‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 42 sur 134 · L UNITE D ACTION · texte numérisé non relu

L UNITE D ACTION

les destins, et les promesses des dieux (1), mais cela ne veut pas dire qu'elle ait pour elle le droit. Si Corneille avait réellement tenu à nous faire prendre parti pour elle, aurait-il fait prononcer par Sabine, au début même de la pièce (2), ces vers si beaux et si touchants par lesquels l'épouse d'Horace nous apitoie d'avance en faveur d'AIbe sa patrie, accusant Rome d'ingratitude envers la cité-mère, lui reprochant de vouloir ruiner Albe au lieu de l'associer généreusement à ses nobles destins ?

Au reste, pour juger réellement de l'intérêt que nous portons à Rome dans la pièce, demandons-nous quelle est notre impression à la fin du troisième acte, alors que l'on croit Rome vaincue Nous connaissons trop, en général, la légende des Horaces pour regarder comme définitive la nouvelle de cette défaite; mais oublions l'histoire, si nous le pouvons, et laissons-nous aller à être dupes, un moment, de l'artifice du poète : nous nous intéressons, sans doute, à la noble douleur du vieil Horace, mais en somme cette défaite — provisoire — de Rome nous fait-elle beaucoup plus de peine que ne nous en fera plus tard la défaite — définitive — de sa rivale ? Et si nous sommes tentés, alors, de nous reprocher de ne pas prendre assez le parti de Rome, nous nous redirons à nousmêmes les vers de Sabine :

Rome, si tu te plains que c'est là te trahir, Fais-toi des ennemis que je puisse haïr ! (1, 1.)

La victoire de Rome ne termine donc rien dans la pièce, pour la raison qu'en elle-même elle nous est à peu près indifférente. — Dira-t-on qu'à part la sympathie que nous pouvons avoir ou ne pas avoir pour Rome, le sujet n'en reste pas moins la guerre — presque une guerre civile — entre Albe

(l)Cf. 1, 1 .... Que les dieux t'ont promis l'empire de la terre... etc.

III, 5. Les dieux à notre Enée ont promis cette gloire... (2) 1, 1.

et Rome, entre la métropole et la cité issue d'elle ? II s'agirait simplement de savoir laquelle des deux villes l'emportera, — et, une fois cette question décidée, n'importe dansquel sens, la pièce serait finie. — Soit : mais, à ce compte, ce n'est même pas à l'endroit fixé par Voltaire, vers le milieu du quatrième acte, que la pièce nous apparaîtrait comme achevée : ce serait dès la fin du troisième acte. Car, au point de vue dramatique, et en faisant abstraction de la légende, rien ne nous empêche de regarder comme définitive la nouvelle a pportée par Julie. Nous aurons eu, alors, un drame en trois actes : premier acte : la guerre entre les deux villes et le moyen convenu pour y mettre fin ; — deuxième acte : le choix deschampions ; — troisième acte : le combat et son dénouement. Le sort des deux villes est décidé, Rome est vaincue, et rien, dans la logique des choses, ne nous empêche de nous en tenir à ce résultat ; rien, dans le drame, ne peut nous faire attendre en faveur de Rome un retour nécessaire de fortune.

Nous attendons pourtant quelque chose encore, tout n'est pas fini à nos yeux, — et pourquoi? — D'abord, parce que le jeune Horace nous avait fait espérer autre chose de lui : il avait affirmé sa noble certitude non pas de vaincre, mais de n'être pas sujet d'Albe, car Rome, disait-il, ne serait sujette qu'après son dernier soupir (1). Et nous reconnaissions en lui un homme absolument résolu à exécuter ce qu'il disait Le fait est là pourtant, — admis par le père lui-même après quelque résistance, (2) — qui dément ses généreuses paroles d'auparavant : puisqu'il survit, nous voulons le revoir, nousvoulons savoir comment il portera devant nous la honte de cette fuite si contraire à son caractère et à ses déclarations- — Nous voulons savoir aussi comment va le recevoir son père,, nous voulons voir si le vieil Horace accomplira sans faiblesse son serment de venger par la mort du lâche sa race déshonorée.

