‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 40 sur 134 · I) II · texte numérisé non relu

I) II

l2) Le sang d'un beau-frère (voir les vers précédents).

(3) De même plus loin : Vous poussez des soupirs ; vos visages pâlissent !...etc.

ou à l'énergie de quelques autres :

Et, malgré vos refus, il faudra que leurs coups Se fassent jour ici pour aller jusqu'à vous.

Il est vrai que Sabine a dit à Horace et à Curiace, au début de son discours, qu'elle ne venait point leur demander une lâcheté et que, si l'un d'eux montrait quelque faiblesse, elle « le désavouerait pour frère ou pour époux » : mais alors pourquoi dire plus tard, en se retirant, comme si elle associait «Camille à sa tentative manquée :

Allons, ma sœur, allons, ne perdons plus de larmes : Contre tant de vertus ce sont de faibles armes... (II, 7.)

Ses paroles au début n'auraient-elles été, alors, qu'une précaution pour ne pas mettre les deux hommes en défiance contre le moyen qu'elle emploie ? — Si au contraire Sabine «e cherche réellement pas à leur arracher une faiblesse indigne d'eux, s'il n'y a de sa part qu'un désir sincère de mourir, — désir naturel d'ailleurs dans une aussi cruelle situation, — pourquoi l'exprimer d'une manière si forcée et à l'aide d'une proposition si étrange?

Quoi qu'il en soit, puisqu'on la laisse vivre, elle reste en proie à toutes ses angoisses; et. de même que tout à l'heure •elle ne parvenait pas à prendre parti entre Albe et Rome, elle ne parvient pas maintenant à prendre parti entre ses frères et son époux. L'antithèse des deux patries est désormais reléguée au second plan par l'antithèse, plus poignante pour son cœur de femme, de la nature et de l'amour. Et il y a encore comme un cas de conscience dans cette cruelle indécision : entre son affection fraternelle et son amour conjugal, elle prendrait parti, si le devoir était d'un seul côté : mais justement le devoir ne lui permet d'oublier ni son époux ni

ses frères 0), et l'issue du combat, quelle qu'elle soit, lui -apparaît comme également funeste.

Son époux en sort vainqueur, mais par la mort de ses trois frères, — et, quand elle le revoit, il est, de plus, le meurtrier de Camille. — Son unique désir serait d'obtenir le sort de celle- <îi. Elle prétend, d'ailleurs, le mériter aussi bien (2), car elle pleure, elle revendique le droit de pleurer, elle invite Horace à pleurer avec elle (3). Elle ne réussit qu'à l'attendrir un peu sans l'irriter ; car elle lui parle, malgré tout, sur un ton trop affectueux : elle ne lui reproche pas, comme faisait Camille, la mort de ceux qu'il a dû immoler à son pays (4) ; Horace est toujours son « cher époux (5) », elle lui demande ia mort trop tendrement pour l'obtenir.

Elle ne renonce pas, pour cela, à la chercher. C'est au roi Tulle qu'elle vient la demander enfin (6). Elle fait valoir comme raison, ce que sa situation a de cruel : c'est toujours, sous une autre forme, le conflit de sentiments déjà marqué par elle : peut-elle aimer, embrasser encore un époux meurtrier de ses frères (7), — et, d'autre part, a-t-elie le droit de le haïr, puisqu'il ne les a tués que pour servir son pays (8) ? Puisqu'il est menacé d'une sentence de mort pour avoir tué Camille, elle demande à mourir à sa place, elle sera heureuse, elle pour qui la vie est un supplice, d'expier le crime «d'un époux toujours cher et de lui épargner ainsi la honte d'une condamnation (9). — Cette nouvelle démarche, du reste,

(i) III, 1. Quel ennemi choisir, d'un époux ou d'un frère ?

La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux,

Et la loi du devoir m'attache à tous les deux. •<2) IV, 7. Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta sœur :

Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères... etc.

(3) Mêle (es pleurs aux miens. (IV, 7.)

