S) II
(4) Ui, 4.
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Cinnâ ne parvient pas à écarter jusqu'au bout toutes les réflexions gênantes sur sa conduite, — et, avec elles, des remords lui viennent.
On a trouvé que ces remords étaient trop tardifs pour être naturels. Voltaire répète cette objection avec insistance. Cinna, suivant lui, devait avoir ces remords « immédiatement après la conférence d'Auguste ». « Pourquoi, écrit-il à propos de la scène (1) où ils se manifestent, pourquoi Cinna a-t-il à présent des remords ? S'est-il passé quelque chose de nouveau qui ait pu lui en donner ? Je demande toujours pourquoi il n'en a point senti quand les bienfaits et la tendresse d'Auguste devaient faire sur son cœur une si forte impression. »
Corneille, avant Voltaire, avait fait faire la même objection par Maxime (2), et il y faisait répondre ainsi par Cinna :
On ne les sent aussi (les remords) que quand le coup approche,
Et Ton ne reconnaît de semblables forfaits
Que quand la main s'apprête à venir aux effets...
— « Oui, réplique Voltaire, — oui, si vous n'avez pas reçu des bienfaits de celui que vous vouliez assassiner : mais si, entre les préparatifs du crime et la consommation, il vous a donné les plus grandes marques de faveur, vous avez tort de dire qu'on ne sent des remords qu'au moment de l'assassinat. »
Il semble pourtant que l'explication donnée par Corneille n'est pas si insuffisante. Rien assurément n'obligeait les choses à se passer nécessairement ainsi, mais il n'y a rien d'invraisemblable, du moins, à ce qu'elles se passent de la sorte. Ginna, au premier acte, s'était échauffé par ses déclamations contre Auguste : on l'appelle devant l'empereur; c'est peutêtre que le complot est découvert ? Non : Auguste veut abdiquer ; et, brusquemment, sans préparation, Cinna doit
(2) lll. Vous n'aviez point tantôt ces agitations... etc.
donner soq avis : i. prend rapidement son parti, -encore tout dominé par la pensée d'Emilie qu'il vient à peine de quitter. Selon Voltaire, il devrait éprouver ses remords immédiatement après les paroles, pleines de bonté «pour lui, par lesquelles Auguste termine la délibération : mais il n'en a pas le temps. Car, immédiatement après la délibération, il lui faut rendre raison de son attitude à Maxime qui le presse d'objections trop naturelles (1). Si l'on fait attention à la stricte continuité de toutes ces scènes, on verra bien que Cinna, toujours emporté pour ainsi dire par son élan initial, toujours entraîné par les nécessités de sa situation devant Auguste, puis devant Maxime, n'a pas un seul instant le loisir de la réflexion.
Maxime le quitte enfin, et alors seulement Cinna se trouve seul avec ses pensées : la scène avec Auguste lui revient à l'esprit; les généreuses paroles de l'empereur retentissent dans la solitude de son àme :
Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire, Mais je le retiendrai pour vous en faire part (2).
far une naturelle association d'idées, elles évoquent dans sa mémoire toute la suite des bienfaits d'Auguste, et la pensée de son ingratitude lui devient insupportable. — Emilie même, cette Emilie pour laquelle il se rend ainsi criminel, voici qu'Auguste la lui donne pour épouse, en lui laissant le soin de s'en faire aimer. Il pourrait donc, si Emilie le voulait» être heureux avec elle, sans trahir Auguste. Il s'est lié envers elle par un serment qu'il ne peut pas, qu'il ne veut pas reprendre : mais ne consentirait-elle pas à le lui rendre ellemême ? Il s'agit pour lui de faire une tentative auprès d'elle, de voir si l'amour qu'elle a pour lui ne sera pas assez fort pour l'attendrir, — de lui demander si, enchaînée comme lui
il) II. 2.
CINNA i8i*
à Auguste par des bienfaits, elle ne voudra pas renoncer à poursuivre sa iriort (1). Timidement, et avec mille réticences, il s'ouvre de sa pensée à Emilie 2). Il reste d'avance soumis à l'aftêt de sa maîtresse. Elle a sa parole, il ne s'en regardera comme dégagé que si elle veut la lui rendre : aussi est-il > vaincu d'avance, car Emilie, elle, ne sauraitfléchir. Et Cinna, tenu j>ar son serment, l'accomplira, non plus avec l'enthousiasme qu'il montrait d'abord, mais avec la résignation de la parole donnée, et avec l'idée de se tuer lui-même, aussitôt après, pour expier son crime forcé et recouvrer son honneur
perdu (3).