(1) Rome a trop cru de moi... etc. (II, 1.)

(2) Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie... (III, 6.V

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Autrement dit, ce qui fait la liaison du troisième au quatrième acte, entre la fausse nouvelle de la défaite de Rome et le récit de Valère qui la rectifie, ce n'est déjà plus la question, résolue en apparence, du sort de Rome ou d'Albe, c'est une question qui concerne non plus Rome entière, mais uniquement la famille d'Horace.

g III.

Est-ce, d'ailleurs, à ce moment seulement que l'intérêt qui' s'attache à cette famille en particulier apparaît dans la piècp à côté de l'intérêt qui s'attache à la lutte d'Albe et de Rome t

— Non : cette impression résulte de l'ensemble même des trois premiers actes, elle résulte du sens général dans lequel Corneille a interprété et mis en œuvre le récit de Tite-Live.

— Si le sujet unique, si le sujet principal avait dû rester la lutte des deux villes, ce n'est pas dans la maison d'Horace que nous devrions être, c'est devant les murs de Rome, sur le terrain où les deux armées sont en présence, c'est autour du roi Tulle ou du dictateur d'Albe. Sans doute, à ce moment-là,, les deux villes sont représentées tout aussi bien par les champions qui vont décider leurs destinées que par les chefs naturels des deux Etats : mais il eût fallu en tout cas nous les montrer, ces champions, non point dans leur famille, entourés de femmes en pleurs, mais à côté des chefs d'Etat qui les choisissent, qui les encouragent, qui les regarderont combattre. Corneille n'a point négligé dans sa pièce cet aspect public de son drame : mais il ne l'y a introduit que sous forme de récits : ce qui se passe dans la famille est, seul, mis en scène. .

On dira que Corneille n'était pas libre de faire autrement, que cette manière de présenter les choses était commandée d'avance par toutes les habitudes de notre théâtre. — Assurément, il ne pouvait être tenté de nous mettre directement sous les yeux une mutinerie des deux armées, une consultation des dieux par un sacrifice, un combat enfin, même de trois contre trois : mais était- il absolument obligé de faire.

raconter tout cela dans une maison privée, par des femmes, devant d'autres femmes, la plupart du temps? Ne pouvait-il nous montrer chez le roi Tulle lui-même ou autour de lui la suite et le contre-coup de ces différents incidents ? — Et puis, peu importe ce que Corneille pouvait ou ne pouvait pas faire: quelle que soit la cause qui Tait amené à présenter les choses comme il Ta fait, Tenet subsiste, incontestable : le centre du drame est dans une famille, — non pas une famille quelconque sans doute, mais celle qui est le plus directement intéressée par ces événements publics ; c'est du milieu de cette famille que nous verrons se dérouler ces événements, — et les récits qu'on en fera successivement viendront servir de matière à l'analyse des émotions diverses éprouvées par les différentes personnes de cette maison.

Voyez maintenant l'importance que prennent, dans ce milieu ainsi restreint, les personnages de femmes. Que cette importance s'imposât à Corneille en vertu des conditions mêmes dans lesquelles il avait conçu sa pièce, c'est possible : mais ici encore, ne nous en tenons qu'au résultat. Il n'y a aucun personnage de femme dans toute la partie du récit de Tite-Live.qui correspond aux trois premiers actes de Corneille et à la première moitié du quatrième ; Camille y apparaît seu lement, au moment du retour triomphal d'Horace, pour pleurer et mourir. Corneille s'empare de ces mots de l'auteur latin : quœ desponsata uni ex Curiatiis fuerat i et en profite pour composer à Camille tout un rôle antérieur. Et ce seul rôle de femme ne lui suffit pas : il en crée un second, celui de Sabine, épouse d'Horace et sœur de Curiace, et conçue, elle, entièrement au gré de Corneille, avec une àme tendre et modérée où se feront équilibre les diverses affections opposées et dans laquelle viendront ainsi se répercuter douloureusement tous les incidents de la pièce. Et ces deux femmes sont les personnages qui occupent, matériellement, la plus grande place dans les trois premiers actes du drame ; elles sont, Tune ou l'autre, presque toujours en scène (1), tandis qu'Horace et

(1) Sauf II, 1-2-3, et II, 8.