(4) Je ne t'impute point les pertes que j'ai faites... (IV, 7.)

(5) Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse... etc. 16) V, 3.

(7) Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'épée... etc. <8) Et quelle impiété de haïr un époux

Pour avoir bien servi les siens, l'Etat et vous !... 4&) ... Ce trépas me sera bien plus doux,

Si je puis de sa honte affranchir mon époux...

n'a pas plus de succès que les précédentes : Sabine vivra, et c'est le vieil Horace qui lui indique son devoir, dans un langage que le roi (i) ne fera que rappeler :

Toi, qui par des douleurs à ton devoir contraires,

Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères,

Va plutôt consulter leurs mânes généreux.

Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heureux.

Sabine, sois leur sœur, suis ton devoir comme eux.

Sabine, on le voit, n'a dans la pièce aucun rôle actif : tout son rôle est dans les sentiments qu'elle éprouve. Elle traverse le drame avec une angoisse continue, qui grandit à mesure que les situations deviennent plus cruelles, et qui consiste surtout dans l'impossibilité, pour elle, de fixer son âme entre deux ordres de sentiments également naturels et légitimes. Si, du moins, elle avait à agir, elle serait forcée, malgré tout, de choisir entre ces deux devoirs contraires, — ce serait pour elle un moyen de sortir peut-être de cette indéfinie et douloureuse hésitation : mais il n'est question pour elle que de fixer ses sentiments et ses vœux, elle ne peut y parvenir. L'action se déroule, en attendant, sans elle, et lui impose ses résultats, cruels en toute alternative, car, à cette nécessité de craindre d'avance également tout ce qui peut arriver, répond pour elle la nécessité de déplorer ensuite, de toute façon, ce qui arrive. Pourtant, ce regret qui suit l'événement est moins pénible en somme que l'angoisse qui le précédait : l'irréparable de la chose accomplie l'oblige forcément à en prendre son parti : parmi les affections diverses qui se partageaient son cœur, les unes ne peuvent plus se traduire qu'en regrets impuissants, — elle s'attache alors, avec d'autant plus de force, à

(t) Sabine, écoutez moins a douleur qui vous presse... (V, 3.)

celles qui lui restent, elle concentre sur ceux qui survivent les facultés aimantes de son àme, et c'est pour cela qu'elle montre une tendresse triste, mais plus douce que jamais, à son Horace meurtrier de ses trois frères. Le malheur révolte et exaspère l'âme énergique de Camille : il accable et attendrit l'âme faible de Sabine. Et, quand la série des infortunes que le sort ménageait à cette famille semble enfin épuisée, Sabine pourra regarder, comme le parti qu'elle aurait dû prendre d'elle-même, celui auquel la fatalité l'a réduite, — elle vivra, triste, mais résignée-BtiQîiJQurs aimante, auprès de sonépoux^. Mais, dans le cours de la pièce, l'angoisse incessante de sa situation se traduit chez elle par un désir incessant de mourir. Mourir, c'est la seule solution qu'elle voie aux douloureuses indécisions de son âme. Ce désir, chez elle, peut être sincère, par conséquent touchant, parce qu'il répond naturellement à sa situation et à son caractère. Mais il a le tort de se répéter trop souvent (1). C'est le cas de redire ici ce que Voltaire dit à propos d'un désir semblable exprimé par Rodrigue (2) : « Les personnages doivent toujours conserver leur caractère, mais non pas dire toujours les mêmes choses. L'unité de caractère n'est belle que par la variété des idées. » Et puis le désir de mourir, naturel, dans son principe, chez Sabine, ne l'est pas autant dans son expression. Curiace, cœur tendre comme Sabine, en face de la situation où il se trouve réduit, ressent, lui aussi, ce désir, mais il ne l'exprime qu'une fois :

Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur, Mon cœur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur. J'ai pitié de mot-môme, et jette un œil d'envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie, (II, 3.)