La manière dont tournent les événements le dispense d'en venir à cette extrémité : la conjuration est découverte ; Cinna est appelé devant Auguste (4).— Pourquoi ne manifestet-ilà ce moment aucun regret de sa conduite? pourquoi na-t-il aucune parole émue qui réponde à ses remords poignants du troisième acte et aux sentiments d'amitié si vive qu'il éprouvait alors pour Auguste ? C'est que montrer du repentir devant Pempereur, ce serait s'humilier devant lui ; or, Cinna se sent assez humilié, déjà, par la conscience de son ingratitude et de tous les avantages qu'Auguste a pu se donner sur lui ; — ce serait aussi paraître implorer la vie, et Cinna la dédaigne. Auguste, d'ailleurs, est hors de danger : Cinna se félicite sans doute, en secret,de n'avoir pu exécuter son crime, il peut ne songer, maintenant, qu'à sauvegarder sa fierté et sa gloire. Il ne voit plus, désormais, dans Auguste, l'ami confiant qu'il • trahissait, la victime désignée d'une odieuse perfidie, mais le maître tout-puissant qui vient de lui rappeler les bienfaits passés pour le confondre et de lui montrer son peu de mérite
\i) ni, 3, fin. ^
(3) III, 4, fin.
pour l'humilier. — Voilà pourquoi il se renferme dans une sorte d'orgueilleuse impassibilité devant l'empereur, dont il n'attend et ne semble désirer que la vengeance {!).
Tel est le rôle de celui dont Balzac disait à Corneille : « l'empereur le fit consul, et vous l'avez fait honnête homme. » Honnête homme, on comprend qu'il pût le paraître au xvn* siècle, malgré sa criminelle entreprise, malgré sa perfidie, son hypocrisie dans la délibération du deuxième acte. C'est une àme faible, mais l'amour le domine, et le xviie siècle admettait volontiers, chez Y honnête homme, — et l'on admet toujours facilement, au théâtre, — cet empire qu'un amoureux laisse à une femme sur sa volonté. La faiblesse de Cinna ne se montre pas précisément dans ses indécisions du troisième acte, trop naturelles étant donnée la situation où il se trouve, mais cette situation fausse est elle-même, pour Cinna, une conséquence de sa faiblesse. S'il n'était lié, après tout, envers Emilie que par son amour, il pourrait à la rigueur s'affranchir, à un moment donné, de cette chaîne par un effort de volonté, mais il est lié envers elle par un serment : le jour où il a prêté ce serment, il a abdiqué sa volonté même : honneur, loyauté, reconnaissance, l'amour d'Emilie lui a tout fait oublier, et le jour, même, où il s'en souviendra, où il comprendra toute la perfidie de son action, il ne sera plus libre de se dégager : un scrupule d'honneur l'obligera au crime et le maintiendra sous la domina , si d'Emilie. La seule issue qui lui reste, alors, c'est d. ' cer à recueillir le fruit de son crime, en prenant la r^ /m de mourir lui-même dès qu'il aura tué Auguste.
Faible de caractère et dominé par un amour qui ' »r.» Cinna n'est pas un cœur sans courage. Il risque sa vie yu
(4) Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire... Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime...
amour pour Emilie, et il ne tremblé jamais devant la mort, devant l'idée de la conjuration découverte. Il envisage au contraire cette idée avec une assurance qui n'est pas de sa part une vaine affectation : on le sent toujours plus capable de mourir avec courage que de porter, de sang-froid, le premier coup de poignard à Auguste. Quand on l'appelle devant l'empereur à la fin du premier acte, Emilie se trouble, c'est lui qui la raffermit. Devant Auguste, au cinquième acte, cette fermeté ne se dément pas ; et ce n'est point de sa part une vaine bravade : après ses remords, après sa scène du troisième acte avec Emilie, la conjuration découverte lui apparaît sans doute comme le dénouement le plus désirable de sa situation équivoque : elle le dispense de tenir un serment téméraire qu'il ne pouvait lui-même ni trahir ni oublier, — et, du moment qu'il ne s'agitpius que de mourir avec courage, il se montre froidement résolu.
Il y a cependant pour lui un dénouement meilleur : c'est celui que Cinna voulait en vain obtenir, au troisième acte, de l'amour d'Emilie, et qui se réalise en effet grâce à la clémence d'Auguste : Emilie abdique sa haine, et Cinna. voit ainsi tous ses vœux comblés, et ses sentiments les plus chers, amour T>our Emilie, amitié pour Auguste, heureusement conciliés : cette Emilie qu'il aimait jusqu'à s'être engagé pour elle à un odieux assassinat, il l'aura sans avoir eu besoin, pour l'obtenir, d'être le meurtrier d'Auguste.
