‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 39 sur 134 · LK VIEIL HORACE · texte numérisé non relu

LK VIEIL HORACE

sitions au début de l'acte suivant (1)) s'il n'apprenait point que ce fils injustement condamné a été en réalité le sauveur de Rome. Alors l'idée de sa patrie victorieuse quand il l'avait crue vaincue et de son honneur si bien soutenu quand il l'avait cru souillé, vient s'ajouter à sa tendresse paternelle pour en rendre l'effusion plus triomphante :

mon fils ! ô ma joie ! ô l'honneur de nos jours ! d'un État penchant l'inespéré secours !

Quand pourra mon amour baigner avec tendresse Ton front victorieux de larmes d'allégresse ? (IV, 2.)

«IL

Ainsi, au-dessus du sentiment paternel, l'idée de l'honneur et celle de la patrie sont toutes puissantes dans l'âme du vieil Horace. — Rome, il l'aime d'une façon aussi absolue que fait le jeune Horace, bien que son àme soit moins dure, et son patriotisme moins exclusif. Il lui sacrifie, sans regret, ses fils, qu'il aime, et il n'a pas une larme pour la mort de ce Guriace auquel il adressait un adieu (2j si attendri, — parce que cette mort fait la victoire de Rome. Le triomphe de Rome suffit à sa joie. Gomme le jeune Horace, il estime que ce bonheur public efface tous les malheurs domestiques (3; comme lui, quoique moins rudement, il condamne (4), dans la victoire de Rome, les larmes de Camille. Aussi est-il bien dans son caractère en approuvant, en principe, le meurtre de celle-ci. Le choix d'Albe ne lui faisait point haïrCuriace, — il avait pour lui, jusqu'au bout, des paroles de sympathie, — parce que Curiace, citoyen d'Albe, était dans son devoir en combattant contre Rome ; il est impitoyable pour Camille, parce que,

(3) Cf. IV, 3. On pleure injustement des pertes domestiques... <4> Cf. IV, 3.

Romaine, elle n'avait pas le droit de maudire sa patrie (1). H ne regrette sa mort que comme une tache pour son fils (2) ; il plaint le meurtrier plus que la victime (3). Sans doute, tout en répétant que Camille était digne du trépas (4), et en ajoutant que son fils n'aurait pas dû déshonorer sa main en la tuant (5), il ne déclare nulle part qu'usant de son droit de père il se serait chargé, lui-même, de la punir. En Camille, semble-t-il, il eût respecté, — ou dédaigné, — la femme et sa faiblesse, — et c'est là ce qui le distingue de la brutalité de son fils; mais sur le crime même : des imprécations prononcées contre la patrie, — il n'hésite pas, il le juge absolument comme le jeune Horace (6), et c'est pour cela qu'il défend, avec une entière conviction, devant le roi, son fils accusé.

A cette forte idée de la patrie, se joint une forte idée de l'honneur. Le vieil Horace ne veut point de tache à son nom, et il aime tout ce qui peut en augmenter la gloire. La joie de la victoire de Rome est chez lui d'autant plus vive que cette victoire est assurée par un des siens, comme la douleur de sa défaite a été un moment d'autant plus profonde qu'il la voyait accompagnée du déshonneur de son nom. Il se réjouit, pour la gloire de sa race, de voir les Horaces désignés par le choix de Rome; maïs il ne se réjouit pas, comme son fils, de voir cette gloire augmentée et rendue plus rare par la nécessité de combattre les Curiaces : là où le jeune Horace ne trouve qu'un nouveau sujet d'orgueil, il ne trouve, lui, qu'un sujet de tristesse :

Si le ciel pitoyable eût écoulé ma voix,

Albe serait réduite à faire un autre choix ;

Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces

Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces,

<4)Cf. V, 4,3.

<S)Cf. V, 4.

(3 Cf. V, 1. Je me tiens plus à plaindre, et je te plaint plus qu'elle...

<G;Cf.V,4,3.