Voilà l'expression, sobre et juste, profondément touchante, de

(1) H, 5-6 (et nous, allons mourir) ; — IV, 7 ; — V, 3. (I) Cf. Commentaire, le Cid, V,7.

ce sentiment que Sabine délaie à travers toutes sortes de raisonnements et de subtilités.

C'est là, en effet, le grand défaut du rôle de Sabine : elle raisonne trop. — Il est souverainement injuste de dire que ce soit là un défaut général des personnages de Corneille : pour s'en tenir à cette pièce même, le trouve-t-on, à aucun degré, -dans le rôle du vieil Horace, et, sauf deux ou trois tirades (1), dans ceux du jeune Horace, de Curiacé, de Camille ? Non : c'est simplement un défaut vers lequel Corneille inclinait facilement, et dans lequel il tombe pour certains rôles qui y prêtaient par leur nature même. Car, si Sabine raisonne beaucoup, ses raisonnements répondent, après tout, à la donnée même de son rôle. Son long monologue du troisième acte n'est qu'un effort, en définitive impuissant, de son àme, pour prendre un parti : elle analyse longuement sa situation, «lie la retourne sous toutes ses faces, pour y trouver un motif de se décider dans un sens ou dans l'autre : c'est un cas de conscience à discuter. — Le défaut, ici, est moins dans les raisonnements eux-mêmes que dans la forme trop symétrique -que Corneille s'attache à leur donner (2), il est surtout dans le retour de ces vers en refrain destinés à marquer le rigoureux équilibre des arguments contraires. L'émotion disparaît à travers tous ces raffinements. Mais, affranchies de cette affectation de forme, ces analyses que Sabine fait de sa situation et de ses sentiments opposés sont si naturelles qu'elles lui inspirent, au début de la pièce, quelques-uns des plus beaux vers que Corneille ait jamais écrits (3).

Trop de symétrie, parfois, — et, ailleurs, trop de subtilité. — Corneille a peut-être cherché à varier par la nouveauté ■constante des idées la répétition uniforme d'un même désir :

(1) Par exemple, dans le rôle de Camille: III, A (« Parlez plus sainement de vos cmaux et des miens... etc. » — et dans le rôle du jeune Horace : V, 2 (Voir plus

haut, page 99).

(2) Songeons pour quelles causes, et non par quelles mains... etc. Je songe par quels bras, et non pour quelle cause... etc.

(3) I, \. Je suis Romaine, hélas ! puisqu'Horace est romain... etc. £t plus loin: Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats... etc.

il n'a guère réussi qu'à ajouter un défaut à un autre. Du reste, cette subtilité même répond encore à quelque chose de vrai. Sabine voudrait, sincèrement, mourir : mais sa douleur faite d'hésitations n'est pas de celles qui trouvent l'énergie du suicide ; elle voudrait donc convaincre les autres de la nécessité de lui donner le coup mortel ; elle saisit tous les prétextes pour le leur demander, elle recourt à tous les arguments pour les y décider, — et, comme elle s'adresse à des personnes qui lui sont chères et à qui elle est chère elle-même, sa prière a trop peu de chance d'être écoutée pour ne pas ressembler parfoisàune vaine déclamation. Elle est donc condamnée à la recommencer constamment, jusque devant le roi Tulle, et toujours sans plus de succès. On est presque étonné qu'elle sorte vivante de la pièce, après avoir tant de fois voulu mourir, — et on lui en veut, peut-être, de ne pas y avoir réussi.

En définitive, Sabine a le grand tort de mettre trop souvent ses émotions en raisonnements : comme elle ne contribue en rien à l'action, comme elle ne peut que subir le contre-coup d'événements qui ne dépendent d'elle en rien, ses émotions ne pouvaient être intéressantes qu'à la condition de rester simples et sobres dans leur expression : et elle ne sait pas toujours garder cette juste mesure (1).

lis comptent à peine dans la tragédie d'Horace.