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Curiace ne figurent qu'au second acte et que le vieil Horace n'apparaît qu'à la fin de ce môme acte. Elles sont donc presque constamment en train de nous occuper de leurs émotions, de leurs angoisses, elles servent à représenter sans cesse devant nous les sentiments d'une épouse, d'une sœur, d'une fiancée, dans le douloureux conflit de l'amour et des affections de famille avec les devoirs que commande la patrie.

Et c'était bien là, en effet, le genre d'intérêt qu'un poète dramatique devait être naturellement porté à dégager du récit de Tite-Live. — Que voit l'historien latin, avant tout, dans le combat des Horaces et des Curiaces ? Un combat où la valeur d'Horace donne la victoire à Rome. Tite-Live n'insiste nullement sur le caractère presque fratricide de cette lutte: on voit des inconnus opposés à des inconnus, des Romains quelconques à des Albains quelconques; on ne sait même pas, chez Tite-Live, pendant tout le récit du combat, qu'il y a des relations d'amitié, une alliance projetée entre les deux familles.

Et qu'importait, en effet, au point de vue de Rome ? —Corneille s'attache au contraire à ce détail mentionné seulement après coup par Tite-Live, — Camille fiancée à un des Curiaces, — parce qu'il y voit l'occasion d'un grand intérêt dramatique à dégager. Un combat de trois guerriers contre trois guerriers, pour régler le sort de deux villes, il n'y a pas là une source d'émotions bien féconde pour le théâtre; il eu est autrement si ce combat nous est présenté dès le début comme un combat presque fratricide. — Et, comme l'union projetée de Camille avec un des Curiaces ne suffisait pas pour lui donner ce caractère, Corneille y ajoute une union déjà réalisée entre un des Horaces et la sœur des Curiaces. Voilà pourquoi ce personnage de Sabine, qui n'est rien dans l'action, est cependant essentiel à la donnée de la pièce telle que l'a conçue Corneille (1) : il sert par sa seule présence à

(I) Aussi, — en dépit du rapprochement fait entre les deux rôles par Corneille lui-même, dans son Examen, — n'est-il pas possible de comparer la place qu'occupe Sabine dans Horace, avec celle qu'usurpe YInfante, dans le Cid.

rendre plus forte rémotion, — à donner plus de valeur, par exemple, à la grande scène du second (1) acte entre Horace et Guriace. — Des fiançailles unissant les deux familles, des relations d'amitié entre les deux hommes, ce n'était pas assez pour bien marquer l'opposition des caractères d'Horace et de Guriace, Paltière rudesse de l'un contrastant avec la sensibilité de l'autre : il fallait encore d'étroits liens de parenté, déjà réalisés depuis quelque temps au moment où s'ouvre la pièce.

Et c'est sur ces liens de patenté que Corneille insiste dès le début de sa tragédie. Le personnage qui commence l'exposition est justement celui qui représente ces liens de la manière la plus complète : c'est Sabine, — et Camille lui succède pour nous occuper ensuite de son amour. Les rôles de femmes apparaissent ainsi dès l'ouverture de la pièce avec l'importance qu'ils auront dans tout le cours du drame. Aussi cette exposition — malgré la maladresse et la complication inutile de certains détails : ces soupçons prêîés assez artificiellement à Sabine pour amener les explications de Camille, cet oracle à double entente qui ne sert qu'à motiver la courte joie de Camille, et ce songe si vague qui ne sert qu'à détruire l'effet de l'oracle (2), — cette exposition a du moins l'avantage d'être, par son caractère général, bien en harmonie avec l'ensemble de la tragédie.

