ROME DANS LA TRAGÉDIE D'HORACE
Les personnages d'Horace, du moins, les uns directement, les autres par leur opposition avec les premiers, concourent tous à une même chose : à nous laisser une forte impression de la « vertu romaine ». Un patriotisme absolu et même aveugle, voilà ce que représentent les Romains dans la pièce, le vieil Horace et son fils. Avec de tels citoyens, la victoire de Rome n'apparaît plus comme un simple hasard : elle nous apparaît conforme à l'ordre même des destins, quelles que soient, d'ailleurs, les sympathies que l'on puisse éprouver pour la cité vaincue, pour la patrie de Guriace. Il y a comme une secrète harmonie entre les moyens et le résultat, entre les dispositions respectives des combattants et l'événement du combat. Sans doute, le champion d'Albe est un homme de cœur, il saura faire son devoir avec courage ; mais il ne peut pas le faire avec joie ; il marche au combat sans faiblesse, mais avec une sorte de triste résignation : il subit douloureusement la fatalité d'un cruel devoir, il a devant les yeux Camille en larmes, et il songe que ses adversaires sont des parents aimés : ce n'est pas ainsi qu'on marche à la victoire. — Voyez Horace au contraire : tout entier à la joie de combattre pour Rome, il supprime dans son cœur toute considération de parenté «qui pourrait altérer cette joie et par là même affaiblir son ardeur : il ne voit rien d'autre que Rome, il va au combat avec une sorte d'exaltation farouche ; il a. lui, l'élan, l'énergie, le fanatisme, qui donnent presque
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sûrement le succès. Et, sur le champ de bataille, dans une situation critique, il aura le sang-froid d'imaginer et de mettre en pratique une ruse décisive, il aura le courage d'égorger l'un après l'autre, avec une joie croissante, ses trois beaux-frères blessés, presque sans défense.
Du reste, cet amour absolu de Rome est une habitude prise dans la famille : il est presque le fruit naturel de l'éducation reçue. Si, par hasard, il faisait défaut, une forte discipline viendrait y suppléer. Horace accepte avec joie l'honneur de combattre pour Rome, mais si, par hasard, il était tenté de s'y soustraire, il a un père qui le punirait de cette défaillance. îl est résolu à faire triompher Rome ou à mourir : à quoi lui servirait, d'ailleurs, de survivre à la défaite de sa patrie, puisqu'il trouverait, dans la maison paternelle, la mort évitée sur le champ de bataille ? C'est à ce point de vue que la fausse nouvelle apportée par Julie au troisième acte prend toute son importance : elle n'apparait plus seulement comme un artifice habilement imaginé pour prolonger l'action, et pour ménager en même temps une intéressante péripétie : elle apparaît comme le moyen de nous montrer, derrière le patriotisme romain, la solide discipline qui le fonde et qui le maintient.
Le drame public, la lutte entre les deux villes, n'a rien perdu, par suite, même au point de vue de Rome, à nous être présenté par l'intermédiaire d'une famille comme celle des Horaces. Nous voyons mieux par là de quels éléments se composent les vertus qui font la force de Rome ; nous voyons mieux, ainsi, cette triple ascise de la grandeur romaine : la famille, la^race, la patrie : la famille solidement constituée par l'autorité paternelle, la race, avec les traditions d'honneur qu'elle suppose, servant à fortifier l'idée de la patrie. — Aussi le jeune Horace, pour représenter vraiment l'esprit romain, doit-il avoir d'autres vertus que le courage : il a le sentiment de la discipline, il a le respect de. l'autorité paternelle : lui, le sauveur de Rome, il paraît devant son père humble et soumis : ainsi, plus tard, la dignité même de
consul n'affranchira pas le fils de la dépendance étroite â l'égard de son père. — Et de ce héros, Corneille se gardera bien de faire un amoureux comme Curiace, il nous le montre seulement engagé dans les liens dune affection conjugale austère et grave, comme il convient à celui qui doit être à son tour, plus tard, le chef de la famille des Horaces. — Dans cette famille romaine, d'ailleurs, il ne sera pas permis aux femmes même d'oublier ce qu'elles doivent à la patrie : parce que Camille se révolte, au nom de son amour, contre le devoir que Rome imposait à Horace, elle meurt, brutalement frappée de la main de son frère, et le vieil Horace, le chef de la famille, tout en regrettant le meurtre, l'approuvera.
On ne saurait s'étonner de voir de tels hommes pleins d'une tranquille et superbe confiance dans les oracles qui promettent à Rome lempire du monde < l\. Et l'on voit, en effet, passer un moment, par derrière la scène (2), les dieux euxmêmes, approuvant, ordonnant le combat fratricide par lequel Rome doit obtenir sa victoire, et consacrant, pour ainsi dire, par leur intervention, l'âpre vertu nécessaire au vainqueur.
Et maintenant, cette vertu romaine, on peut trouver qu'il y entre un peu trop d'inhumanité; on peut hésiter, par moments, à l'admirer tout entière ; — on l'admirera, malgré tout, parce qu'elle représente une force devant laquelle le monde entier cédera, — le destin même de Rome avec sa future grandeur.
CONCLUSION
En résumé, dans Horace^ l'unité d'action fait défaut : ofl pourrait s'en passer peut-être et se contenter de l'unité d'impression, si l'unité d'intérêt se trouvait jointe à celle-ci. — Manquant à la fois de l'unité d'action et d'une unité d'intérêt
(1) Cf. III, 5.