière qui s'accorde assez bien avec le rôle antérieur du personnage (3), — une préférence naissante pour Lucrèce (4; : dès lors, Dorante, quand il reconnaîtra sa méprise, pourra accepter de fort bonne grâce les suites de l'engagement pris envers son père, puisqu'elles se trouvent, en somme, d'accord avec sa nouvelle et
(i) Elle s'appelle Jacinta dans la pièee d'Àlarcon.
(2) c ... J'ai trouvé cette manière de finir un peu dure, et cru qu'un mariage moins violenté serait plus au goût, de notre auditoire... » (Examen du Menteur.)
(3) Voir plus haut p. 391-392.