CHAPITRE IV LA TRAGI-COMÉDIE ET LES UNITÉS
LE CIDTKAGI-COMEDIE.
LeCid, dont on fait généralement dater, dans l'histoire du théâtre français, la constitution de la tragédie, fut, en réalité, donné par Corneille comme une tragi-comédie. Plus tard seulement, quand cette dernière appellation fut démodée en même temps que le genre auquel elle s'appliquait, le Cid, qui demeurait, lui, un chef-d'œuvre toujours vivant, prit de Corneille lui-même, pour le garder, le titre de tragédie.
Le Cid, en effet, tenait, à plusieurs égards, de la tragicomédie. Il en tenait, surtout, par certains caractères de l'action. Cette intrigue mouvementée, ayant en somme, pour point de départ, et pour conclusion peut-être, un mariage, auquel n'est lié, du reste, aucun intérêt d'Etat, — cette intrigue, formée à propos d'un soufflet, féconde en incidents variés, duels et batailles, s'acheminant à travers tout cela vers tout autre chose qu'une catastrophe, vers un dénouement qui nous laisse, si nous le désirons, sur la perspective d'une heureuse union entre les deux amants, — cette intrigue était bien dans le genre de celles qu'offraient volontiers les tragi-comédies du temps. D'autre part, l'Infante avec son pâle amour, avec le naïf étalage de ses prétendues générosités envers Chimène, — don Sanche, avec sa défaite et sa résignation finale, légèrement comique après ses généreuses témérités, — le roi don Fernand, avec sa bonhomie parfois mali-
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cieuse, — les méprises dont Chimène est victime par sa faute (1) ou par l'artifice des autres (2), les moments de confusion qui suivent ces erreurs, — tout cela suffirait pour empêcher les adversaires les plus systématiques de la tragédie de reprocher au Cid la prétendue raideur tragique. Du reste, la pièce est imitée de l'espagnol, et ce n'étaient pas des tragédies ordinairement, c'étaient plutôt des tragi-comédies que les auteurs contemporains de Corneille empruntaient ainsi à la littérature si « romantique » de leurs voisins : ils réservaient plutôt le titre de tragédie aux pièces imitées des anciens Grecs ou tirées de l'histoire romaine.
Sans doute, aucun de ces caractères ne suffisait à lui seul pour ranger une pièce parmi les tragi-comédies. Mais de leur réunion pouvait résulter une impression dans ce sens. D'ailleurs la tragi-comédie est toujours restée un genre un peu flottant ; la nature n'en a jamais été bien fixée. A la considérer seulement dans quelques-uns de ses Caractères, la variété de ton, par exemple, — la tragédie, même après le Gid, en aurait assez longtemps retenu quelque chose. Le Cid, c'est la tragédie en train de se dégager de la tragi-comédie. Mairet, avec sa Sophonisbe, avait donné le cadre du genre auquel était réservé l'avenir : Corneille, avec le Cid, ouvrait pour la tragédie l'ère des chefs d'oeuvre, tout en gardant encore à demi le cadre de la tragi-comédie. Tragédie, le Cid l'était pour la grandeur des sentiments, pour la beauté soutenue de leur expression : il l'était assez pour que, plus tard, Corneille, négligeant les côtés qui rappelaient un genre délaissé, pût lui donner franchement le nom de tragédie.
