CORNEILLE ET TITE-LIVB
étant simplement un historien ; mais les éléments d'un drame peuvent être quelquefois entièrement donnés par un récit historique : ils existaient à peine dans le récit de Tite-Live. Corneille a encadré dans la suite de ses scènes les différentes parties de ce récit : mais il a eu à organiser de toutes pièces l'œuvre dramatique dans laquelle il les a distribuées. On peut résumer ainsi le progrès de l'action dans sa tragédie :
K — Au début, exposé de la situation générale : les deux armées sont en présence, sous les murs de Rome, prêtes à engager une bataille décisive, (t, i.)
2°. — Intervention et proposition du dictateur d'Albe, — racontées dans la troisième et dernière scène du premier acte.
3°. — Choix des trois Horaces comme champions de Rome. (II, 1.)
4°. — Choix des trois Curiaces comme champions d'Albe. dï, 2.)
5°. — Mutinerie des deux armées qui veulent empêcher un combat presque fratricide (III, 2) : le roi Tullus fait agréer par les deux camps l'idée de consulter les dieux pour s'en rapporter à leur volonté.
6 d . — L'examen des victimes fait connaître que les dieux approuvent et ordonnent le combat. (III, 5.)
7° et 8°. — Le récit du combat, découpé en deux parties : la première, jusqu'à la fuite simulée d'Horace (III, 6) ; la seconde, — l'issue définitive du combat, — est racontée plus tard, au quatrième acte. (IV, 2.)
9°. — Meurtre de Camille.
. 10°. — Procès et jugement d'Horace.
Dans toute cette suite d'événements, un seul est de l'invention de Corneille : c'est la mutinerie des deux armées qui ne veulent pas admettre le combat odieux des Horaces et des Curiaces, — avec le sacrifice par lequel on décide de consulter les dieux. Cette addition unique au récit de Tite-Live sert à retarder pendant quelque temps le combat, à prokftiger ainsi l'action et à lui donner plus aisément le développement nécessaire aux cinq actes que Corneille avait à remplir*
Pour tout le reste, Corneille ne fait que suivre Tordra même du récit de l'historien. Il lui emprunte, pour l'insérer dans une de ses scènes, le discours du dictateur d'Albe demandant que Ton remette le sort de la guerre à un petit nombre de combattants; il le suit de près également dans la récit du combat, -r- pour la deuxième partie du moins, car, pour le début, jusqu'à la fuite d'Horace, il écourte et abrège le récit de Tite-Live, il n'en retient que le strict nécessaire :
Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits.
Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste ; (III, 6.)
il emprunte enfin à l'auteur romain une grande partiedu discours que prononce au cinquième acte le vieil Horace pour défendre son fils accusé.
Mais avec trois morceaux ainsi empruntés, avec une suite d'incidents dont beaucoup tiennent en un seul vers (les Horaces sont désignés, — puis lesCuriaces; Horace a fui), il n'y a pas de quoi remplir une tragédie. Aussi les incidents, les faits proprement dits sont-ils chose secondaire dans la pièce de Corneille : l'important, c'est le développement psychologique, c'est l'analyse morale à laquelle ils doivent donner lieu. C'est là ce que Corneille a créé, ce que Tite- Live ne lui fournissait pas C'est pour donner à cette analyse toute son ampleur, toute sa précision aussi et tout son» intérêt, qu'il fractionne si étroitement le récit de Tite-Live. marchant pour ainsi dire pas à pas, s'arrêtant après chaque incident pour en tirer tout le développement psychologique auquel il peut prêter, divisant, par exemple, en deux la nouvelle que les Horaces et les Curiaces sont choisis pour représenter Rome et Aibe, étudiant alors séparément il) l'impression produite par chaque partie du fait ainsi décomposé, — appliquant de la sorte, sans y songer assurément, une de» règles essentielles de la méthode que Descartes venait à
(i) II, I, et II, 3. — Toutes les citations ont été collalionnées sur l'Edition des- Grands Ecritaint publiée par la maison Haehette.