LE VIEIL HORACE lit

Et de l'événement d'un combat plus humain

Dépendrait maintenant l'honneur du nom romain. (III, 5.}

Il n'admettrait donc pas que ses fils cessassent d'être les champions de Rome, mais il aurait voulu voir pour Albe d'autres champions que les Curiaces. Ici encore, il est plus humain que le jeune Horace. Moins brutal que lui dans son patriotisme, iï est aussi moins égoïste dans son amour de la gloire. — Du reste, le jeune Horace ne songe qu'à sa gloire personnelle, le vieil Horace, chef de famille, songe à l'honneur de toute sa race. Et, tandis que chez le premier cette idée de la gloire en* arrive à se distinguer de l'idée de la patrie jusqu'à la lui faire négliger, chez le vieil Horace l'idée de l'honneur ne se distingue de celle de la patrie que pour la fortifier. C'est seulement à l'honneur de la race, sembie-t-il, qu'il sacrifierait le jeune Horace coupable d'avoir fui : mais au fond cet honneur est subordonné à l'intérêt de Rome, puisqu'il consiste essentiellement à servir Rome, et à la servir jusqu'à la mort. — Un Romain ne doit laisser Rome succomber qu'en perdant luimême la vie : il ne peut survivre à la défaite de Rome qu'en se déshonorant lui-même avec toute sa race : — voilà le grand principe, gage solide de la grandeur de Rome, qui inspire le « Qu'ilmourût!»

î III.

Ainsi composé, ce rôle du vieil Horace est une des plus belles créations du grand Corneille. — A ceux qui prétendraient que Corneille n'a jamais su concevoir ses caractères avec d'harmonieuses nuances, il suffirait de citer ce personnage. C'est un admirable mélange de grandeur et d'humanité, de sentiments tendres et fiers, exprimés tour à tour avec beaucoup de tact et de délicatesse. Et le rôle est mesuré avec une justesse et une convenance merveilleuses : le vieil Horace se tient constamment dans un rapport exact avec les situations qu'il traverse; tout en lui, jusqu'au sublime, reste naturel et

vrai. Pas de grands mots, pas de déclamation : il n'étale pas inutilement, hors de propos, ses grands principes, ses sentiments énergiques; l'énergie reste assez longtemps, d'abord, comme à demi voilée : elle se révèle tout entière quand l'occasion se présente, mais le rôle antérieur était si bien mesuré que le vieil Horace, alors, se hausse sans peine jusqu'au sublime et sans paraître sortir de lui-même. On n'est pas étonné d'entendre prononcer l'impitoyable « Qu'il mourût / » à ce père qui nous était apparu d'abord avec des larmes dans les yeux. Il est Romain, avant tout, mais il reste, quand Rome le permet, dans la grande et large humanité. Et même lorsqu'il semble ne songer qu'à Rome, on sent parfois dans ses paroles l'accent d'une émotion contenue, reniée même, qui nous attendrit : ainsi, quand il demande au roi Tulle la vie de son fils accusé : « Sire, dit-il,

Sire, ne donne* rien à mes débiles ans :

Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants ; Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle ; 11 m'en reste encore un, conservez-le pour elle, (V, 3.)

conservez-le pour moi aussi, semble-t-il dire malgré lui; s'il ne le dit point devant le roi, il le disait tout à l'heure à son fils, dans des vers murmurés à demi-voix comme l'aveu d'une faiblesse, et où s'exprime, non plus le sentiment héroïque du Romain, mais le senti ment naturel et tendre du père qui tient à son dernier enfant comme à la consolation de sa vieillesse :

11 (un père) n'use pas toujours d'une rigueur extrême ; 11 épargne ses fils bien souvent pour sol-même ; Sa vieillesse sur eux aime à se soutenir, Et ne les punit point, de peur de se punir. (V, 1.)

Camille est romaine : ses frères combattent pour Rome : elle pourrait faire, sans réserve, des vœux pour la gloire

commune de sa patrie et de sa maison, si elle n'avait au cœur l'amour d'un Albain, de Curiace.

Elle aime sa patrie, cependant, ou du moins elle croit l'aimer. Elle est d'une famille où elle a dû prendre de bonne heure cette habitude, — ou cette illusion. Elle pleurait, nous dit-elle, durant le cours de la guerre, les défaites de Rome (1).

Elle aime ses frères, aussi. Elle reproche à Curiace d'accepter le choix d'Albe qui l'oblige à les combattre (2) ; elle jette un cri de douleur en apprenant la mort de deux d'entre eux (3); elle intercède auprès de son père en faveur de celui qui survit, croit-on, par la fuite (4i. — On peut môme dire qu'elle tient plus compte d'eux que de Rome : les affections de famille la touchent plus que l'idée, un peu lointaine et abstraite, de la patrie; dans l'attente du combat, ce qui partage son cœur et balance son amour pour Curiace, ce n'est point l'intérêt de Rome, c'est la pensée de ses frères (5). Dans la défaite de Rome, annoncée par Julie, elle pleure ses frères morts plutôt que Rome vaincue -6), et elle ne trouve pas Horace bien coupable d'avoir fui (7).