Ainsi, même à ne considérer la pièce qu'avant le meurtre de Camille, la lutte d'Albe et de Rome en forme le cadre plutôt que le vrai sujet. Elle fait sans doute une part de l'intérêt, — et c'est même cet intérêt, il faut le reconnaître, qui constitue seul le lien entre le premier et le second acte : car, à la fin du premier acte, on sait seulement que chaque ville doit choisir trois champions; rien dans le drame ne peut nous faire prévoir que ces champions seront les Horaces et les Guriaces ; ce qui soutient la curiosité, c'est donc simplement la

question générale qui se rapporte à la rivalité des deux villes. Mais dès ce premier acte, notre attention a été attirée sur les liens de famille si douloureusement brisés par cette guerre, et c'est sur ces liens de famille qu'elle va se concentrer surtout dans la suite. Une convention a été conclue : elle établit la paix entre les deux cités : Camille et Curiace s'en réjouissent déjà : ils ne se doutent pas que cette convention qui va ramener en effet la paix et la joie parmi toutes les autres familles d'Albe et de Rome, sera, pour la leur seule, la cause de déchirements plus terribles encore que ceux qui résultaient de la guerre même. Dès lors cette famille, si durement éprouvée, devient le centre du drame ; et l'intérêt principal portera sur le conflit, représenté par elle, entre les affections de famille et l'idée de la patrie.

Ainsi se présente la pièce dans son développement, avant le meurtre de Camille. Tl s'agit maintenant de voir si cette action particulière est, oui ou non, une suite naturelle du drame que nous avons vu se dérouler antérieurement.

Et d'abord, résulte-t-elle naturellement, une fois les deux personnages en présence, du développement de leurs caractères et de leurs passions?

Le jeune Horace, sans doute, pouvait s'emporter contre sa sœur et la rudoyer, sans aller jusqu'à la tuer. Mais une action dramatique n'a pas besoin de se présenter avec un caractère de nécessité logique: il suffit qu'elle nous apparaisse comme vraisemblable dans son principe. Le coup d'épée d'Horace est la conclusion extrême, la sanction tragique de son patriotique emportement, — et cet emportement luimême, provoqué d'abord par les plaintes de Camille, poussé

à bout ensuite par ses injures et par ses imprécations contre Rome, cet emportement s'explique assez par le caractère du personnage, par l'exaltation de son patriotisme. Rien ne prouve qu'Horace doive forcément aller jusqu'à tuer sa sœur : mais il a en lui, tel que nous l'avons vu auparavant, une àme capable d'en venir à cette odieuse extrémité.

Si l'emportement du jeune Horace est vraisemblable, en est-il de même de celui de Camille qui le provoque ? — C'est sur ce point, particulièrement, que porte la critique de

Voltaire : « Voici Camille, dit-il, qui, après un long silence ,

s'échauffe tout d'un coup et comme de propos délibéré... Tous ces vains efforts sont froids, et pourquoi ? c'est qu'au fond le sujet manque à l'auteur. Dès qu'il n'y a plus de combats dans le cœur, il n'y a plus rien à dire. »

L'amour de Camille explique assez sa douleur et ses larmes ; et l'on comprend aussi, étant donné le caractère de Camille, que cette douleur s'emporte jusqu'à la fureur. Ame passionnée, — énergique et décidée, malgré une apparente timidité, dans tout ce qui se rapporte à son amour, — Camille est bien capable d'oublier tout le reste quand elle est blessée au cœur par la mort de Curiace. Elle reproche cette mort à son frère, et elle a tort, évidemment : mais elle est un être tout instinctif : devant Curiace, son fiancé, elle ne voulait pas comprendre le devoir qui l'obligeait à combattre pour Albe contre les Horaces ; maintenant, devant son frère, elle ne veut pas admettre le devoir qui l'obligeait à immoler les Curiaces à l'intérêt de Rome. Elle ne voit qu'une chose : celle qu'Horace lui montre d'ailleurs avec une insupportable jactance, le bras qui a donné à son fiancé le coup mortel, — 3t elle s'irrite aveuglément, sans regarder au delà, contre la cause directe et brutale de sa douleur. Elle est bien, en somme, la sœur de cet Horace, elle porte bien en elle la marque de la famille : énergique et absolue dans son amour, comme Test Horace dans son patriotisme; Horace allait combattre Curiace avec joie, parce qu'il ne voyait en lui que l'ennemi de sa patrie, Camille oublie qu'Horace est son

