‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 45 sur 134 · LE HÉROS DE LA PIÈGE · texte numérisé non relu

LE HÉROS DE LA PIÈGE

faire admirer jusqu'au crime. Malheureusement notre sympathie ne peut le suivre jusqu'au bout : en admettant qu'il la conserve en face de Curiace, il se l'aliène franchement par sa brutale conduite envers Camille. A qui nous attacher alors? A Camille? Elle va trop loin elle-même dans sa fureur pour que nous prenions entièrement parti pour elle ; elle nous manque d'ailleurs après le quatrième acte, elle ne nous a pas assez occupés durant tout le cours des trois premiers (1). A Curiace ? Mais il est le vaincu, et il ne parait plus en scène après le deuxième acte. A Sabine ? elle n'est rien dans l'action, elle ne fait que se plaindre et d'une manière un peu monotone. Au vieil Horace? Lui, en effet, se fait admirer jusqu'au bout sans décourager notre sympathie, mais il ne parait en scène qu'à la fin du deuxième acte, il ne commence à avoir un rôle important qu'à la fin du troisième. — En réalité, on s'attache successivement à tous ces personnages, parce qu'ils ont tous quelque chose d'intéressant, à leur heure, par les sentiments qu'ils représentent et qu'ils expriment : et ce ne serait pas un défaut, — r tout au contraire, — que cette abondance et cette variété de personnages intéres* sants, ce n'en est même pas un pour ceux qui, jugeant une œuvre dramatique en observateurs détachés, se contentent d'y trouver une collection de personnages bien conçus, représentant des états psychologiques différents; mais, au théâtre, on a besoin de prendre parti. On peut, en présence d'une pièce comme le Cid, comprendre dans une même sympathie, dans une même admiration, deux personnages comme Rodrigue et Chimène, unis par leur amour et par un semblable héroïsme, figurant ensemble au premier plan du drame ; mais entre des personnages comme ceux d'Horace, nettement distingués ou même opposés par leurs idées et par leurs passions, on voudrait pouvoir se décider, et Tonne peut guère y parvenir. Celui que le sujet, ^eut-être, imposait au poète

(4) Corneille observe dans son Examen que Camille, dans les trois premiers actesj c ne tient que le second rang et y laisse lé premier à Sabine. »

comme le héros, parce qu'il est le vainqueur, — et que le poète , on le sent bien, veut imposer à notre admiration, parce qu'il est la force, l'énergie, et même parce qu'il est la violence, — celui-là rebute trop notre sympathie. Cette disjonction de la sympathie et de l'admiration est, au point de vue de la scène, un des principaux défauts d'Horace; elle contribue à rendre un peu obscur, au théâtre, le sens définitif de la pièce.

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