LE CI
heures ou davantage, peu nous importe, après tout, au point de vue des événements matériels qui s'y pressent : mais cela peut nous importer beaucoup au point de vue du drame intérieur qui se passe dans l'àme de Chimènc. — Quand Chimène, à la fin de la pièce, est mise par le roi en demeure d'épouser le vainqueur de don Sanche, on aime assez à ne pas être obligé de se dire qu'il n'y a même pas vingt-quatre heures écoulées depuis que le père de Chimène est mort de la main de Rodrigue. Car alors le refus de Chimène peut paraître moins méritoire, parce qu'il est trop rapproché de la mort du comte ; et si Ton tenait à regarder comme une sorte de consentement pour l'avenir le silence de Chimène après les dernières paroles du roi, on pourrait en vouloir à l'héroïne d'accepter, moins d'un jour après le meurtre, la perspective d'épouser le meurtrier. Le souvenir de la règle de vingt-quatre heures ne peut être à ce moment-là que d'un fâcheux effet Corneille l'a bien senti. Il avait fait, tout d'abord, prononcer par Chimène des vers où se trouvait expressément rappelée l'unité de jour observée :
Sire, quelle apparence à ce triste hyménée Qu'un même jour commence et finisse mon deuiï, Mette en mon lit Rodrigue, et mon père au cercueil ? C'est trop d'intelligence avec son homicide... etc.
Il a modifié plus tard ces vers de manière à écarter cette constatation inopportune de la conformité de sa pièce avec la règle des vingt-quatre heures.
Ainsi, cette règle est pour le Cid une gêne au point de vue matériel, parce que les événements accumulés s'y pressent trop rapidement ; elle est aussi, — et la chose est plus grave, — une gêne au point de vue de l'action morale, au moment du dénouement. Le mieux est donc d'oublier, quand on se trouve en face de la pièce, sa prétendue conformité avec une règle arbitraire, et de ne pas faire intervenir sans raison, pour trouver quelques défauts dans l'œuvre de Corneille, le souci,
bien facile à laisser de côté, du temps exact pendant lequel peut s'écouler le drame. C'est assez que cette préoccupation ait gêné Corneille dans la construction, de sa pièce, il est inutile de nous en embarrasser nous-mêmes, du moment que, délivrés du préjugé qui l'imposait au poète, nous pouvons si aisément nous en dispenser aujourd'hui.
§ IL
Quant à l'unité de lieu, elle est observée dans le Cid, à la condition qu'on l'entende dans un sens un peu large. « Tout se passe dans Séville, dit Corneille dans son Examen, et garde ainsi quelque espèce d'unité de lieu en général : mais le lieu particulier change de scène, et tantôt c'est le palais du roi, tantôt l'appartement de l'Infante, tantôt la maison de Chimène, et tantôt une rue ou une place publique. » L'unité de lieu subsiste néanmoins, suivant Corneille, d'après le principe qu'il formule dans son Discours sur les trois unités : « Je tiens, dit-il, qu'il faut chercher cette unité exacte autant qu'il est possible, mais, comme elle ne s'accommode pas avec toutes sortes de sujets, j'accorderais très volontiers que ce qu'on ferait passer en une seule ville aurait l'unité de lieu. »
Mais, tout en usant de cette latitude commode, Corneille parait tenir, cependant, à donner l'illusion de l'unité stricte. Il déclare qu'il faut chercher à « tromper l'auditeur », et à lui faire oublier la diversité des lieux particuliers en faisant en sorte que ces lieux divers n'aient pas besoin de décors différents, « et qu'aucun d'eux ne soit jamais nommé, mais seulement le lieu général où tous sont compris (1 ). » Autrement dit, le lieu doit rester vague et indéterminé : c'est le principe qui est appliqué dans te Cid.
Corneille, en effet, ne donne nulle part dans sa pièce aucune indication qui marque exactement le lieu de la scène.
(1) Discourt sur les trois unités.
<C'est à nous à le préciser, si nous y tenons. Et il n'est pas toujours facile de le faire. Corneille en convient lui-même 4ans son Examen : « On détermine aisément, dit-il, le lieu particulier pour les scènes détachées : mais pour celles qui ont leur liaison ensemble, comme les quatre dernières du premier acte, il est malaisé d'en choisir un qui convienne à toutes (l).»Onvoit que Corneille avaitde bonnes raisons pour baisser, en définitive, dans le vague, le lieu où se passent les différentes scènes de sa pièce.