frère, quand elle voit en lui le destructeur de son amour. Certaines circonstances, du reste, viennent s'ajouter à la nature de son caractère pour expliquer mieux encore l'exaspération finale de sa douleur. Camille, depuis le début de la pièce, a été ballottée sans cesse entre l'espérance et la crainte : un oracle la rendait joyeuse, un songe est venu lui ramener la tristesse; puis la nouvelle de la paix flatte de nouveau son amour : Curiace est là, près d'elle, et son hymen se prépare pour le lendemain ; mais presque aussitôt les Curiaces sont désignés pour combattre contre les Horaces; la mutinerie des deux armées pouvait sembler un incident favorable : elle ne fait que retarder le combat sans l'empêcher ; une fausse nouvelle arrive alors, que les trois Curiaces sortent vivants de la lutte, et la vérité enfin connue est d'autant plus douloureuse pour Camille qu'elle avait cru un moment son amant sauvé et seul des trois Curiaces à n'avoir trempé ses mains dans le sang d'aucun de ses frères ;l). Elle entend faire par l'odieux rival de Curiace, par Valère, le récit de la mort de son fiancé ; elle pousse un cri de douleur ($), et se renferme, silencieuse, dans son accablement. Elle n'a personne pour donner une parole de sympathie à son malheur : son père, elle sent bien qu'il se réjouit de cette mort de Curiace qui fait la victoire de Rome ; elle le voit tout entier à la joie de ce triomphe, elle l'entend parler avec une orgueilleuse tendresse du fils qui en est le héros. Elle est donc seule dans sa douleur: si du moins on lui permettait de pleurer î Mais non : lorsque son père, après le départ de Valère, fait enfin attention à ses larmes (3), c'est pour les blâmer, c'est pour les lui défendre au nom de Rome, c'est pour lui dire même qu'elles sont sans raison: Sabine, seule, a le droit d'en verser (4) pour ses frères

(!) Cf. IV, 4. Seul des trois Albains,

Curiace en mon sang n'a point trempe ses mains.

(2) Hélas ! (IV, 2.)

\A) Et ses trois frères morts par la main d'un époux

Lui donneront des pleurs bien plus justes qu'à vous... (IV, 3.)

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morts : Camille trouvera facilement, parmi les jeunes Romains empressés autour d'elle, de quoi réparer la perte de son ûancé, — Et voilà toutes les consolations qu'on lui donne. Le vieil Horace, égoïste dans sa joie paternelle, n'en saurait trouver d'autres. Elles ne sont qu'irritantes de banalité et de maladresse. Ainsi, on lui défend les larmes, on lui demande de s'oublier elle-même, de trahir la mémoire de Curiace, dans la joie de sa patrie victorieuse et de son frère triomphant. — C'est alors que Camille, laissée seule par son père, — à qui, du reste, par un respect instinctif de l'autorité paternelle, elle ne répondrait probablement rien en face, — c'est alors que Camille se révolte dans sa douleur et s'irrite contre toute cette gloire qu'on veut malgré elle lui faire aimer. Puisque ses larmes doivent offenser le vainqueur, elle se fera un plaisir, pour l'irriter, de les lui montrer sans contrainte.

Tout ceci, ce n'est pas une explication arbitrairement ajoutée à la pièce: c'est ce que Corneille lui-même fait dire à Camille dans un long monologue (1). Le poète a bien senti qu'il fallait attirer ici notre attention sur les sentiments de Camille, que sans cela son attitude en présence du jeune Horace manquerait d'une préparation suffisante: les explications qu'il n'avait pu donner dans les scènes précédentes, où le vieil Horace effaçait Camille, il les a réunies, au dernier moment, dans ce monologue, qui est ainsi comme un supplément de préparation exigé par la scène du meurtre, comme une sorte d'exposition spéciale pour l'action qui va se passer sous nos yeux. Il nous montre ainsi Camille résumant toute la pièce à son point de vue particulier que nous n'avions pas assez dégagé jusqu'ici. — Le défaut est que ce monologue sent un peu trop le poète occupé de réparer au dernier moment ce qui manquait jusqu'ici pour l'intelligence complète de la scène du meurtre. Sans doute le point de départ en est bien naturel, et les paroles de Camille éclatent comme une sombre réponse aux paroles de son père qui s'en va :

Oui, je lui (1) ferai voir par d'infaillibles marques Qu'un véritable amour brave la main des Parques...