Ce n'est pas seulement par certains caractères qui tiennent de la tragi-comédie que le Cid se rattache au milieu littéraire où il parut. La marque de l'époque s'y reconnaît encore à d'autres égards. On retrouve, par exemple, dans le personnage de Rodrigue, l'idéal du parfait amant tel qu'on l'imaginait
dans la société précieuse du temps. Corneille lui-même attribuait à l'influence du goût contemporain certaines parties (i) du rôle de Rodrigue qui plus tard avaient cessé de lui plaire ; et le langage du Cid a, par endroits, un peu trop l'accent de ces héros langoureux que les pastorales avaient mis à la mode(ll y a aussi, dans le style de la pièce, quelques traces du goût précieux (2). Il est vrai que ces sentiments et ces vers où Ton reconnaît trop le bel esprit alors en honneur, sont, le plus souvent, directement imités du modèle espagnol ; mais Guilhem de Castro vivait lui-même, peu de temps auparavant, dans un pays qui avait précédé la France pour le développement de 1 esprit précieux. Et par le seul fait d'emprunter son sujet à un auteur espagnol, Corneille ne faisait que suivre une mode de son époque. En transformant, comme il le fit, la pièce de Guilhem de Castro, il ne se distinguait même pas absolument de ses contemporains pour la partie négative, en quelque sorte, de son travail : les auteurs du temps, déjà (3), gardaient assez rarement, dans leurs imitations, toutes les libertés, toute la variété, tout le pittoresque de leurs modèles espagnols ; mais, ce qu'ils ne savaient pas faire, c'était de compenser par des beautés d'un autre ordre, par la force de l'analyse morale, par la sévère élévation de la poésie, les qualités qu'ils effaçaient^
f i) « Pour ne déguiser rien, cette offre que fait Rodrigue de son épée à Chimcneet cette protestation de se laisser tuer par don Sanche ne me plairaient plus maintenant. Ces beautés étaient de mise en ce temps-là, et ne le seraient plus en celui-ci... Toutes les deux ont fait leur effet en ma faveur, mais je me ferais scrupule d'en étaler de pareilles à l'avenir sur notre théâtre. » (Examen du Cid.) (2) Cf. UI, 3. Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eàu ! La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau. III, 4. Il (cet objet, l'épéc) est teint de mon sang. — Plonge-le dans
[le mien, Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.
(3» Il s'agit ici des auteurs postérieurs à l'année 1630 environ, — de Rotrou, par exemple, qui débute en 1628, et qui, de 1628 à 1636, avait donné plusieurs pièces mitées de l'espagnol.
Parmi les diverses transformations que Corneille a fait subir à la pièce de Guilhem de Castro, celle qui a été de sa part la plus réfléchie et la plus volontaire est assurément la réduction du drame à la règle des unités.
Le sujet ne s'y pliait pas sans peine. La règle de l'unité de temps était une gêjie considérable pour une pièce où s'accumulent tant d'événements nécessaires à l'action : le duel du début et la mort du comte, la victoire de Rodrigue contre les Maures, son combat singulier contre don Sanche, sans compter les démarches de Chimène auprès du roi et ses entrevues avec Rodrigue. Tous ces événements ont pleine aisance pour se dérouler dans la pièce de Guilhem de Castro, qui embrasse un intervalle d'environ trois ans : mais Corneille a voulu resserrer la sienne dans l'espace d'un seul jour. Il est vrai que, dans son Discours sur les trois unités (i), il réclame une certaine latitude pour l'interprétation de l'unité de temps ; il demande que Ton puisse excéder un peu les vingt-quatre heures et aller jusqu'à trente. — Vingt-quatre heures ou trente, peu importe : même en s'en tenant aux vingt-quatre heures, on peut à la rigueur, si l'on y tient, admettre que la durée de l'action dansteCirf ne dépasse pas cette limite. La bataille contre les Maures ayant lieu dans la nuit, on n'a qu'à supposer que l'action de la pièce s'ouvre vers midi dans la journée qui précède : la séance du conseil royal, la querelle du comte et de don Diègue, la démarche faite au nom du roi pour obtenir
(i) « Pour moi, je trouve qu'il y a des sujets si malaisés à renfermer en si peu de temps que non seulement je leur accorderais les vingt-quatre heures entières, mais je me servirais même do la licence que donne ce philosophe de les excéder un peu» et les pousserais sans scrupule jusqu'à trente. »
du comte une satisfaction, la provocation de Rodrigue, le duel,
la plainte de Chimène auprès du roi, rempliraient cette
après-midi; l'entretien de Rodrigue avec Chimène a lieu
.vers le soir, comme cela est indiqué dans la pièce même (i) ;
la nuit est occupée par la défaite des Maures ; le quatrième acte
s'ouvre alors le lendemain matin (2) ; Rodrigue raconte la
bataille, Chimène reparait devant le roi, et, grâce à don
Diègue qui trouve que « Rodrigue a pris haleine en racontant
sa victoire (3) », l'infatigable héros est presque immédiatement
mis aux prises avec don Sanche : l'action, ainsi, peut se
terminer avant midi, au moment voulu pour ne pas dépasser
l'espace réglementaire de vingt-quatre heures. — On peut, on
doit même, d'après les indications de Corneille, se figurer ainsi
la succession de tous ces incidents, mais il faut reconnaître que
les événements se pressent alors avec une rapidité singulière.
