‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 50 sur 134 · LE SUJET · texte numérisé non relu

LE SUJET

Le sujet de Cinna, c'est, suivant le sous-titre donné par Corneille lui même à la pièce, la clémence d'Auguste : Auguste pardonnant à Emilie et à Cinna qui, possédant sa confiance et comblés de ses bienfaits, ont pourtant conspiré contre lui.

Pour pardonner, Auguste a besoin de découvrir le complot;

154 GINNA

et, avant de faire dénoncer la conjuration à l'empereur, le poète devait nous la faire connaître à nous-mêmes.

De là, trois degrés dans le développement de Faction :

i° Une conspiration est formée contre Auguste.

2° Auguste la découvre.

3° Auguste pardonne. ••.:.>••»-

L'EXPOSITION

Au premier de ces trois moments répond l'exposition de la pièce. Elle comprend naturellement deux parties : d'une part, les résolutions prises par les conjurés ; d'autre part, comme c'est Emilie qui est l'âme de la conspiration, les motifs qui la font agir.

Le poète commence donc par nous exposer la situation d'Emilie auprès d'Auguste et l'état de ses sentiments: il le fait en deux scènes (i) : un monologue, et une conversation avec la confidente Fulvie.

« Plusieurs actrices, écrivait Voltaire (2), ont supprimé ce monologue dans les représentations. Le public même paraissait souhaiter ce retranchement. On y trouvait de l'amplification... Le public a perdu le goût de ces déclamations : celle-ci n'est pas nécessaire à la pièce... Cependant j'étais si touché des beautés répandues dans cette première scène, que j'engageai l'actrice qui jouait Emilie à la remettre au théâtre ; et elle fut très bien reçue. »

Ainsi Voltaire, tout en défendant ce monologue à cause des beaux vers qui s'y trouvent, avoue que l'exposition peut s'en passer : il nous semble qu'il a raison.

Que nous apprend, en effet, ce monologue ? Qu'Emilie conspire pour venger son père, que son amour pour Cinna est assez fort pour lui faire redouter le péril auquel elle expose son amant, mais que la résolution de suivre son devoir l'emporte cependant chez elle. Tout cela, nous le saurions suffisamment

(i) Gvmmtnlaire, . i,

l'exposition 155

par la scène suivante avec Fulvie : la résolution arrêtée se marque tout aussi bien dès les premiers vers de cette scène :

Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore,

Quoique j'aime Cinna, quoique mou cœur l'adore,

S'il me veut posséder, Auguste doit périr... (1),

et les luttes avec l'amour, vers la fin :

Ah ! tu sais me frapper par où je suis sensible... etc.

Il est vrai que dans la scène avec Fulvie Corneille n'indique "plus d'une manière aussi nette ce qui concerne la mort du père d'Emilie ; mais il se borne à y faire allusion, justement parce qu'Emilie nous en a déjà parlé : il eût été facile d'y insister davantage, sans le besoin d'éviter une inutile répétition.

Il y a du moins, dans le monologue, peut-on dire, un accent d'exaltation qui nous fait bien connaître dès le début l'àme ardente d'Emilie. Mais cet état d'exaltation se révèle tout aussi bien et mieux encore, semble-t-il, dans la scène avec Fulvie, par la farouche réponse que fait Emilie à l'objection des bienfaits d'Auguste reçus par elle.

Ainsi, le monologue fait à peu près double emploi avec la scène de confidences. Il a de plus le tort de paraître assez peu naturel.

Un monologue ne se comprend guère, dans une tragédie, que s'il traduit une vive et forte émotion.. A ce point de vue, il y a certainement, dans la situation d'Emilie, de quoi justifier, suivant la convention dramatique, un monologue comme le sien ; mais il ne suffit pas, pour nous faire accepter un monologue, que le personnage qui le prononce soit supposé luimême dans un état de vive agitation : il faut encore que nous soyons préparés à comprendre le trouble de son âme. C'est pour

(t) Les citations ont été collationnées dans l'édition des Grandi Ecrivains* pufoliée par la maison Hachette.

i56 CINNA

cela qu'un monologue sur le ton de celui d'Emilie, et en général un monologue de tragédie, est difficilement acceptable au début d'une pièce; rien n'a pu nous y préparer. Auguste, au quatrième acte de Cinna, est lui aussi dans une situation qui explique et justifie un monologue de sa part : mais supposez ce monologue au début d'une tragédie, avec tout ce qu'il faut pour que les causes de l'émotion soient indiqués dans le cours môme du monologue : il cessera dé nous toucher.