Seulement, si l'on veut, dans la pratique, s'en tenir à cette indétermination, si Ton ne veut pas se résoudre à marquer Chaque lieu particulier par un décor spécial qu il faudrait alors changer plusieurs fois dans un même acte, on se trouve en présence d'un autre inconvénient : c'est que l'on voit les personnages se succéder dans un même lieu sans qu'ils aient i'air de s'apercevoir les uns les autres en se succédant. L'absence de liaison entre les scènes est toute naturelle si le lieu change : elle devient choquante si rien ne marque le changement de lieu (2). Le mieux est donc de sacrifier résolument cette illusion de la stricte unité de lieu, — à laquelle Corneille paraissait tenir, — de préciser chaque fois le lieu de la scène ♦et de changer le décor chaque fois qu'il est nécessaire.
En somme, quand il demandait qu'on laissât le lieu indéterminé, Corneille s'en rapportait, — comme il déclare le faire pour l'unité de temps (3), — à l'imagination complaisante des spectateurs. Mais il comptait surtout sur leur inattention à cet égard. Il se disait qu'il suffisait de ne pas marquer à la représentation la diversité du lieu, et que l'auditeur, tout occupé du développement de l'action v 4), ne s'aperce-
<1) Voir à ce sujet tout le passage qui suit, dans V Examen, yî) Par exemple entre les scènes 1, 2, 3, du l* r acte, — les scènes 2 et 3, 5 et 6, lu 2* acte, etc.
(3) « Surtout je voudrais laisser cette durée à l'imagination des auditeurs, et ne •déterminer jamais le temps qu'elle emporte, si le sujet n'en avait besoin, principalement quand It vraisemblance y est un peu forcée, comme au Cid, parce qu'alors •cela ne sert qu'à les avertir de cette précipitation. » (Discours sur Ut trois unités,
(4) Cf. le Discourt sur Ui troit unités.
vrait même pas de cette diversité. C'était user d'un petit artifice pour faire croire à une exacte unité de lieu que la. pièce, en réalité, n'admettait pas.
Ainsi, l'unité de temps est observée dans le Cid au prix: de certaines invraisemblances, et Punité de lieu à l'aide d'uneéquivoque. Si l'on est choqué de ce double défaut, c'est aux règles qu'il faut s'en prendre : Corneille n'a eu que le tort devouloir les appliquer à un sujet qui ne s'y prêtait guère, iï n'est pas parvenu à réaliser complètement l'accord de ces deux choses rebelles. Il n'a pas voulu, d'ailleurs, sacrifier des règles que de graves autorités lui imposaient. Nous à qui elles sont à peu près indifférentes, nous pouvons les oublier en face du Cid, — et le Cid restera ce qu'il est, délivré de cette contrainte aussi embarrassante qu'inutile, avec, il est vrai, la trace persistante des laborieux efforts que Corneille a dû faire pour s'y soumettre.
Car il en a fait beaucoup. Et c'est justement ce qui rend intéressante, malgré tout, la question, assez vaine en ellemême, de l'observation des règles dans une pièce comme le Cid. Si les règles n'ont plus grande importance à nos yeux, elles en avaient beaucoup aux yeux de Corneille. Bien ou» mal fondées, peu importe : Corneille entendait les observer. Il les respectait, parce que, exagérées peut-être dans leur rigueur littérale, elles répondaient à une tendance naturelle de son génie : « resserrer l'action du poème (i) » dans les moindres limites possible ; il les respectait, parce qu'il voyait derrière elles, — derrière l'une d'elles au moins (2), — le grand nom d'Aristote ; il les respectait, parce qu'il tenait naïvement à satisfaire aux exigences des érudits, des critiques, gens graves, ayant beaucoup de partisans dans le beau
(4) Cf. le Discours sur les trois unités.
(2) L'unité de temps seulement. Cf. le môme Discours.
monde d'alors, et qui jugeaient surtout une pièce d'après sa conformité avec les règles.
