‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 123 sur 134 · GÉRONTE · texte numérisé non relu

GÉRONTE

Màià Cliton n'a point, pour blâmer son maitre, une autorité ni une conviction suffisantes ; Glarice et Lucrèce, d'autre part, mêlent trop à leurs défiances des raisons d'intérêt personnel et de rivalité féminine pour que leur attitude à l'égard du menteur puisse être réellement significative : c'est à Géronte surtout qu'il appartient de représenter et de résumer, dans une belle et forte scène (4), l'idée morale de la pièce.

Jusqu'au moment de cette scène, Géronte n'a paru dans la pièce que pour se laisser berner par les mensonges de son fils. Mais il a pu être dupé sans en devenir ridicule, car, si sa crédulité ne va pas sans une assez forte dose de naïveté, elle procède surtout de sa loyauté naturelle et de l'idée qu'il se fait de l'honneur d'un gentilhomme. Dorante n'a aucune peine ni aucun mérite à le tromper, il peut être sûr d'avance que son père, à moins d'être averti du contraire, croira toujours à sa parole ; car Géronte ne conçoit pas qu'un gentilhomme puisse se servir de la parole autrement que pour la vérité, et il ne saurait lui venir à l'esprit de soupçonner un seul instant

(i)in, 5.

(2i IV, 8, 9 ; V, 6, fin.

son ûls d'un mensonge. Il a peut-être le tort de ne pas le connaître assez, ce fils sur le compte duquel l'aveugle son affection, et dont il parle volontiers avec un complaisant orgueil de père (i) ; mais on voit Alcippe lui-même, instruit par Philiste des menteries de Dorante, se refuser à croire que ce Dorante, si vaillant sur le terraii*, soit capable d'une chose aussi honteuse que le mensonge :

Tout homme de courage est homme de parole (2),

déclare Alcippe, —et l'on peut s'expliquer, en vertu du même principe, les illusions que Géronte se fait longtemps au sujet de son fils.

Mais qu'un mot railleur de Philiste vienne éveiller en lui un soupçon (3), Géronte, qui ne manque point d'esprit, après tout, comprendra aussitôt tout l'artifice dont il a été dupe : il s'étonnera de la facilité avec laquelle il a cru toutes les histoires imaginées par Dorante, il rougira de sa crédulité <»mme d'une faiblesse, et il s'indignera contre le fils qui a fait de lui le complice, involontaire mais responsable néanmoins, de ses mensonges (4). A côté de la morale facile de Dorante, selon laquelle on peut sans scrupule se permettre quelques innocentes inventions, Géronte rétablit ici dans toute sa rigueur le code d'honneur du gentilhomme, réprouvant, d'une manière absolue, et sans considération des motifs plus oujnoins excusables qui ont pu l'inspirer, le mensonge comme une infamie. Et, bien que Dorante reste au fond rebelle à une mat nière de voir aussi sévère, il ne lui vient point à la pensée de faire appel encore à son ingéniosité naturelle et d'imaginer quelque nouveau mensonge pour excuser ou pourcon-

[A) V, 2. (Dorante) après m'avoir fourbe, mo fait fourber moi-même... etc. U s'agit de l'excuse que Géronte a dû donner au père de Clarice, pour se dégager de lui. Cf. II, 5, fin.

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