LES TROIS PREMIERS ACTES
Avec les personnages que Ton vient d'étudier, Corneille -a-t-il réussi à constituer une action véritablement dramatique ? — On a pu prétendre qu'il avait manqué, dans Horace, à la loi, très importante, de l'unité d'action.
On y trouve, écrit Voltaire (1), « trois tragédies absolument distinctes : la victoire d'Horace*, la mort de Camille, et le procès d'Horace. »
De ces trois parties successives, les deux dernières, au moins, semblent pourtant assez naturellement liées entre elles. On peut ne pas être satisfait du cinquième acte de la pièce : mais, du moment qu'Horace a tué sa sœur, il est nécessaire de régler la situation qui résulte pour lui de cette action : on veut être fixé sur le sort du héros : le jugement d'Horace suit naturellement le meurtre de Camille.
Reste à savoir si ces deux dernières parties, prises ensemble, sont liées de la même manière avec la première, si le meurtre de Camille ne forme point, à partir du quatrième :acte, une action nouvelle.
Corneille, sur cette question, se condamne franchement lui-
<l) Commentaire, V, 1.
, l'unité d'action 127
même (1; : « La mort de Camille, dit-il, fait une action double par le second péril où tombe Horace après être sorti du premier... L'action serait suffisamment terminée à sa victoire. » Voltaire n'est pas moins affirmatif : quand Valère a quitté le vieil Horace après lui avoir appris la victoire de son fils, quand il est parti en disant qu'il allait parler au roi des nobles sentiments témoignés par le père du vainqueur, et que le vieil Horace lui a répondu :
Je vous devrai beaucoup pour un si bon office (2),
Voltaire trouve (3) que « la pièce est finie, l'action complètement terminée : il s'agissait de la victoire, et elle est remportée ; du destin de Rome, et il est décidé » ; et, quand le vieil Horace se tourne vers sa fille pour lui dire :
Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs... etc. :
« voici donc, écrit Voltaire, voici une autre pièce qui commence : le sujet en est bien moins grand, moins intéressant, moins théâtral que celui de la première. Ces deux actions différentes ont nui au succès complet des Horaces. »
§ IL
Est-il bien sûr que l'action soit réellement terminée à la nouvelle définitive de la victoire d'Horace ? — 11 est vrai qu'à ce moment, comme dit Voltaire, « le destin de Rome est décidé » ; mais était-ce bien là le sujet, l'intérêt principal de la tragédie telle qu'elle s'est présentée à nous dans les trois premiers actes ? Les choses ont-elles été réellement combinées de manière à nous faire regarder la victoire de Rom e comme la conclusion dernière de la pièce ?
(i) Examen,
(3/ Commentaire, IV, 2.
Rome ne peut nous intéresser, dans la pièce, que par l'intermédiaire des personnages qui la représentent : or le jeune Horace n'a paru, jusqu'ici, qu'au second acte : il s'est trouvé là en présence de Curiace : peut-on dire que notre sympathie, alors, se soit attachée à ce héros de Rome, si hautain et si dur, plutôt qu'à celui d'Albe, tendre et humain avec une égale bravoure ? — Le vieil Horace, assurément, avec son patriotisme si noble et si fier, sans inutile raideur, a pu, à partir du troisième acte, nous intéresser en faveur de Rome : mais d'autres personnages ont tenu dans la pièce une place égale, du moins pour l'étendue, — et ne paraissaient ni désirer eux-mêmes ni nous faire désirer à nous la victoire de Rome : Camille, romaine pourtant, ne songeait qu'à son amour, et Sabine a déclaré qu'elle ne savait pour laquelle des deux villes former des vœux.
La vérité est qu'on nous a entretenu plus d'une fois, en effet, des hautes destinées de Rome, — et ce n'est pas seulement le vieil Horace qui nous en a parlé, dans les vers magnifiques qu'il prononce à ce propos au troisième acte (1), ce sont encore des personnages qui n'ont pas le courage de désirer la victoire de Rome, comme Sabine (2 , ou qui même doivent désirer tout le contraire, comme Curiace : Curiace, au début du deuxième acte, semble lui-même s'incliner d'avance devant le nom de Rome et ressentir une involontaire admiration pour la « superbe ville (3) » qui choisit les trois Horaces pour ses champions. — Oui, tout le monde, dans la pièce, a le sentiment de la grandeur de Rome : Corneille nous a fortement pénétrés de cette idée, il l'a fait exprimer tour à tour par presque tousses personnages, y compris la confidente Julie (4! ; mais, de ce que Rome doive être la plus forte, il ne s'ensuit pas que nous devions être de son côté : elle a pour elle
4) III, 5. Un jour, un jour viendra que par toute la terre... etc. i'2) I, i. Je sais que ton Etat, encore en sa naissance... etc. (3; Cf. 11,1.
(4» I, 1. Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles...