CHAPITRE II
LES PERSONNAGES
D'après les trois moments principaux que nous avons distingués dans l'action de Cinna, on peut adopter pour l'étude des personnages Tordre suivant :
1° Ceux qui conspirent : — d'abord Emilie, Tàme du complot, — puis Cinna, son instrument.
2° Celui qui les trahit : Maxime.
3° Enfln Auguste, qui leur pardonne.
Maxime est d'ailleurs complété par Euphorbe, — et le rôle de Livie se rattache naturellement à celui d'Auguste.
Emilie nous apparaît dans la pièce cemme l'ennemie d'Auguste et comme l'amante de Cinna.
Dans sa haine contre Auguste, elle mêle deux choses : le désir de venger son père, et celui de délivrer Rome d'un tyran. Mais de ces deux sentiments le premier est de beau* coup celui qui tient chez elle le plus de place.
En fait, c'est seulement le souvenir de son père, assassiné autrefois ou plutôt proscrit par Auguste, qui l'a conduite à conspirer contre celui-ci (1) : c'est le seul motif que, devant
(4) I, 4. J« leur ai tu la mort qui fait naître nos haines.,.
l'empereur, elle donne elle-même de sa haine (il Elle n'aurait probablement jamais songé à la liberté de Rome, si elle n'avait eu son père à venger.
On a, dans la pièce même, une preuve manifeste que l'idée républicaine n'est, pour elle, qu'accessoire. Auguste a offert de rendre la liberté à Rome, et Cinna Ta détourné d'exécuter ce dessein: il s'en vante auprès d'Emilie (2), et celle-ci trouve toute naturelle la conduite de Cinna : il faut qu'Auguste soit immolé, et immolé seulement à son père proscrit. Elle déclare même qu'elle pleurerait la mort d'Auguste, si quelqu'un le tuait autrement que pour sa vengeance à elle (3).
Il reste donc en présence, dans le cœur d'Emilie, deux sentiments essentiels : le désir de venger son père, et son amour pour Cinna. Ils sont l'un et l'autre également forts, également profonds : et leur lutte fait en partie l'intérêt dramatique du rôle d'Emilie.
Car Cinna n'est pas pour elle, simplement, un moyen de satisfaire sa haine contre Auguste : Emilie l'aime sincèrement. Elle ne lui a pas promis son amour, — comme l'Hermionede Racine à Oreste, uniquement pour faire de lui Tinstrumentdesa vengeance : elle l'a choisi pour l'instrument de sa vengeance parce qu'elle l'aimait (4). Elle ne se serait pas promise à d'autres qu'à lui pour prix de la mort d'Auguste (5).
Jusqu'ici les deux sentiments paraissent se concilier plutôt que se combattre : mais, en choisissant Cinna pour servir sa vengeance, Emilie le met en péril : de là les agitations que causent dans son coeur sa haine contre Auguste et son amour pour Cinna. Obéira-t-elle à sa haine en sacrifiant son amour ?
(1) V, 2. Une haine plus forte à tous deux ût la loi... etc. (2)111,4. J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime... etc. (3; Cf. I, 2. Sa perte, que je veux, me deviendrait amerc,
Si quelqu'un l'immolait à d'autres qu'à mon père... etc (4)111,4. J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi,
Et te donner moyen d'être digne de moi.
(5) III, 4. Mille autres à l'envi recevraient cette loi,
S'ils pouvaient în'acqiiérir à mémo prix que toi... etc.
EMILIE- f69
— Oui; car, de ces deux passions, la première lui apparaît comme un devoir. Son père à venger lui commande de poursuivre la mort d'Auguste : elle la poursuivra, au risque de perdre celui qu'elle aime. Son amour servira son devoir, au lieu de le lui faire oublier (1).
Qu'est-ce donc que ce devoir qui domine ainsi tout le rôle d'Emilie ? — C'est un devoir de haine et de vengeance. Auguste a autrefois fait mourir son père : elle veut, à son tour, tuer Auguste.
Au point de vue moral, évidemment, la vengeance ne peut pas être un devoir, — et la vengeance par un assassinat n'est jamais un droit : Emilie ne peut être que condamnée. Mais ce n'est pas la morale absolue qui fait loi au théâtre.
Emilie peut se tromper, mais elle est sincère. Elle est convaincue de la justice de sa cause, elle croit, en toute conscience, que son devoir lui impose comme loi (2), non pas seulement une haine obstinée, mais encore une vengeance effective (3).
Dans une cause aussi grave, il est vrai, la sincérité ne suffit pas. Elle serait 1 excuse de tous les fanatismes. Mais l'idée qu'Emilie se fait de son devoir a pour point de départ un sentiment respectable et même sacré : le culte de la mémoire de son père.
, Elle n'a point connu ce père, peut-on objecter (4). — Et en effet elle ne parle guère de lui dans la pièce; les pleurs qu'elle prétend verser pour lui (5) ne peuvent guère répondre à un sentin^t de regret attendri; le souvenir de son père est entretenu par l'idée de la vengeance plutôt qu'il ne l'entretient. Emilie veut venger son père, non pas précisément parce qu'elle l'a aimé, mais parce quelle se croirait déshonorée si elle ne le vengeait pas. C'est surtout la volonté d'une âme
(1) Cf. I, 4. Amour, sers mon devoir...
I, 2. S'il (Cinna) me veut posséder, Auguste doit périr.
(2) I, 2. Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose... I, 2. Aux mânes paternels je dois ce sacrifice...
(3) I, 2. Quoi ! je le haïrai sans tâcher de lui nuire !...
(4) Cf. Voltaire, Commentaire, 111, 5, fin.
(5) Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père... (I, 4.)
LE THEATRE CLAS^QUE. - COIïHEILLB. 5**
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flère, l'imagination exaltée d'une nature ardente, une sorte de point d'honneur de la piété filiale, qui a créé en elle l'idée de ce devoir. Mais, peut-on dire avec Voltaire (i), « si Corneille s'élève ici au-dessus de la nature, il ne choque point la nature. »
Il est vrai qu'il y a pour Emilie des circonstances toutes particulières. Auguste a tué son père, mais il Ta recueillie elle-même, il Ta élevée, il lui a donné le premier rang dans sa cour, il semble, enfin, avoir réparé envers elle le crime d'autrefois (2). — Mais Emilie ne s'est point trouvée libre, d'abord, d'accepter ou de refuser ces bienfaits du meurtrier de son père; et, depuis qu'elle a conscience de sa situation, depuis qu'elle connaît son histoire, elle n'a regardé les bienfaits d'Auguste que comme une injure (3). Loin de la calmer, l'idée de ces bienfaits ne fait que l'irriter : quoi ! le tyran a voulu se donner sur elle cet avantage ! Il a prétendu forcer sa reconnaissance et lui ôter le droit de le haïr, il a pu croire qu'Emilie trahirait à ce prix la mémoire de son père (4) ! — Non : ces bienfaits lui sont odieux : elle ne peut les annuler, elle n'a pu s'y soustraire, elle veut du moins en profiter pour se venger.
Et elle continue à les recevoir tous les jours. Elle ne cherche pas à dissimuler ce côté faux de sa situation, elle ne semble pas le sentir : Corneille a bien vu que c'était pour elle le meilleur moyen de le sauver. Il lui a prêté une sorte de féroce exaltation dans sa haine. Loin d'éprouver le moindre scrupule à se montrer ingrate, perfide même, Emilie s'en fait gloire (5) : elle voudrait pouvoir se montrer plus perfide encore : « Je recevrais, dit-elle,
Je recevrais de lui la place de Livie
Gomme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie. .. (1$ 2.)
(1) Voltaire, Commentaire, I, 4.
(i) Cf. I, 2, les objections de Fulvie.
(8) I, 2. Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses... etc.
(4) I, 2. Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.
(5) III, 4. La perfidie est noble envers la tyrannie... etc.
et elle écarte toutes les objections avec une audacieuse assu» rance :
Pour qui venge son père il n'est point de forfaits (1).
Il ne faut pas, sans doute, regarder d'un peu trop près à certains détails (2), sinon on se dira, comme Voltaire, que « la facilité d'Emilie à recevoir Yargent d'Auguste dément la grandeur d'àme qu'elle affecte (3). » Tout ce qu'a pu faire Corneille, c'est de ne pas insister sur ces détails-là.
Emilie, du reste, sacrifie, en somme, son bonheur à l'inflexible conviction de son devoir : et cela môme contribue beaucoup à l'ennoblir à nos yeux. Depuis longtemps (4) elle aime Ginna ; elle pouvait l'aimer tranquillement, elle aurait trouvé sa joie dans cet amour : mais elle n'a pas cru pouvoir s'y abandonner avant que son père fût vengé. Pour obéir à cet inexorable devoir, elle risque sa vie et cefte de son amant avec leur commun bonheur : et c'est ce sacrifice résolument accepté, maintenu sans défaillance, qui fait, malgré tout, la grandeur d'Emilie.
Et puis, comme si Emilie, sans bien s'en rendre compte à elle-même, avait senti le besoin de justifier davantage aux yeux des autres, aux siens peut-être, une cause un peu douteuse en soi, elle a joint, à l'idée de son père à venger, l'intérêt général de Rome. Elle a transformé sa vengeance particulière en une vengeance publique. Elle a voulu voir dans Auguste non pas seulement le meurtrier de Toranius à punir, mais encore l'auteur des proscriptions, le tyran de Rome à immoler. D'autant plus que le meurtre même de Toranius a été pour Auguste (5) une conséquence de son ambition. Emilie
roi, t.
2) II, 1. Mon épargne depuis en sa faveur ouverte Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte...
(3) Voltaire, Commentaire, III, 4.
(4) V, 2. Et ce sont des secrets de plus de quatre années..,
(5) Emilie le dit, du moins : peu importe que ce soit conforme ou non q l'histoire \
...... Mon père massacré
Du trône où je le vois fait le premier degré. (I, 1.) Cf. V, %, ,„ Votre ambition, l'est immolé mon pore. ..
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s'est attachée, dès lors, à cette idée de l'intérêt public, avec l'instinct de ceux qui cherchent de nouveaux motifs, de nou* veaux arguments pour se fortifier dans la conscience d'un droit douteux. — et, par Une illusion naturelle, elle s'est crue bientôt républicaine ardente. C'est très sincèrement qu'elle associe toujours
a L'intérêt d'Emilie à celui des Romains (1) », —
a La liberté de Rome » aux <l mânes de son père d (2) ;
c'est très sincèrement qu'elle se sert de cette idée de la liberté romaine pour embellir aux yeux de son amant l'action équivoque qu'elle lui commande, pour relever, par la honte de rester esclave et par la gloire d'affranchir Rome, la résolution de Cinna chancelant (3, ; c'est très sincèrement enfin qu'elle met ridée républicaine au service de sa vengeance privée. A la foule des conjurés qui n'est pas, comme Cinna, dans le secret des motifs qui la font agir, la liberté de Rome sera donnée comme le but unique de la conjuration. .Pour Emilie ellemême, elle en est un beau prétexte. Emilie fortifie par 1 idée d'un devoir envers sa patrie son prétendu devoir envers son père. Elle est séduite par la gloire de rétablir la liberté romaine (4).
Il y a ainsi quelque chose de romanesque dans cette âme d'Emilie. Elle s'est fait de la vengeance un devoir, et elle met sa gloire à l'accomplir sans faiblesse. Elle nous apparait dans la pièce avec une fermeté toute virile, animant Cinna de sa haine, tranquille et sereine en face du danger, hautaine et
(1) Cf I, 3.
(3) IV, 4 ; Cf. I, 2. Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres* (Z) 111, 4.
(4) I, 2. Joignons à la douceur de venger nos parents
La gloire qu'on remporte à punir es tyrans. .. ete
résolue devant Auguste qui dispose de sa vie (1). Mais il ne faudrait pas que ce qu'il y a chez elle d'énergique décision nous fil méconnaître ce qu'il y a aussi chez elle de réelle tendresse. Si l'idée du devoir est seule à inspirer sa conduite, elle n'est pas seule à régner dans son cœur. Gomme il arrive en pareil cas chez les personnages de Corneille, Emilie achète, par de douloureuses luttes intérieures, l'inébranlable empire qu'elle donne au devoir sur ses actes. Elle nous fait ellemême la confidence de ses hésitations; elle est parfois tentée de renoncer à sa vengeance quand elle considère les périls où elle expose Cinna (2). Et qu'un incident inattendu vienne rendre plus vif en elle le sentiment de ces périls, elle aura un moment d'abandon où se montre toute la force de son amour. Lorsqu'à la lin du premier acte Auguste fait appeler Maxime et Cinna (3), elle a un cri de vraie douleur : « Ah ! Cinna, je te perds!... » Elle tremble pour son amant, elle lui conseille de fuir : il faut que ce soit Cinna qui par son sang-froid la rappelle à des sentiments plus fermes. Si elle nous parait dure et hautaine envers Cinna, au troisième acte (4), c'est qu'à ce moment Cinna faiblit : il faut qu'elle reprenne sur lui son influence ébranlée, il faut qu'elle rétablisse en lui la foi chancelante à la justice de sa cause ; elle voit d'ailleurs dans les hésitations de Cinna comme une offense, une révolte de lamant qu'elle croyait soumis à ses lois; et, trop fière pour le supplier de ne point la trahir, elle répond à ses raisons avec une dédaigneuse hauteur, à ses prières avec une farouche violence ; mais, quand elle parle de l'amour qu'elle lui garde (5) et du bonheur auquel il renonce en refusant de la conquérir, ce sont là de sa part des regrets attendris autant que des arguments destinés à agir sur Cinna; çt, quand
<8»Cf. 1,1,2.
(5) Je t'aime toiitefois, quel que tu puisses être... ett
Je t'aime toiitefois, quel que tu puisses être... en liais je vivrais fc toi si tu l'avait voulu. (111, 4.)
celui-ci est parti en déclarant qu'il accomplirait son serment, mais qu'il mourrait aussitôt après, Emilie, tout émue par ces sombres paroles de son amant, sentant son énergie se détendre après Peffbrt qu'elle a fait pour maintenir sur Cinna son ascendant compromis, Emilie ne peut retenir ses larmes (i), elle voudrait « arracher du cœur de Cinna ce dessein de mourir (2). » Aimant Cinna, elle a voulu pouvoir aimer en lui l'homme qui l'aura vengée, elle a voulu l'associer à l'accomplissement d'un devoir sacré : c'est là son rêve d'amour, tel qu'en pouvait faire une âme comme la sienne. Elle risque la vie de Cinna, mais elle désire qu'il vive, afin que, le devoir accompli, elle puisse être heureuse avec lui (3). Elle demeure résolue dans la poursuite de sa vengeance, mais elle est tout aussi résolue, si un malheur arrivait, à ne pas survivre à l'amant dont elle aurait causé la perte (4). Et en effet, quand Cinna est arrêté, quand elle pourrait fuir avec Maxime, n'étant point soupçonnée elle-même, ou encore demeurer tranquillement à Rome en se réservant pour sa vengeance, elle va, sans hésiter, se livrer elle-même à Auguste. Il ne saurait, du reste, en être autrement. Emilie, risquant la vie de Cinna, nous paraîtrait au-dessous de lui si elle ne risquait pas en même temps la sienne ; mais le péril sera pour elle comme pour lui, et c'est ce qui empêche Emilie de nous apparaître comme une froide égoïste dans son désir de vengeance. ' Une fierté, peut-être un peu exagérée, ne messied pas à un pareil caractère, parce qu'elle le complète. Comme femme et comme héroïne, Emilie a le sentiment de ce qu'elle vaut; et ce sentiment ne déplaît pas trop chez elle quand il trouve une occasion naturelle de s'exprimer : ainsi dans sa superbe réponse à Maxime :
Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir !... (IV, 5.)
<i) Vous en pleurez !... (III, 5.)
(2) Arrache-lui du cœur ce dessein de mourir... (III, 5.)
(3) I, 3. Mais ne perds pas le soin de conserver la vie... (4)1- 4. Ta mort emportera mon âme vers la tienne...
I Y, 5. Cinua dans son malliour wt de ceux qu'il fout s uivro .,
et dans le beau trait qui termine le troisième acte :
Qu'il (Cinna) achève et dégage sa foi, Et qu'il choitisse après de la mort ou de moi, (III, 5.)