Le monologue d'Emilie est donc froid. Ce qui pourrait nous paraître, après une certaine préparation, l'éclat naturel d'une âme passionnée, ne nous parait guère qu'emphase et déclamation, parce qu'il y a trop de disproportion entre l'état bien tranquille encore où nous sommes de notre côté et le ton du personnage qui s'entretient ainsi, seul, avec lui-même. En tout cas, ce personnage, s'il est réellement emporté par sa fureur, ne doit guère noter aussi tranquillement que parait le faire Emilie les divers sentiments de son cœur il) :

Au milieu toutefois d'une fureur si juste,

J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste...

Ce qui reste en faveur de ce monologue, c'est d'abord qu'il contient en effet de beaux vers, c'est aussi qu'il expose bien nettement, -— trop nettement même, car on sent le poète qui analyse lui-même son personnage, — le sens général du rôle d'Emilie. Il nous donne pour ainsi dire la formule philosophique de ce rôle cornélien, par l'antithèse de sentiments que vient clore le vers :

Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus !

Il semble ainsi que Corneille ait tenu à nous bien avertir que ce personnage, dans sa haine même, a malgré tout sa beauté morale, puisqu'il fait triompher le devoir sur la passion.

(I) Cf. Voltaire, Commentaire, a propos des mêmes ver».

l'exposition 457

Nous apprendrons d'ailleurs, à la fin de la scène avec Fulvie «D, le motif particulier qui provoque chez Emilie ces agitations et ces confidences de la dernière heure. Nous sommes à un moment décisif : c'est le jour où les conjurés assemblés arrêtent leurs dernières résolutions. Emilie attend Cinna qui doit venir lui en rendre compte.

Il pouvait suffire, à la rigueur, d'une brève indication de ces résultats : Corneille a mis dans la bouche de Cinna un long discours qui est» disait Voltaire, « un des plus beaux morceaux d'éloquence que nous ayons dans notre langue. » Et ce beau morceau d'éloquence n'a pas le défaut d'être déplacé dans la pièce. Il est, pour Emilie comme pour nous, l'équivalent de la scène même de la conjuration : nous savons que cette conspiration est son œuvre, et nous nous associons au plaisir qu'elle doit trouver à voir la scène à laquelle elle n'a pu assister, mise en quelque sorte sous ses yeux par le récit de Cinna. Corneille indique très justement, dans son Examen, ce qui fait l'intérêt do cette longue narration : « Le compte que Cinna rend à Emilie de sa conspiration justifie ce que j'ai dit ailleurs, que, pour faire souffrir une narration ornée, il faut que celui qui la fait et celui qui l'écoute aient l'esprit assez tranquille et s'y plaisent assez pour lui prêter toute la patience qui lui est nécessaire. Emilie a de la joie d'apprendre de la bouche de sou amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions ; et Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances de l'effet qu'elle en souhaite : c'est pourquoi, quelque longue que soit cette narration, sans interruption aucune, elle n'ennuie point. »

Un coup de théâtre vient achever le premier acte. Auguste mande brusquement auprès de lui les chefs des conjurés, Maxime et Cinna. Cet ordre soudain laisse tout supposer. Sans doute, Maxime et Cinna sont appelés souvent auprès d'Auguste, étant ses confidents ordinaires (2), mais la coïnci-

(I) Aujourd'hui l'on »'aasorable, aujourd'hui Ton conspire... (1, 2.) (S) Cala est dit dans la sccn* mèmç :

Maxinw wt wwm* vm d# #e»pH» confident*.^ (I. *•)

dence, à elle seule, ne peut manquer d'être émouvante : elle nous fait vivement sentir le péril auquel sont exposés les conjurés, et la seule supposition de ce péril équivaut ici à la réalité même du danger.

