LA MORALITÉ DE LA PIÈCE
Ce n'est pas à dire que toute moralité soit absente de la pièce de Corneille. La moralité naturelle que comportait cette
(4) V, 4. C'était le seul moyen d'apaiser sa colère...
(2) V, 3, fin. Mais ai de ton côté le moindre obstacle arrive, etc.
(3) Cf. V, 6, 7, et le vers de Cl i ton, qui résume l'impression que Corneille reut surtout nous laisser de Dorante :
Peu sauraient comme lui s'en tirer avec grâce.
comédie était indiquée par le titre même de ('original espagnol : La Verdad sospechosa (i). « Dans la bouche de celui qui a l'habitude dé mentir, la vérité même devient suspecte » : c'est la maxime par laquelle Alarcon terminait sa pièce, et Corneille fait exprimer la même idée, tantôt parCliton, sur le ton sentencieux :
Quand un menteur la dit [la vérité],
En passant par sa bouche elle perd son crédit (2) ;
tantôt sur le ton indigné, par Géronte (3):
[Dorante.] Hé! mon père, écoutez...
[Géronte.] £uoi ! des contes en l'air et sur l'heure inventés ? [Dorante.] Non, la vérité pure.
[Géronte]. En est-il dans ta bouche?
Dorante a beau ne pas s'inquiéter des conséquences possibles de ses mensonges, il y en a une contre laquelle.touteson adresse ne pourra rien : c'est l'effet que produiront dans l'opinion des autres ses menteries une fois découvertes. Une fois connu comme menteur, il ne réussit plus à se faire croire, même lorsqu'il en aurait le plus besoin. Il s'aperçoit de cet inconvénient lors de son rendez-vous nocturne avec Clarice (4). il à beau dire alors la vérité ; sa parole, ses serments mêmes ne comptent plus pour rien (5) ; sans doute son erreur sur le nom de Clarice est ici la cause première de son embarras: mais, si toutes ses affirmations n'étaient pas d'avance rejetées comme des mensonges, elles amèneraient peut-être Clarice à soupçonner, puis à reconnaître la méprise (6).
■• \4) La vérité devenue suspecte.
(5) III, 5, vers la fin. Cf. III, 6. Je disais vérité... etc.
(6) Surtout quand Dorante lui dit :
... Que du ciel... j'éprouve le courroux
Si j'ai parlé; Lucrèce, à personne qu'à vous.
GÉRONTE 4tf9
Voilà donc où est la moralité intime que la pièce portait en elle-même : elle est dans le discrédit qui pèse d'avance sur la parole du menteur connu pour tel. Glarice Paccuse d'imposture (1); Lucrèce, tout en l'aimant, conçoit à son égard et lui témoigne ouvertement une défiance persistante (2), qui serait injurieuse pour tout autre que lui; Cliton, lui-même, après s'être laissé tromper d'abord, finit par accueillir ses affirmations avec la plus narquoise et la plus irrespectueuse incrédulité : et Dorante, comme s'il était obligé de trouver tout naturel ce doute opposé par un valet à sa parole, ne songe même pas à s'en offenser (3). " .