Emilie, pourtant, l'étalé un peu trop souvent, et avec un peu trop de complaisance. Passe encore quand elle ne vante que sa grandeur d'âme (1), ou quand elle ne parle qu'à Cinna, qui en est pénétré d'avance, du rare mérite de sa personne (2) ; mais elle témoigne vraiment d'une confiance un peu trop assurée dans la puissance universelle de ses charmes et de sa beauté. « Doit-elle dire à Cinna, écrit Voltaire (3), que mille autres assassineraient l'empereur pour mériter les bonnes grâces d'une femme (4)?... Une femme qui a la vanité de regarder sa possession comme le plus grand prix où l'on puisse aspirer révolte au lieu d'intéresser.... » Corneille, i\ faut le reconnaître, a parfois dépassé la mesure où la fierté de son héroïne pouvait servir à l'impression de sa grandeur.
C'est parce qu'elle est, malgré tout, dans les excès même de sa haine, une âme noble et généreuse, qu'Emilie peut à la fin de la pièce, sans démentir son caractère, incliner sa fierté et abdiquer sa haine devant la clémence d'Auguste. Elle seule pouvait rendre le dénouement complet en renonçant à sa vengeance ; car, tant qu'elle reste, implacable, en face d'Auguste, l'empereur ne cesse pas d'être menacé. Mais, pour qu'elle pût faire, sans invraisemblance, le sacrifice d'une haine aussi farouche, aussi consciente de son droit, que la
(4) IV, 5. Ma vertu tout entière agit sans s'émouvoir...
IV, 4. Vous voulez que je meure avec ce grand courage... etc. .
(2) I, 3. Souviens-toi
Qu'aussi bien que la gloire Emilie est ton prix... 111, 4. Oublie et ta naissance et le pria: qui t'attend... Puisque ta lâcheté n'ose me mériter...
(3) Commentaire, III, 4.
(4) III, 4. Mille autres à l'envi recevraient cette loi... Cf. V, 2. Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres.., Cf. le Commentaire de Voltaire à propos do ces passages.
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sienne, il fallait que nous eussions d'elle l'impression d'une àme assez grande pour se laisser toucher par un atite de clémence. En elle, à la fin de la pièce, la haine s'efface, et la grandeur reste.
Pour plaire à Emilie, Cinna s'est chargé d'organiser une conspiration contre Auguste : il veut tuer l'empereur, Emilie a mis son amour à ce prix, et Cinna s'est engagé envers elle par un serment (1). — Il veut tuer l'empereur, et pourtant il n'a reçu, il ne reçoit encore de lui que des marques de bienveillance et d amitié; il n'a point, comme Emilie, de prétendu devoir qui l'oblige à méconnaître ces bienfaits. — Il est du sang de Pompée, il est vrai, mais, parce que Pompée et ses deux fils \2) ont été victimes des guerres civiles, il ne se croit point obligé lui-même, et personne, dans la pièce (3), ne le croit obligé, pour cela, de nourrir contre Auguste une haine héréditaire : Auguste, après tout, n'a fait contre Sextus Pompée que la guerre ouverte d'un chef de parti contre un autre ; et, alors qu'il pouvait user contre Cinna, né dans le camp ennemi, de son droit de vainqueur dans une lutte sans merci, il l'a traité avec la plus entière générosité : Cinna lui doit la vie, peut-être, et, dans tous les cas, ses richesses, ses dignités, son crédit. Il est le plus cher confident de l'empereur. Il n'a que des motifs de l'aimer, il n'en a aucun de le haïr.
Mais il a épousé contre lui la haine d'Emilie. Seulement,
(1) I, 2. Cinna me Ta promis en recevant ma foi...
Cf. III, 3. Mais je dépends de vous, d serment téméraire!...
(2) V, 1 Le pl*re et les deux fils, lâchement égorgés...