Julie est la confidente commune de Sabine et de Camille. Comme Camille et Sabine sont de la même famille, comme elles n'ont pas dans la pièce d'intérêt contraire, Corneille a pu faire l'économie d'une confidente en leur prêtant la même à toutes les deux. Julie, du reste n'est pas une suivante ; c'est une « dame romaine », amie de Sabine et de Camille. Elle n'a d'ailleurs dans la pièce que le rôle ordinaire des personnages

(i) Sur la place de Sabine dans l'ensemble de la pièce, voir plus loin, p. 433,

124 x HORACE

de son emploi : provoquer des confidences (1),— et apporter des nouvelles (2); mais elle s'acquitte de cette seconde partie de sa mission avec un zèle empressé qui est chez elle comme un trait de caractère : sa précipitation étourdie à venir annoncer la fuite d'Horace provoque une des grandes scènes de la pièce.

Valère est moins intéressant encore que le don Sanche du Cid, auquel il correspond. Don Sanche a un caractère à demi dessiné, caractère légèrement héroï-comique sans doute, mais enfin il en a un : Valère n'en a aucun. Amoureux dédaigné de Camille, il n'a même pas, comme donSanche, l'occasion d'échanger, dans la pièce, une seule parole avec celle qu'il aime. — Il est nommé dans l'exposition, et c'est par suite du bon accueil qu'elle est accusée un moment de lui avoir fait, que Camille est amenée à nous exposer ses sentiments : mais il n'apparaît qu'au quatrième acte, « sitôt, nous dit Corneille (3), que la mort de son rival fait quelque ouverture à son espérance : il tâche à gagner les bonnes grâces du père par la commission qu'il prend du roi de lui apporter les glorieuses nouvelles de l'honneur que ce prince lui veut faire; et, par occasion, il lui apprend la victoire de son fils, qu'il ignorait. » Il faut remarquer que Valère, en se présentant devant le vieil Horace, ne sait pas qu'il aura à raconter, et cela en présence de Camille, la mort de Curiace. Corneille, du reste, a su tirer parti de cette circonstance pour donner à Camille un motif de plus de s'irriter dans sa douleur. Camille, en effet, croit avoir lu sur le visage de Valère la joie que doit lui causer la mort d'un rivai (4). Enfin Corneille s'est servi de l'amour de Valère pour faire de lui, au cinquième acte, devant le roi Tulle, l'accusateur d'Horace meurtrier de Camille

Le roi Tulle, lui aussi, n'a dans la pièce qu'un rôle d'occasion. On nous annonce au quatrième acte (5j qu'il va venir

CD m, 2, 6.

•3) hxam°Ji.

(4) Cf. IV, A : Son rival me l'apprend... etc.

lui-même honorer de sa visite le vieil Horace et lui adresser des félicitations pour la victoire de son fils. Il paraît, en effet, au cinquième acte : mais, dans l'intervalle, Horace a tué Camille, et le roi est amené par l'intervention de Valère à se faire le juge du héros auquel il doit la conservation de sa couronne et l'accroissement de ses Etats. Corneille a raison de dire (1) qu'il soutient mieux la dignité royale que don Fernand dans le Cid, mais c'est au prix de l'effacement "de son caractère personnel. Il ne paraît qu'à la fin de la pièce; auparavant, n'ayant rien à faire en scène, il se renferme loin de nous dans son rôle de roi ; il est où il doit être, à l'armée : il y est pour accepter la proposition du dictateur d'Albe, pour présider au choix des champions de Rome, pour apaiser la mutinerie des soldats révoltés à l'idée d'une lutte fratricide, pour consulter enfin les dieux qui ordonnent le combat, et pour assister à la victoire qui le rend maître d'Albe. Et, quand il parait en scène, il a, en somme, le langage qui convient à son rôle. La gravité romaine, avec le caractère sacré que lui donne sa qualité de pontife, est sauvegardée en lui en même temps que la dignité royale.

H) Examen <f Horace.

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