HORACE ET LES RÈGLES
En conservant ainsi, d'un bout à l'autre, un lieu unique, Corneille s'obligeait par là môme à observer la règle de la liaison des scènes. Et les scènes sont, en effet, liées entre elles, — parfois, il est vrai, d'une manière un peu maladroite. - Dans l'exposition, par exemple, Sabine se retire devant Camille (1), en la chargeant d' « entretenir Julie», sans avoir de motif bien sérieux pour ne pas rester elle-même à l'entretenir (2). Le défaut, il est vrai, ici, et parfois ailleurs encore dans Horace, porte moins sur la liaison môme des ' scènes, qui n'est pas négligée, que sur la manière de motiver l'entrée ou la sortie des personnages. C'est là une perfection de l'art qui ne se trouve pas encore tout entière dans Horace. <t La tragédie, remarque Voltaire (3), ne permet pas qu'un personnage paraisse sans une raison importante. » C'est peutêtre formuler un peu trop rigoureusement, surtout en l'appli-' quant aux premières tragédies de Corneille, une règle qui n'est après tout qu'un raffinement de l'art : il est peut-être exagéré de vouloir toujours demander à un personnage la raison qu'il peut avbir pour être en scène, mais du moins eston en droit de s'étonner qu'il y soit quand il aurait de bonnes raisons pour être ailleurs. Quand le vieil Horace paraît au 3 e acte pour annoncer à Sabine et à Camille que « leurs frères sont aux mains (4) » d'après l'ordre des dieux, il est un peu trop minutieux d'objecter, comme le fait Voltaire (5), qu'il n'a pas de motif bien sérieux pour venir apporter lui-même cette nouvelle; mais qu'il reste à causer avec des femmes, au lieu d'aller voir lui-même le combat qui décide du destin de Rome, on s'en étonne dès qu'on y réfléchit. Les objections de Voltaire (6) à ce sujet sont toutes naturelles: « Il semble into-
(1)1, i, fin.
(2) Elle donne pour prétexte qu'elle c cherche la solitude à cacher ses soupirs. » Elle devrait, à ce compte, la chercher durant, tout.le jçpurs de la pièce. — Voir sur
cette sortie de Sabine le Commentaire de Voltaire, I, 2.
(3) Commentaire, I, 2.
(5) Commentaire, III, 5.
16) Commentaire, III, 6,
lérable qu'une suivante ait vu le combat, et que ce père des trois champions de Rome reste inutilement avec des femmes pendant que ses enfants sont aux mains, lui qui a dit auparavant :
Qu'est- ce-cî, mes enfants ? écoutez-vous vos flammes, Et perdez-vous encor le temps avec des femmes ?
C'est une grande inconséquence; c'est démentir son caractère (11. » C'est peut-être se souvenir un peu trop de ce défaut que d'ajouter, comme fait Voltaire, après avoir admiré le mot sublime du vieil Horace: « Il est vrai que le vieil Horace, qui était présent quand les Horaces et les Curiaces ont refusé qiion nommât d'autres champions, a dû être présent à leur combat. Cela gâte jusqu'au Qu'il mourût !» — Non : mais les beautés de cette grande scène n'en seraient assurément que plus parfaites si elles n'étaient pas achetées par une invraisemblance, assez choquante dès qu'on y réfléchit, parce qu'elle touche au caractère même du vieil Horace.
(i) Palissot répond à Voltaire qu'il est au contraire dans le caractère du vieil Horace, tel que l'a conçu Corneille, de ne point assister au combat: • Il est Romain, dit Palissot, le < qu'il mourût » l'atteste assez ; mais il est père, et lui-même a dit, dans l'autre scène, à Camille et à Sabine :
Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre,
Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre. 11 ne pardonnerait pas à ses fils de s'être déshonorés par une lâcheté, mais il ne veut être le témoin ni de leur mort, ni de celle des Curiaces. » — Il semble pourtant bien, comme le remarque Voltaire, que le vieil Horace était présent quand les Horaces et les Curiaces ont refusé qu'on nommât d'autres champions : or, s'il était sur le champ de bataille à ce moment, c'était bien avec l'intention d'assister au combat, car il ne pouvait pas deviner qu'une mutinerie des deux armées viendrait le retarder.
GINNA