Mais il se prolonge un peu trop, et surtout Camille a trop l'air de s'exciter elle-même, de raisonner sur son rôle et de déterminer froidement l'attitude rebelle qu'elle va prendre [% : « On voit trop, comme dit Voltaire (3), une femme qui s'étudie à montrer son affection, qui répète, pour ainsi dire, sa leçon de douleur. »

Elle retrouve le naturel quand le vainqueur paraît. Elle répond d'abord très simplement à l'orgueilleuse emphase d'Horace, comme si elle oubliait toutes les exhortations forcées qu'elle s'adressait tout à l'heure à elle-même, — mais elle est toute prête à laisser éclater devant son frère la sourde haine qu'elle a conçue contre lui; — et il suffira des paroles d'Horace qui, rudement, lui défend les larmes (4), qui l'invite à ne songer qu'à ses trophées, à aimer la mort de Guriace (5), condition de la victoire de Rome, il suffira de ces paroles pour provoquer de la part de Camille l'éclat de fureur et les imprécations auxquels répondra le coup d'épée du farouche vainqueur.

Ainsi, ce meurtre n'est en somme que le terme naturel d'une scène qui n'est elle-même que le développement, poussé jusqu au bout, du caractère et du rôle antérieur des deux personnages en présence. A ce point de vue, il ne manque point de préparation. Il n'en demeure pas moins, selon l'expression de Corneille lui-même, une « action momentanée », inattendue, et qui surprend, parce que le fait

(!) A Horace.

(2) Cf. Dégénérons, mon cœur... etc.

<3i Commentaire, IV, 4.

(-4) Tigre altéré de sang, qui nie défends les larmes... (IV, 5.)

(5) Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur...

même de cette rencontre, à ce moment, des deux personnages (i),est un hasard que rien ne nous faisait ni prévoir ni désirer. — Camille peut être exaltée dans le premier moment de sa douleur, mais que son frère ne vienne point s'offrir à sa vue, elle n'ira certainement pas le chercher pour lui montrer ses larmes ; qu'elle le voie même, mais en présence de leur père, elle se taira peut-être encore, et les choses ne se passeront point comme elles se passent. La rencontre d'Horace et de Camille,seuls en présence l'un de l'autre, à l'instant même où Camille est assez surexcitée contre son frère pour se plaire à le provoquer par ses reproches, n'a rien, sans doute, qui scit contre la vraisemblance, mais elle n'a aucune liaison logique avec ce qui précède; l'action antérieure n'a nullement été ménagée de telle manière que nous nous y attendions. « Horace revient triomphant, dit Corneille (2), sans aucun besoin de tuer sa sœur, ni même de parler à elle. » Il ne suffit pas de répondre : du moment que nous savons Horace définitivement vainqueur et Curiace tué par lui, nous voulons savoir aussi ce que deviendra Camille. — Sans doute la mort de Camille est le dénouement le plus net, le plus décisif qui pût être donné à son rôle, mais la question est de voir comment ce dénouement est amené et s'il est suffisamment préparé par la conduite antérieure de la pièce. Or Camille, qui nous a beaucoup occupés dans le premier acte, et qui a encore attiré sur elle notre attention dans la suite, Camille s'est un peu laissé oublier, à côté du vieil Horace, pendant les nouvelles rapportées, du combat : son amour pour Curiace n'a pas été assez nettement détaché au premier plan de la pièce pour qu'on n'y puisse admettre d'autre solution que la mort de Camille après celle de son amant.

On peut donc conclure que le meurtre de Camille ne rentre pas dans le développement logique et régulier de la pièce.

(1) Sauf, au dernier moment, un vers du vieil Horace :

Recevez-le, «'il vient a\ec moins de faiblesse. (IV, 3.) Examen.