En définitive, sauf quelque froideur et quelque déclamation dans le monologue du début, nous avons là une exposition naturelle, vive et intéressante, dont les diverses parties sont très heureusement ordonnées : Pexposé des sentiments d'Emilie, d'abord, — puis les décisions prises par les conjurés, — enfin, à peine la conjuration réglée, une péripétie qui vient nous faire croire qu'elle est découverte. Et il était impossible de trouver pour la narration faite par Cinna une place plus favorable que celle Qu'elle occupe, entre les confidences d'Emilie avant lesquelles on n'eût pu l'entendre avec le même plaisir, et l'ordre imprévu d'Auguste après lequel on n'eût guère pu la supporter (i).

LE DÉVELOPPEMENT DE L'ACTION

On pouvait croire la conjuration découverte : elle ne l'est pas. On serait trop près du dénouement si elle l'était déjà. Nous n'avons pu, d'ailleurs, nous intéresser encore à Auguste; s'il commençait tout de suite en face de Cinna une scène de reproches comme celle du cinquième acte, nous ne verrions en lui qu'un tyran odieux en facede sa victime. Corneille, avec beaucoup d'art, a voulu nous présenter l'empereur dans ses relations familières avec ceux qui veulent être ses assassins, avant de nous le montrer instruit de leur complot.

Auguste parle : c'est pour nous une profonde surprise. Il songe à quitter le pouvoir, il s'ouvre de son projet à ceux qu'il croit ses amis, il n'a pas la moindre défiance à leur égard.

(4) c Si j'avais attendu à la commencer qu'Evandre eût troublé les deux amants par la nouvelle qu'il leur apporte, Cinna eût été obligé de s'en taire ou de la conclure eq six vers, et Emilie n'eût pu en supporter davantage. » [j£xam$n,) .

LE DÉVELOPPEMENT DE L'ACTION 189

— La conjuration n'est donc pas découverte : le sera-t-elle, et comment ?

Elle le sera, par une conséquence de cette délibération même qui paraît d'abord nous écarter de la question que nous nous posions à la fin du premier acte.

En attendant, Faction principale, telle qu'elle nous a été exposée jusqu'ici, n'est pas effacée, autant qu'elle peut le paraître, par cet épisode inattendu. Le projet d'abdication de l'empereur met en péril, non pas les conjurés sans doute, pour qui l'on craignait tout d'abord, mais leur conjuration, qui semble devoir perdre sa raison d'être. C'est toujours, comme au premier acte, l'intérêt de Rome, c'est aussi et surtout l'intérêt d'Emilie et de sa vengeance, qui est en question à travers les arguments échangés par Maxime et par Cinna. Ce dernier l'emporte : la conspiration garde son but : grâce à Cinna, Auguste conserve le pouvoir. Et, restant empereur, il reste menacé. — Mais Cinna, interrogé par Maxime sur les motifs de son attitude, livre à son ami le secret de sa conduite : Auguste lui donneEmilie, sans doute (i), mais Emilie ne veut sedonner à lui que s'il tue Auguste. — Et Maxime, qui aime Emilie, lui aussi, — irrité de se voir la dupe d'un rival, dénoncera la conjuration qui n'était pour Cinna qu'un moyen de conquérir Emilie.

Ainsi la scène de la délibération sert à faire avancer, en définitive, l'action dont elle paraissait nous écarter. La conjuration, qui semblait être découverte dès la fin du premier acte, le sera plus tard, quand Corneille aura eu le temps de nous présenter Auguste, de nous intéresser à lui, de nous montrer, d'autre part, les remords de Cinna; — quand il aura rempli de ces développements son deuxième et son troisième acte.

L'action ainsi composée repose sur un hasard que nous accordons volontiers au poète, puisqu'il fait partie de la donnée même de sa pièce ; la coïncidence entre la conjuration et le

(1) i Donc pour vous Emilie est un objet de haine?» lui demande Maxime. (II, 3.)

projet dont Auguste s'ouvre à ses amis. — Voltaire (i) trouve, avec raison peut-être, qu'il eût été bon de supposer quelque occasion, quelque motif à cette soudaine intention d'Auguste, mais regretter comme il fait qu'Auguste ne parle point à Ginna et à Maxime de son abdication comme d'un projet déjà connu d'eux (2^, c'est ne pas voir que ce seul changement eût rendu l'action entière beaucoup plus invraisemblable, car alors l'opposition d'idées entre Maxime et Cinna eût dû se manifester longtemps auparavant, et on n'eût plus guère admis, chez Ginna, l'enthousiasme qu'il montre encore au premier acte dans son rôle de conspirateur.

