‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 51 sur 134 · L'INVENTION DE CORNEILLE DANS CINNA · texte numérisé non relu

L'INVENTION DE CORNEILLE DANS CINNA

Le sujet de Cinna est emprunté à Sénèque fi), mais pour tirer du récit de Sénèque une tragédie en cinq actes, Corneille a dû dans une large mesure faire œuvre d'invention personnelle.

Dans Sénèque, Auguste seul a un rôle, avec Livie pour le conseiller; Cinna ne joue qu'un rôle passif et à peu près muet (2). On ne sait même pas pour quels motifs il conspire : c'était un personnage que Corneille avait à faire vivre. Il est simplement désigné par Sénèque comme un homme d'un esprit peu délié, stolidi ingenii vir, — honnête homme d'ailleurs (3) et de naissance noble, descendant du grand Pompée, mais comblé des bienfaits d'Auguste (4). Corneille a tenu compte de toutes ces indications pour composer le rôle : chez lui, Cinna reste en effet un honnête homme, mais d'esprit faible, — ingrat, par faiblesse, envers son bienfaiteur.

Cinna seul en face d'Auguste, c'était insuffisant pour faire une tragédie. Corneille imagine un personnage de femme, Emilie, pour le mettre entre Auguste et Cinna, comme un intermédiaire plus digne d'être opposé à l'empereur, — et il suppose que Cinna conspire par amour pour cette femme. Ce

(1) Traité De CUmentia, lib. I, cap. ix.

(2) Ses seules paroles, dans Sénèque. sont rapportées an style indirect : c Cum ad hanc vocem exclamasse*, procul hanc ab se abesse dementiani. »

(3) Adolescentcm nobilem, hoc detracto integrum, Cn. Pompeii nepotem.

<4> On le saura, d'ailleurs, dans le récit de Sénèque, seulement par lo discours d'Auguste à Cinna.

l'invention 0E corneille 16$

rôle<i*EmiIie, d'ailleurs, étant tout de sa création, Corneille reste libre de le composer à sa fantaisie.

Maintenant, les xonjurés étant placés en face de lempepereur, il faut un ressort d'action pour les faire dénoncer. Sénèque, qui n'écrit pas une pièce de théâtre, peut se borner à une indication vague du résultat : Dictum est et ubi et quando et quemadmodum aggredi vellet [Cinna] (i). Corneille ne peut s'en rapporter ainsi à quelque hasard complaisant : la dénonciation, chez lui, sera tirée des données même de la pièce; comme instrument de trahison, il crée un personnage, Maxime.

D'ailleurs, pour le personnage d'Auguste lui-même, il fallait quelque occasion de nous le présenter, de nous intéresser à lui, de le mettre en scène avant le moment où, tenu au courant du complot, il prononce, selon lo récit de Sénèque, le monologue qui figure au quatrième acte de Corneille. A cet effet, Corneille emprunte à l'historien DionCassius l'idée d'une scène où Auguste délibère avec Agrippa et Mécène sur un projet d'abdication. Agrippa et Mécène seront remplacés dans la pièce par Maxime et Cinna. Au quatrième acte, alors, Corneille rejoindra pour le développement du rôle d'Auguste le récit de Sénèque, mais, tout en conservant la scène où Livie présente la clémence comme un calcul habile, tout en imitant de près le monologue que Sénèque prête à Auguste et le discours qu'il lui fait tenir devant Cinna, Corneille modifie assez profondément le sens du personnage. Il n'élimine pas complètement de sa pièce l'idée que la clémence est utile, mais il s'attache surtout à en faire sentir la grandeur. Il fait d'Auguste un personnage à la fois plus touchant et plus grand que dans Sénèque.

Ainsi, construire une action dramatique à peine en germe dans le récit de Sénèque, — créer de toutes pièces deux personnages, Emilie et Maxime, composer un rôle à Cinna,

(1) On lui dit (à Auguste) en quel lieu, à quel moment et de quelle manière Cinnâ devait le frapper.

166 cînKà

modifier le sens du rôle d'Auguste, et par là subordonner l'idée qui se dégage du récit de Sénèque à une autre idée plus généreuse qui domine dans sa tragédie, — voilà ce que Corneille a dû faire pour tirer du récit de Sénèque une tragédie de sa façon.

En somme, ce qu'il emprunte à Sénèque se réduit à ceci : le sujet, d'abord, — et la matière de trois scènes, à partir du quatrième acte : le monologue d'Auguste (i), — l'intervention de Livie (2), — et le discours d'Auguste à Cinna, précédant le pardon final (3).

Quant à la scène de la délibération, bien que l'idée en soit prise à Dion Gassius, on peut dire que dans Cinna elle reste réellement une invention de Corneille : car, prendre quelque part une scène comme celle-là, sans aucun rapport indiqué avec le sujet que l'on traite, apercevoir, par un instinct de génie, le parti que l'on pourra en tirer pour son œuvre, l'encadrer alors dans la pièce pour la rattacher étroitement à l'action dramatique, lui donner ainsi une valeur et une signification toute nouvelle, — ce n'est plus là imiter, c'est créer.

Page 1