Suffisamment préparé au point de vue des caractères d'Horace et de Camille, il ne Test pas assez au point de vue de l'action proprement dite. Et ce défaut a son importance. Si la pièce entière avait pu se développer de manière à nous faire pressentir, à nous faire désirer, à nous faire attendre la rencontre d'Horace et de Camille après la mort de Curiace, nous aurions pu, étant donné le caractère de chacun des deux personnages, prévoir entre eux une scène de violence et nous habituer à cette idée. Mieux amenée, la scène du meurtre, en nous surprenant moins, nous eût, aussi, moins révoltés.

Mais nous avons vu que l'intérêt des trois premiers actes pris à part consistait moins dans une action précise et nettement déterminée que dans l'impression d'un conflit dramatique entre les affections de famille et les devoirs du patriotisme. A cette impression les divers personnages concourent chacun à leur façon particulière. Ils peuvent avoir, pour la part qu'ils prennent dans l'action, une importance très inégale, mais chacun d'eux représente un état d'âme intéressant dans la situation tragique où ils sont jetés. Le jeune Horace, c'est le patriotisme exclusif, fanatique, aveugle; Camille, au contraire, est tout entière dominée par son amour. Cela ne veut pas dire que l'un et l'autre soient absolument fermés à tout sentiment d'un autre ordre : Horace aime ses parents, tant que la patrie ne lui commande pas de les haïr ; il aime sa sœur, tant que la patrie ne lui commande pas de la tuer; il aime Sabine, parce que jamais la patrie ne lui commande de sacrifier aussi cette affection. Et Camille, à son tour, aime son frère, tant qu'il n'est pas le meurtrier de Curiace ; elle a aimé sa patrie tant qu'elle n'avait point au cœur de préoccupation qui la lui fit oublier. Mais quand viennent les crises décisives, les sentiments secondaires s'effacent : l'amour est tout pour Camille, comme la patrie est tout pour Horace.

Entre ces deux extrêmes se groupent les autres personnages. Curiace mêle dans un juste équilibre les deux ordres de sentiments : il fait tout ce que la patrie lui commande, mais l'amour, l'amitié, les affections de famille, ne sont point

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effacés chez lui pour cela. Le vieil Horace trouve place, semble-t-il, entre Horace et Curiace : aussi absolu que le premier dans son patriotisme, sans être inutilement dur et farouche,-— il tient de Curiace par une certaine sensibilité de cœur. Enfin Sabine, à son tour, pourrait se ranger entre Curiace et Camille, — tenant compte, toujours, de ridée de patrie, mais plus vivement touchée, dans sa situation, par les sentiments de famille.

On voit quelle importance prennent dans cet ensemble Horace et Camille. Ils représentent les deux termes extrêmes dans cette série de personnages. Et leur opposition, au moment où la passion exaspérée de Camille rencontre le patriotisme d'Horace exalté par la victoire, leur opposition est dans la logique même de la pièce ainsi envisagée. La scène où ils se trouvent en présence peut n'être pas amenée très régulièrement au point de vue de l'action : elle est presque nécessaire pour compléter l'impression de l'ensemble. A ce dernier point de vue, elle est une des scènes essentielles du drame, — elle en est même la scène maîtresse, vers laquelle semblent nous acheminer, pat une sorïé de gradation, les grandes scènes antérieures de la tragédie. Au deuxième acte, on voyait Horace, en présence de Curiace, renier son ami, son parent, à cause de sa patrie à défendre ; au troisième, on voyait le père condamner à mort son propre fils, à cause de la patrie trahie ; au quatrième, on voit le frère tuer sa sœur, au nom de la patrie offensée. Peu importe qu'ils se soient à peine adressé la parole auparavant, dans la pièce : ils n'avaient rien à se dire, en effet, étant incapables de se comprendre : et maintenant, après la mort de Curiace, ils se comprendront moins que jamais : Camille maudira, Horace répondra en la frappant. Leur rencontre dérange l'unité d'action, soit; mais elle rend plus forte et pi us complète l'impression de l'ensemble.

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