Il leur faut une "merveilleuse justesse de succession pour
rentrer tous dans une aussi courte durée. Les personnages de
la pièce ont besoin d'une extraordinaire célérité dans toutes
leurs marches et contre-marches, et, si Rodrigue est par sa
noblesse morale du nombre de ces héros cornéliens que l'on
déclare généralement plus grands que nature, il a quelque
chose de surhumain aussi par l'infatigable énergie de son
activité physique. Une heure ou deux, entre la bataille contre
les Maures et le combat contre don Sanche, c'est tout le
repos qu'il lui est permis de prendre.
Corneille pouvait donc dire que la règle était observée, mais il est obligé de reconnaître (4) qu'elle ne l'est pas sans une certaine invraisemblance. A vrai dire, cette invraisemblance passe facilement inaperçue. Elle ne tient d'ailleurs qu'à l'intervention inopportune d'une règle tout arbitraire.
(1) Cf. III, 4. Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.
III, 6. Les Maures vont descendre, et le flux et la nuit
Dam une heure à nos murs les amènent sans bruit.
(2) IV, 2. Hier ce devoir te mit en une haute estime ..
(3) Cf. IV, 5.
, (4) Cf. Examen : « Je ne puis dénier que la règle des Vingt-quatre heures preste trop les incidents de cette pièc«... »
Elle disparait dès qu'on veut bien oublier la règle (1), — et rien après tout ne nous oblige à nous en souvenir. En voyant représenter le Cid, on remarque tout simplement, puisque la -chose est expressément marquée dans la pièce, que Faction dure deux jours \2) et que la défaite des Maures a lieu pendant la nuit qui les sépare : quant aux événements qui précèdent ou qui suivent cette bataille, on ne songe guère à mesurer la durée qu'ils remplissent. Que la pièce commence à midi ou dès le matin, qu'elle se prolonge, le lendemain, jusqu'à midi seulement ou jusqu'au soir, on ne s'en soucie guère. Le spectateur n'a pas, comme don Fernand (3;, les yeux fixés sur un cadran qui limite les heures disponibles. Il voit se nouer, par la mort du comte, une action dramatique qui l'intéresse : il est captivé, entraîné par l'action intérieure qui se déroule dans l'âme de Rodrigue et dans celle de Ghimène ; — cette analyse morale n'a rien à voir avec une question de durée matérielle ; sa durée n'a d'autre mesure que la succession des sentiments qu'elle éveille en nous; et, comme les événements extérieurs, que seuls on serait porté à localiser d'une certaine manière dans le temps (4), sont entièrement subordonnés à cette analyse de sentiments pour contribuer à son progrès, on les voit se succéder sans s'inquiéter de la durée matérielle qu'ils ont exigée. Ils interviennent dans l'action principale, tout intérieure et morale, pour lui servir d'aliment : et ils deviennent, comme elle, à peu près indépendants de toute limite précise dans le temps.
L'unité de temps ne cesse d'être indifférente que lorsque ses conséquences touchent directement à l'analyse morale •elle-même. — Et c'est le cas au dénouement du Cid. Que le développement de l'action dans la pièce ait duré vingt-quatre
(i) Corneille semble nous y inviter lui-môme, quand il dit (Discours tur Ut unités) : « Surtout je voudrais laisser cette durée à l'imagination des auditeurs et ne «iéterminer jamais le temps qu'elle emporte, si le sujet n'en avait besoin, principalement quand la vraisemblance y est un peu forcée, comme au Cid... »
(4) Cf. IV, -t. Hier ce dev ir te mit en une haute estime...
(3) Cf. IV,' 5. Du moins, une heure ou d«.ux je veux qu'il se délasse.
^4) Comme la bataille contre les Maures et le combat contre don Sanche.
LB THÉATttE CLASSIQUE. — CORNEILLE. 3