En réalité, la pièce de Corneille est très adroitement construite. Etant donnée cette seule coïncidence entre le moment où viennent de se faire les derniers apprêts du complot et celui où Auguste fait délibérer ses amis sur son projet d'abdiquer, il suffit d'y ajouter le caractère de Maxime avec son amour pour Emilie, etlerestede l'action en résulte toutnaturellement. — On pourrait seulement trouver que Cinna n'a peutêtre pas une raison assez forte de découvrir à son ami l'arrièrepensée qu'il lui a soigneusement cachée jusque-là : puisqu'il a réussi à lui fermer la touche avec les prétextes politiques qu'il invoque(3), il pourrait peut-être montrer plus de réserve quand Maxime l'interroge avec trop d'insistance au sujet d'Emilie. Il n'y a pas là d'invraisemblance, sans doute, puisque Ginna ignore l'amour de Maxime : mais c'est le seul endroit où l'on trouve un peu en défaut l'enchaînement logique de l'action.

(1) Commentaire, II, 4. « On est un peu surpris qu'il les ait mandés avec tant d'empressement pour écouter une resolution si soudaine, sans aucune préparation, sans aucun sujet, sans aucune raison prise de l'état présent des chose*. »

(2) « Peut-être cette scène eût-elle été plus vraisemblable, plus théâtrale, plus intéressante, si Auguste avait parlé à Cinna et à Maxime de son abdication comme d'une idée qui leur était déjà connue. >

(3> Car Maxime se croit obligé de passer à un autre ordre d'objections t Donc pour vous Emilie est un objet de liaine ?

Corneille, en résumé, a su enrichir avec beaucoup d'art un sujet qui pouvait paraître, au premier abord, ne pas fournir assez d'action pour remplir cinq actes de tragédie. Entre le premier acte — l'exposition — et le quatrième, — le moment où Auguste est au courant du complot, — . il a intercalé deux actes dont le développement entier a son point de départ dans le projet d'abdiquer prêté à Auguste. C'est l'attitude de Cinna dans la délibération, qui amène en définitive la trahison de Maxime (1), — et c'est l'attitude d'Auguste envers Cinna luimême qui donne lieu, plus, tard, aux remords de Cinna (2).

Puis, une fois la conjuration découverte, les irrésolutions d'Auguste viennent prolonger l'action et retarder le dénouement, en soutenant jusqu'au bout la curiosité et l'intérêt. Du reste, la connaissance du complot n'est pas encore complète pour Auguste au début du quatrième acte : Cinna est dénoncé, mais Emilie ne l'est pas ; et tant qu'elle ne l'est pas, le danger subsiste pour Auguste ; elle ne le sera pas, d'ailleurs, si elle ne se dénonce elle même, car Cinna seul et Maxime savent la part secrète qu'elle a eue dans la conjuration, et comme ils l'aiment l'un et l'autre, ce ne sont pas eux, on le pense bien, qui la livreront. Elle viendra, en effet, se livrer elle-même. Mais, en attendant, Corneille a eu l'art de tenir toujours incertain le pardon d'Auguste, et même de nous faire croire plutôt à sa vengeance : si Auguste avait pardonné d'abord à Cinna seul, l'arrivée d'Emilie n'offrirait plus grand intérêt : on saurait Emilie pardonnée, elle aussi, d'avance ; quand elle arrive, au contraire, on ignore encore ce qui lui est destiné, du châtiment ou du pardon. Auguste ne pardonne qu'au moment où tous les conjurés de la pièce, — y compris Maxime, — sont rassemblés autour dç lui, et son pardon

(1) II. 2, et !•• moilic du 3- aclc. (III. 1,2.) (2/ 2- moitié du 3» acte. (III, 3, 4, 5.)