Emilie et Cinna conspirent : il faut quelqu'un pour les amener devant Auguste qui doit leur pardonner : Maxime est chargé de ce rôle. Il était donc sacrifié d'avance, étant condamné au rôle de traître.
, Cependant il se présente à nous, au deuxième acte, sous an jour plus favorable que Cinna lui-même. Il est un naïf, mais par là même il est sincère. Il est entré dans la conspiration qu'a formée Cinna pour plaire à Emilie: il aime cette femme,
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lui aussi, en secret, mais il est du nombre des conjurés qui croient à un complot organisé uniquement en vue de la liberté de Rome ; et comme il n'a d'autre raison pour conspirer que le désir de voir rétablir cette liberté, il l'accepte, sans arrière-pensée, quand Auguste offre de la rendre : de là son attitude, franche et loyale, dans la scène de la délibération. Comblé, comme Cinna, des bienfaits d'Auguste, il parait moins perfide, moins intéressé dans son ingratitude, en conspirant.
Mais le langage de Cinna Ta surpris : il interroge son ami et finit par apprendre de lui le vrai motif de sa conduite. Il était donc dupe, et, croyant servir Rome, il ne servait qu'un rival. Il songe dès lors à trahir Cinna qui le trompait.
La trahison accomplie, il reparaît pour en recueillir le fruit. Tout est combiné par lui pour la fuite : tandis qu'Auguste le croit noyé dans le Tibre, il vient déclarer son amour à Emilie, il veut la déterminer à le suivre, en lui apprenant que Cinna est arrêté et qu'elle est sur le point de l'être ellemême; mais Emilie refuse d'abandonner Cinna, et Maxime reste livré au remords de son crime inutile. Il vient, au cinquième acte, raconter son histoire à Auguste et recevoir son pardon (il.
. Tout cela forme un bien triste rôle. Corneille a essayé d'en atténuer l'odieux en mettant à côté de Maxime l'affranchi Euphorbe.
C'est Euphorbe qui suggère à Maxime l'idée de la trahison; c'est lui qui se charge de la mettre à exécution ; c'est lui qui combine pour Maxime les moyens d'en profiter. De la sorte, quand il sera pris de remords, Maxime pourra rejeter sur Euphorbe toute la responsabilité de son odieuse conduite.
Si Corneille a pensé par là réhabiliter plus aisément Maxime en vue du dénouement, il s'est trompé. Pour éviter, peut-être, de nous montrer un sénateur romain concevant et «exécutant lui-même un projet de délation, il nous a montré,
<1) Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime : Il nous a trahi* tous,... (V, 3.)
— ce qui ne vaut guère mieux, — un sénateur rom se laisse conduire, comme un enfant, par un affranchi. d'accuser Euphorbe de ses mauvais conseils (1), devrait s'accuser lui-même de les avoir suivis. Il se v; avoir longtemps résisté (2) : nous ne nous en somme aperçus; et s'il y a cédé si facilement, c'est que ces répondaient trop bieu à ses propres intentions :enefl la scène du troisième acte avec Euphorbe, il semble n que pour les provoquer, il semble faire appel à la scél d'Euphorbe pour écarter tous les scrupules, a l'espr nieux de l'affranchi pour résoudre toutes les diffic est vis-à-vis d'Euphorbe comme un jeune homme de qui aurait besoin des services d'un Scapin fertile en inventions. Il devrait le remercier d'avoir combiné si ment tous les détails d'un plan qui n'échoue que d fierté d'Emilie.
Du reste, Edphorbe lui-même est loin d'être un P Son individualité reste très effacée On voit bien l'inl fait de Narcisse |3; le serviteur des passions de Néroi voit guère celui qui fait agir Euphorbe. Et s'il n'agit dévouement pour son maître , il est, en somme, moin! lut. En réalité, il n'est qu'une sorte de dédoubler Maxime lui-même : il est chargé de personnifier, s figure d'affranchi, les basses tentations d'un sénateur Et quand Maxime lui reproche son âme servile(i), Ma fait ainsi que se désigner et se flétrir lui-même. Il n qu'à être comique lorsqu'il parle de faire expier àEupl les infamies qu'il a autorisées et dont il devait seu. ,,.™ter. Ses remords ne nous réconcilient point avec lui, parce
H) iv, e.
Euphorbe, e