Au-dessus de sa patrie, au-dessus de ses frères,— elle le montre bien sans l'avouer, — il y a son amant, son fiancé (8), Curiace, — celui qu'elle appelle, avec une naïve et forte exagération d'expression, « son plus unique bien (9). » Cet amour seul l'empêche d'avoir l'àme tranquille, dans cette lutte d'Albe et de Rome. On lui dit bien, plus d'une fois (10),

(1) Cf. I, 2. Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement,

Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant ! Julie nous dit, en effet, qu'elle a donnait toujours ses pleurs au malheur des vaincus. î> H, i)

(9/ II, 5. Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête...

(3) III, 6. mes frères !

(6) III, 6. mes frères !

<8) Cf. 1. 2, 3.

(9) Cf. I, 2.

(40) Julie d'abord (I, 2), — puis Sabine (III, 4), — et le vieil Horace lui donnera des conseils analogues après la mort de Curicce. (IV, 3.)

qu'il lui suffirait d'en changer: il y aurait en effet, à Curiace, un successeur tout trouvé ; Valère (i) ; mais oublier Curiace, «lie n'en a ni le désir ni la force (2). Cet amour est tout-puissant dans son cœur, et elle répond à Sabine qui lui conseille «l'y renoncer :

Je le vois bien, ma sœur, vous n'aimâtes jamais ;

Vous ne connaissez point ni l'amour ni ses traits... (III, 4.)

Elle a beau être de la famille des Horaces : elle n'a point appris à faire passer l'idée de l'honneur avant le souci de son amour. Tandis que l'héroïne du Cid déclare qu'elle serait honteuse de Rodrigue oublieux de son honneur, Camille aimerait encore Curiace déserteur, pour elle, de son pays (3). Elle l'en aimerait mieux même; elle lui saurait gré de faire passer, comme elle-même, son amour avant tout (4). Quand elle le voit arriver brusquement, au 1 er acte, elle suppose, en trouvant la chose toute naturelle, qu'il a fui la bataille à caused'elle (5). Elle trouverait tout naturel, aussi, qu'il refusât, il cause d'elle, d'être le champion d'Albe (6) : elle est surprise, et elle pleure, de le trouver résolu à servir son pays, elle voit dans cette obstination une trahison envers son amour (7).

Elle eût voulu que Curiace oubliât son pays pour elle : elle oubliera, elle-même, le sien à cause de lui. Elle se console assez facilement, d'abord, de la défaite de Rome, du moment qu'elle sait Curiace vivant (8). Et quand sa mort lui est connue, peu lui importe alors le triomphe de Rome : elle

<l) Oubliez Curiace, et recevez Valère. (I, 2.) <2) Cf. réponse à Julie, I, 2, et à Sabine, III, 4. <3> Cf. I, 3.

<4) Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer :

Plus ton amour paraît, plus elle doit l'aimer... (I, 3.) (5)1,3 <«) H, 5.

O) Quoi ! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis ! (H, 5.) <8) dieux ! sentais-je alors des douleurs trop légères

Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères ? (IV, 4.1

pleure son amant, sans se soucier de sa patrie. Elle en veut à son frère d'avoir tué Curiace, et, puisque c'est à Rome qu'il a immolé ainsi son amant, puisque c'est au nom de Rome qu'on lui défend (1) de le pleurer, elle maudit Rome et souhaite sa ruine comme une vengeance. La brutale épée d'Horace punit ce crime envers la patrie.

En résumé, sans cet emportement furieux de la fin, assez expié, du reste, par la mort, Camille serait plutôt, d'un bout à l'autre, un rôle sympathique et touchant. La force de son amour la rend intéressante, ainsi que la manière naïve dont elle s'y abandonne, le jugeant toujours assez légitime du moment qu'il est autorisé par son père (2). Energique dans tout ce qui se rapporte à sa passion, y sacrifiant résolument tout ce qui n'est pas sa pudeur de jeune fille ou son affection fraternelle, ne se trouvant à l'aise qu'avec des femmes comme «lie (3), et ne découvrant tout son cœur qu'à son fiancé, se taisant d'ailleurs ou se bornant à quelques rares paroles en présence des autres, de son père ou de son frère (4), comme si «lie ne se sentait pas avec eux en communion de sentiments, comme si elle éprouvait une gêne timide devant l'autorité paternelle et un éloignement craintif devant le patriotisme absolu du jeune Horace, — laissant devant eux parler Sabine (5), à qui sa dignité d'épouse donne plus d'assurance et qui n'a point d'ailleurs les mêmes sentiments à dissimuler, •— pleurant d'abord en silence son fiancé mort, et réclamant simplement le droit de le pleurer, — Camille reste, jusqu'à l'éclat qui termine son rôle, une intéressante figure de jeune fille, mélange de timidité apparente, d'énergie contenue et de

(1)IV, 3, et IV, 5.