peut les envelopper tous à la fois, au lieu de se faire par une série d'actes répétés qui en eussent décomposé et affaibli l'effet. Le dénouement résout ainsi, d'une manière nette, les diverses questions qui étaient posées dans la pièce. Auguste était menacé : il ne l'est plus, puisqu'il a découvert tous les ressorts de la conjuration ; les conjurés étaient en péril : ils cessent d'y être, puisqu' Auguste leur pardonne ; Emilie et Cinna nous avaient intéressés par leur amour : ils sont unis, par Auguste lui-même, à la fin de la pièce. Quant à l'intérêt de Rome, nous l'avons oublié depuis le troisième acte, puisque nous avons vu le peu de cas qu'en faisaient, après tout, Emilie et Cinna, et puisqu' Auguste est en somme celui qui nous a paru encore le représenter le mieux. L'action a donc sa conclusion nette et définitive, et cette conclusion est heureuse pour tous les personnages de la pièce, après avoir menacé jusqu'au bout d'être sanglante, tour à tour, pour les uns ou pour les autres.

L'action de Cinna telle que l'a conçue Corneille, n'offrait aucune difficulté au point de vue de l'unité de temps. Mais l'unité de lieu n'y pouvait être observée dans toute sa rigueur. Elle y est entendue avec la même latitude que dans le Cid f c'est-à-dire que tout se passe dans une même ville* mais non dans un même lieu particulier. Du moins, le lieu particulier est-il plus facile à préciser à chaque changement, que dans le Cid. « La scène (1) est tantôt l'appartement d'Auguste dans son palais (2), et tantôt la maison d'Emilie (3) » ; encore Corneille nous laisse-t-il libres de supposera Emilie, dans le palais même d'Auguste (4); un appartement qui soit assez

(i) Discours sur les unités,

(2) 2* et 5* actes.

(3) l ,p et 3 # actes.

(^) Cf. Examen de Cinny.

éloigné de celui de l'empereur. Et Voltaire, pour Cinna (1), comme pour le Cid, trouve parfaitement suffisante cette manière d'entendre l'unité de lieu.

Pour quatre actes sur cinq, dans Cinna, le lieu ne change pas dans le cours même de l'acte : la liaison des scènes devait par suite y être observée, et elle l'est en effet. Dans le quatrième acte seulement, elle est interrompue : après la scène entre Auguste et Livie, nous sommes transportés brusquement dans la demeure d'Emilie (2) : « Je n'ai pu me résoudre, dit Corneille (3), à faire que Maxime vînt donner l'alarme à Emilie de la conjuration découverte au lieu même où Auguste en venait de recevoir l'avis par son ordre... C'eût été une impudence extraordinaire, et tout à fait hors du vraisemblable, de se présenter dans son cabinet un moment après qu'il lui avait fait révéler le secret de cette entreprise, dont il était un des chefs, et porter la nouvelle de sa fausse mort. »

Ainsi, en théorie, Corneille sacrifie résolument aux vraisemblances la stricte unité de lieu : mais, dans la pratique, il semble qu'il ait voulu recourir à la même équivoque que pour le Cid (4), soit afin d'éviter les incommodités d'un changement de décor, soit afin de donner l'illusion de l'unité rigoureuse qu'il n'observe pas. C'est du moins ce qui résulte du passage de son Discours sur les unités, où il applique les mêmes observations au Cid et à Cinna. Ainsi, ne pas préciser le lieu particulier, ne pas lui donner de décor spécial, empêcher par là l'auditeur de s'apercevoir des changements nécessaires de lieu, c'est toujours la ressource de Corneille, placé entre l'impossibilité d'observer rigoureusement la règle et le désir de paraître l'observer strictement. Mais alors, si Ton tient tant à « tromper l'auditeur » et à lui faire croire

(i) Commentaire, II, 4. — Cf. Commentaire sur le Cid, propos de l'indication, du lieu de la scène, au début.

(3) Examen.

ty) Voir, d>ns l'étude sur le Cid, le chapitre sur tes rè^es^

que le lieu ne change pas, pourquoi insister tant sur l'invraU semblance qu'il y aurait à ne pas le supposer changé ? C'est toujours que Corneille compte sur l'inattention du spectateur entraîné par le mouvement de l'action dramatique : manière respectueuse et détournée de reconnaître qu'en somme l'observation de la règle est, en elle-même, parfaitement indifférente.

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