LE SYSTÈME DRAMATIQUE DE CORNEILLE
force d'âme ; quelquefois ils les créeront eux-mêmes d'une manière un peu arbitraire. Tls paraîtront ainsi rechercher beaucoup moins l'accomplissement d'un impérieux devoir que le libre exercice de leur volonté pour elle-même, indépendamment du but auquel est subordonnée son action. Ils paraîtront souvent si peu ébranlés par leurs sacrifices qu'on ne songera plus à les en plaindre : on les admirera toujours, du moins, pour l'énergie déployée par eux dans ces luttes de leur volonté. La pitié, si heureusement mêlée à l'admiration dans le Cid, s'effacera ainsi de plus en plus, et l'admiration restera souvent le ressort presque exclusif du théâtre de Corneille. L'amour, qui parle dans le Cid un langage si passionné, et qui y tient encore tant de place, au point d'arracher parfois aux héros du drame certains mots qu'un rigoureux devoir leur eût peut-être interdits, — l'amour sera de plus en plus subordonné, non plus même toujours à des devoirs réels* mais quelquefois à de prétendus devoirs un peu fictifs. On trouvera parfois encore, chez Camille et chez Curiace, chez Emilie et chez Cinna, chez Sévère et chez Pauline, de tendres accents d'amour, mais jamais plus la passion ne remplira une pièce de Corneille d'une émotion aussi continue, aussi pénétrante que dans le Cid. Aussi Ghimène, avec sa faiblesse et sa grâce, avec ses entraînements involontaires qui ne l'empêchent pas de demeurer jusqu'au bout fidèle à son devoir, — garde-t-elle une physionomie à part parmi les rôles de femmes que nous offre le théâtre de Corneille : ni Camille trop farouche dans son désespoir d'amour, ni Emilie trop hautaine, ni Pauline enfin, si ferme et si maîtresse d'elle-même, n'auront ce genre de séduction particulier à Chimène : l'amante de Rodrigue reste la plus tendre et la plus touchante des héroïnes de Corneille.