(2) Cf. I, 2, et III, 4. Et quani l'aveu d'un père, engageant notre foi,

A fait de ce tyran un légitime roi.

(3) Julie ou Sabine, I, 2 ; III, 3, 4.

41) Cf. II, 4, 6, 7 ; III, 5, 6; IV, 1, 2, 3. #) Cf. II, G ; III, 5.

grâce passionnée (i). — Tout ce qu'on lui demande, après tout, c'est de conserver les sentiments d'une sœur dans son amour même, — et en effet, jusqu'à la scène finale, elle parle de ses frères avec une affection sincère, — et, tant qu'elle ne va pas jusqu'à maudire, on ne lui en veut pas trop d'oublier un peu Rome, puisqu'elle est femme, puisqu'elle ne peut rien ni pour ni contre Rome, puisque d'autres à côté d'elle se chargent assez d'y songer, puisqu'enfin elle y a toujours songé ellemême tant qu'une triste fatalité, en s'appesantissant particulièrement sur les siens, n'est point venue concentrer sur eux toutes ses inquiétudes et toutes ses angoisses.

Le rôle de Sabine est plus complexe que celui de Camille. — Camille, sans son amour, pourrait être et serait « toute romaine » ; Sabine a deux patries : albaine de naissance, elle est romaine d'adoption; ses frères qui servent dans l'armée d'Albe maintiennent en elle le souvenir de sa cité d'origine,— et, quand Albe est en guerre avec Rome, le conflit de l'affection fraternelle avec l'amour conjugal se complique pour elle d'une hésitation naturelle entre ses deux patries.

C'est même cette deuxième lutte qui parait occuper surtout l'âme de Sabine, au début (2), alors que la guerre des deux villes ne s'est pas encore réduite à un combat particulier des Horaces et des Curiaces. C'est presque, pour elle, un cas de conscience: chacun des deux sentiments aux prises dans son coeur répond à un devoir : comme épouse, elle doit prendre l'intérêt de la patrie d'Horace : elle a même su le prendre sans partage « tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats (3) ; » mais, maintenant qu'on est à l'heure d'une

(1) Cf. I, 3 ; II, 5.

(2) Acte I.

bataille décisive, peut-elle souhaiter à Rome une victoire qui serait la ruine de sa première patrie? Doit-elle écarter le souvenir qui lui revient, si fort et si attendrissant, du pays de sa naissance? — Et Sabine, impuissante à se décider, dans ce doute de son devoir, eutre deux sentiments également légitimes, — Sabine ne prend parti pour aucune des deux cités ; elle ne donne ses vœux à aucune d'elles, et, — de toute façon, malheureuse, — elle garde

Ses larmes aux vaincu?, et sa haine aux vainqueurs. (1, 1.)

La situation va devenir pour elle bien autrement cruelle quand elle saura que la rivalité des deux villes va se résoudre par un combat entre les Horaces et les Guriaces. — Elle se présente alors à son époux et à son frère pour leur de* mander de lui donner la mort, l'un ou l'autre 11). — Comment interpréter cette démarche de Sabine ? Evidemment il ne faut pas trop tenir compte de la forme rigoureusement et subtilement raisonnée qu'elle lui donne : Sabine vient dire qu'étant le seul lien déjà établi entre les Horaces et les Guriaces, sa disparition ôtera à leur combat tout ce qu'il a de trop barbare : que l'un d'eux la tue donc, l'autre aura à la venger, et leur combat, d'inhumain, deviendra légitime. — Faut-il voir simplement dans cette proposition de Sabine un moyen indirect d'attendrir les deux hommes et de les faire renoncer peut-être au triste honneur qu'ils ont reçu, en leur faisant sentir tout ce qu'aurait d'inhumain un combat entre eux ? On

pourrait le croire à l'ironie de certaines paroles :

Ne différez donc plus ce que vous devez faire : Commencez par sa sœur à répandre son sang (2), Commencez par sa femme à lui percer le flanc, Commencez par Sabine à faire de vos vies Un digne sacrifice à vos chères patries (3). (II, 6.)

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