(3) Pas même Emilie, qui lui rappelle qu'il est « le neveu de Pompée » (III, 4), uniquement au point de vue de la liberté romaine qu'il oublie. C'est au même poin t de vue que Cinna fait allusion à son aïeul (I, 3), dans son discours aux conjurés. Si -devant Auguste (V, i», il prétend avoir conspiré pour venger Pompes et m* deux fils, c'est parce qull veut cacher le vrai motif (l'amour d'Emilie),
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comme il ne peut guère, malgré tout, partager les rancunes de celle-ci pour le meurtre ancien d'un Toranîus oublié par tout le monde, sauf par elle, il s'est attaché surtout à l'idée républicaine volontiers mise en avant par Emilie elle-même. II s'est échauffé avec les grands mots de patrie et de liberté, avec le grand nom de Pompée son aïeul, défenseur de la République et du Sénat. Il a voulu couvrir à ses propres yeux, par la gloire de rétablir la liberté romaine, l'odieux d'une action qui peut être pour Emilie un devoir, mais qui ne peut guère être de sa part qu'une trahison. Il n'ignore pas qu'Emilie en veut surtout au meurtrier de Toranius, mais il lui est plus commode, à lui, de hafr dans Auguste l'oppresseur de Rome, et il a été ravi qu'Emilie le lui permit. Elle lui a dit qu'Auguste était un tyran, et il l'a cru; il s'est efforcé de le croire, du moins, parce qu'il en avait besoin. — Il a, d'ailleurs, trouvé dans le passé d'Auguste d'assez bons arguments pour s'encourager dans cette manière de voir, et, fermant obstiné^ ment les yeux sur tout le reste, il sait tirer de son imagination surexcitée d'énergiques accents pour présenter ces raisons aux autres conjurés. De là son enthousiasme quand il vient rendre compte à Emilie des derniers apprêts du complot ; il a toute l'exaltation qu'Emilie, exaltée elle-même, a su lui communiquer ; il a, en plu», toute celle qu'il a eu besoin de créer en lui-même pour se fortifier dans son entreprise ; il a, enfin, toute la joie de montrer à Emilie comment l'amour qu'il a pour elle a su l'inspirer pour la servir.
Par amour pour elle, il ira jusqu'à la plus noire perfidie. Auguste le fait appeler, il s'ouvre à lui, avec une amicale confiance, de son dessein d'abdiquer l'empire, et Cinna,par les raisons les plus pressantes, lui conseille de le garder. On l'entend dire, devant Auguste, avec une hypocrite flatterie, tout le contraire de ce qu'on lui entendait dire devant Emilie : il vante les vertus d'Auguste, il déclare son pouvoir justement établi (1), et nécessaire à conserver dans l'intérêt même de
(l) Vous l'êtes justement ,nmnarque\ etc. . (II, I.)
Rome. — Au fond, il lui en coûte aussi peu de dire tout cela avec chaleur devant Auguste que de dire tout le contraire avec la même chaleur devant les conjurés. Que lui importent, en définitive, et l'intérêt de Rome et la forme du gouvernement ? Que lui importe de vivre dans une République ou sous un empereur? Il dira plus tard, lui-même, que « c'est être esclave avec honneur que de Pêtre d'Auguste (1). » Une seule chose lui importe : l'amour d'Emilie. Cet amour Ta fait parler contre la tyrannie devant les conjurés; il le fait parler dans un sens tout contraire devant Auguste, car, si Auguste dépose le pouvoir, le prétexte de la conjuration disparaît, et la vengeance d'Emilie est déçue. Il faut qu'Auguste reste au pouvoir pour que Ginna puisse obtenir Emilie en servant sa haine : voilà tout le secret de la perfidie de Cinna.
Il le dira lui-même, pour s'en vanter, à Emilie (2). A Maxime, qui s'étonne de son attitude, il donne bien, tout d'abord, quelques beaux prétextes de républicain fanatique : « l'abdication volontaire d'Auguste eût permis au tyran de rester impuni; Rome s'avilirait si elle consentait à recevoir sa liberté d'un caprice d'Octave : elle doit la conquérir ellemême, et non l'accepter comme un don du tyran (3). » Mais quand il a énuméré toutes ces belles raisons, il finit par dire la vraie à Maxime lui-même, qui nous la répète (4) :
Lui-même il m'a tout dit : leur flamme est mutuelle ; Il adore Emilie, il est adoré d'elle ; Mais sans venger son père il n'y peut aspirer, Et c'est pour l'acquérir qu'il nous fait conspirer.
Ainsi, jusqu'à ce moment, l'amour d'Emilie a étouffé en Ginna le sentiment de ce qu'il devait à Auguste. Mai?
(1) Cf. m ( 4.