On peut dire que le premier souci de Corneille, en face du drame de Guilhem de Castro, a été d'en faire une pièce conforme aux unités. Ce qui devait le gêner le plus dans cette tâche, c'était l'épisode du combat de Rodrigue contre les Maures (il. Corneille ne pouvait plus donner à Rodrigue, comme Guilhem de Castro, le temps d'aller chercher les Mau res chez eux et de les introduire ainsi lui-même, d'une manière toute naturelle, dans l'action de la pièce : il a dû admettre que, par une sorte de merveilleuse coïncidence, les Maures se présentent aux coups de Rodrigue juste au moment où celui-ci a besoin d'eux pour les battre. L'action y perdra en logique et en naturel : mais l'unité de temps pourra être sauvegardée. — Ce n'était pas tout. Il fallait admettre que les Maures arrivent assez vite pour qu'ils puissent menacer la capitale de don Fernand avant qu'on ait eu le temps de prévenir leur attaque : une agression par terre, avec les lenteurs nécessaires de la route, ne pouvait guère satisfaire à une telle condition : Corneille substituera donc à Burgos, la capitale réelle et historique de don Fernand, une ville assez voisine de la mer pour se prêter à la combinaison dont il avait besoin : il choisira Sévilie, sur le Guadalquivir (2) ; il admettra alors, par une analogie, — un peu risquée peut-être (3), — avec ce qui se passe, dit-il, pour la Seine, que le flux de l'Oeéan remonte le fleuve jusqu'à Sévilie, et il pourra supposer ainsi qu'une marée docile amène les Maures jusqu'à la capitale de don Fernand. — Sévilie était musulmane encore au temps du roi don Fernand, elle ne devait devenir chrétienne que deux siècles plus tard (4) ; le royaume de Castille était donc encore loin, à l'époque du Cid, de la comprendre dans ses frontières; qu'importe ? On y fera régner don Fernand en dépit de l'histoire,
(i) Voir V Examen: « Cette arrivée des Maures ne laisse pas d'avoir ce défaut que j'ai remarqué ailleurs... »
(2-3) Cf. YKxamen.
(4) En 1348.
puisqu'il n'y a pas d'autre moyen d'observer la règle des unités. Et parce qu'il a été impossible de laisser Rodrigue aller lui-même combattre les Maures sur la frontière, on sera obligé, pour conserver à Rodrigue l'honneur de les vaincre, de prêter à don Fernand la plus extraordinaire inertie en face de l'ennemi qui surprend sa capitale.
On voit combien les exigences des unités ont obligé Corneille à dépenser d'esprit et de peine pour combiner d'une façon nouvelle ce qui se passe chez Guilhem de Castro d'une manière si naturelle. Une intervention singulièrement opportune du hasard dans sa pièce, une géographie historique de la plus haute fantaisie, un monarque de la plus ridicule insouciance : voilà ce qu'il a fallu accepter pour conserver — et encore avec une exactitude discutable — l'unité de temps. Tout est sacrifié à cette règle impérieuse : et la logique de l'action, et l'histoire, et les vraisemblances. L'unité de temps valait-elle tous ces sacrifices ? — Il ne restait plus qu'à y sacrifier le sujet lui-même, trop rebelle à la règle : Corneille, heureusement, n'a pas été jusque-là.
Peut-être faut-il attribuer encore, en partie du moins, à la préoccupation de ces unités certains caractères, déjà remarqués plus haut, de la pièce de Corneille. Si cette préoccupation a conduit Corneille à briser le lien plus direct qui, chez Guilhem de Castro, rattachait l'épisode des Maures à l'action principale, elle s'accordait, en principe, avec la tendance naturelle du poète vers la concentration de l'action. — L'effacement du décor, même s'il n'eût pas été conforme à l'esprit de notre théâtre en générai et de celui de Corneille en particulier, — était, nous l'avons vu, commandé par la manière dont Corneille, dans cette pièce, entendait et pratiquait l'unité de lieu. Enfin, en rendant impossible l'acceptation par Chimène de son mariage immédiat avec Rodrigue, l'unité de temps a peutêtre contribué à suggérer à Corneille l'idée de son dénouement si plein de convenance dans ce qu'il a d'incertain (1).
(1) Corneille semble bien dire dans son Examen qu'il n'admettrait çnôre Chimèn©
Ainsi, l'influence du dogme récemment établi par Mairet et par Chapelain, patronné d'ailleurs par Richelieu, se joignait au génie même de Corneille pour l'amener à donner une forme nouvelle au drame de Guiihem de Castro. La préoccupation des unités a été pour Corneille de la plus grande importance dans la construction de sa pièce. — Et cette importance dépasse le cas particulier du Cid. Tout en n'observant les règles qu'imparfaitement, Corneille prenait leur parti, — et par là même il décidait leur triomphe pour l'avenir.
consentant au mariage, même après les trois années que dure l'action chez l'auteur espagnol ; .mais on veut dire ici simplement que l'observation de l'unité de temps a pu contribuer à lui faire sentir plus fortement l'impossibilité d'un pareil dénouement. Voir plus haut, p. 74, les vei s qu'il avait d'abord mis dans la bouche de- Ghimène.
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