LE VIEIL HORACE
Le vieil Horace apparaît dans la pièce au moment où Curiace va en sortir, comme pour lui succéder et continuer certains traits de son rôle : il a sans doute un accent d'énergie plus marquée et plus de rudesse, mais il a comme lui un patriotisme qui n'exclut pas, tout en l'effaçant davantage, une certaine tendresse de cœur.
Ces deux hommes sont faits pour se comprendre, — et, lorsque Curiace part pour le combat, ils échangent quelques paroles pleines de délicatesse et d'émotion (2). Le vieil Horace ressent profondément, lui aussi, ce que la situation a de cruel, ce qu'il y a de douloureux dans le devoir qui va opposer les uns aux autres, les armes à la main, les Horaces et les Curiaces. Curiace n'a pas cessé, à ses yeux, de faire partie de sa famille ; c'est à lui, comme à Horace, qu'il s'adresse, avec une brusquerie toute paternelle, pour les engager tous deux à ne pas laisser amollir leur courage devant les larmes de Sabine et de Camille :
Qu'est ceci, mes enfanta ? Ecoutez-vous vos flammes, Et perdez-vous encor le temps avec des femmes?... (3).
(1) II, 3. Si vous n'ôtes Romain, soyez digne de l'être...
Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte... (2l Cf. II, 8, fin. Quel adieu vous dirai-je?... etc. (3) II, 7.
Il s'intéresse à l'honneur de Guriace comme à celui d'Horace : il leur parle à tous les deux également du devoir qu'ils ont à remplir, l'un envers Albe, l'autre envers Rome ;
Ne pensez qu'aux devoirs que vos pays demandent (1).
-Il est ferme au dehors, et il se commande à lui-même cette fermeté pour avoir le droit de la recommander à ses enfants ; mais il suffit d'un mot de Guriace pour faire apparaître chez lui l'émotion mal contenue et pour amener des larmes dans sa voix grave :
Ah ! n'attendrissez point ici mes sentiments : Pour vous encourager ma voix manque de termes ; Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes : Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux. Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux. (II, 8.)
Curiace trouve ici une âme en harmonie avec la sienne : il obtient du père ce qu'il avait en vain voulu obtenir du fils (2), une marque de sympathie qui réponde à son intime douleur. L'attitude du vieil Horace envers lui semble être le démenti des impitoyables paroles du jeune Horace :
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.
Parce que le vieil Horace conserve pour Curiace une affection quasi paternelle, parce qu'il lui parle au nom d'Albe comme à son fils au nom de Rome, est-ce à dire que son àme et ses vœux restent indifférents entre les deux partis, entre les deux cités ? est-ce à dire que la tendresse persistante de toutes ses affections de famille fasse tort chez lui au patriotisme romain ? — Non. Si tout d'abord il nous a paru ne pas faire de différence entre Curiace et son propre fils, entre Albe et Rome, c'était surtout par une généreuse
(2) Dans la scène 3 do l'acte II.
LE VIEIL HORACE {(fl
délicatesse, en présence de Curiace : il respectait en lui le même courage qu'en son fils, et le même douloureux devoir à remplir. Mais au fond son âme a ses préférences bien décidées : il le dira plus tard à Sabine :
Non qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères Tous trois me sont encor des personnes bien chères • Mais enfin l'amitié n'est pas du même rang, Et n'a point les effets de l'amour ni du sang....
Je puis /es regarder comme nos ennemis,
Et donne sans regret mes souhaits à mes fils. (III, 5.)
Et ces préférences peuvent s'affirmer nettement sans nous choquer, car elles sont commandées par la nature même. Nous lui savons gré, au contraire, d'avoir su les dissimuler du moins devant Curiace, et de conserver encore une tendresse sincère pour ceux qui vont combattre contre ses fils.
Maintenant, ces vœux sans partage qu'il fait pour ses fils sont-ils inspirés seulement par l'attachement instinctif de la nature ? Non. Cette affection naturelle est subordonnée, chez le vieil Horace, à deux idées qui dominent son caractère :' celle de l'honneur et celle de la patrie. Il n'aime ses fils que s'ils remplissent tout leur devoir envers la patrie et envers l'honneur ; il est tout prêt à les renier s'ils y manquent. Et sa colère, dans ce cas, est armée d'une terrible sanction. La loi romaine donne à son autorité paternelle un caractère absolu : il a sur ses enfants droit de vie et de mort, et il n'hésitera pas à en user au besoin. Corneille a profité habilement d'un incident imaginé par lui-même, la mutinerie des deux armées, — pour jeter cette idée dans notre esprit, pour faire parler le vieil Horace en homme pénétré des droits sacrés de son pouvoir paternel et tout décidé à les exercer sans faiblesse ;
Si par quelque faiblesse ils (i) lavaient mendiée (2), Si leur haute vertu ne l'eût répudiée,
(1) Ses fils.
{i) La pitié des deux camps.
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Ma main bientôt sur eux m'eût vengé hautement
De l'affront que m'eût fait ce mol consentement. (III, 5.)
Ces menaçantes paroles préparent la scène qui va suivre, et qui n'en sera que l'application. Le vieil Horace ne les prononce qu'en passant : il ne pense pas avoir à s'en souvenir : il est calme en définitive (4), parce qu'il a confiance dans les destinées de Rome, parce que, du reste, quelles que doivent être ces destinées, il se croit assuré que ses fils feront leur devoir, et ne laisseront succomber Rome qu'après être morts tous les trois.
C'est au milieu de cette tranquille assurance que lui arrive la déconcertante nouvelle apportée par Julie : Rome est sujette, et un de ses fils reste vivant. — Le vieil Horace ne prend même pas le temps de s'affliger de la défaite de Rome : il ne voit que le déshonneur de son fils et de son nom. Rome vaincue, c'était le secret des dieux et des destins, mais, ce qui dépendait de son fils, c'était de ne pas se déshonorer par une fuite honteuse, c'était de combattre, froidement, jusqu'à la mort. Et le sublime « Qu'il mourût l » n'est ainsi que l'expression naturelle de tout le caractère du vieil Horace. — Il saura, du moins, lui, désavouer hautement la lâcheté de son fils, — non par de vaines paroles, mais par l'exercice impitoyable de ses droits paternels : il vengera par la mort de ce fils indigne le déshonneur infligé par lui à toute sa race. Et 'ce n'est point là l emportement d'une colère fugitive, c'est une résolution qui ne faiblira point : il s'y engage lui-même par un solennel serment :
J'atteste des grands dieux les suprêmes puissances Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains Laveront dans son sang la honte des Romains ; ^III, 6.)
et il tiendrait sa parole (on le retrouve dans les mêmes dispo-
(1) Cf. m, 5.