‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 54 sur 134 · Fuilea périr · texte numérisé non relu

Fuilea périr

qu'ils ne viennent qu'après l'échec de sa tentative auprès d'Emilie : il sembla qu'il ne regrette guère que l'inutilité de son crime. Par une sorte de dérision, il est seul puni, en défi* nitive, de la conspiration qu'il a révélée : Cinna, puisqu'il épouse Emilie, a tout ce qu'il désirait, tout ce que Maxime a voulu lui ravir en le dénonçant, — et Maxime est condamné au rôle piteux d'applaudir, par ordre de l'empereur, au bonheur de son rival (i). — Une sorte d'inconscience dans le ridicule vient seule atténuer, à moins qu'elle ne l'aggrave, l'odieux de ce personnage.

On l'a quelquefois rapproché du Félix de Polyeucte. Il nous semble que le rôle de Félix ne gâte point la pièce où il figure, tandis que celui de Maxime est réellement un défaut dans

, D'abord Félix est loin d'être aussi vil que Maxime. Il a des sentiments peu élevés, mais il ne commet aucune action basse. Il n'est point un traître : il remplit ouvertement son devoir de fonctionnaire romain. Ce n'est point lui, d'ailleurs, qui a mis Polyeucte dans le danger : il a au contraire un désir sincère de le sauver.

Mais, après tout, quelle que soit la différence entre Maxime et Félix, ils n'ont rien d'héroïque ni l'un ni l'autre, et si la tragédie admet un rôle comme celui de Félix, parce qu'il est dans la nature (2), pourquoi n'admettrait-elle pas, à un degré plus bas, le rôle de Maxime, s'il est aussi dans la nature ?

Un homme qui trahit son ami pour avoir reconnu en lui un rival dont il était la dupe, cela est dans la nature, évidemment. Le grand tort du rôle de Maxime, ce n'est pas d'être sacrifié comme élévation morale, c'est de l'être, en même

(1) V, 3. Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice. Je n'en murmure point... etc.

(3) Voltaire, Commentaire sur Polyeucte, III, 5 : « C'est ici le lieu d'examiner si l'on peut mettre sur la scène tragique des caractères bas et lâches. Le public en général ne les aime pas... Cependant, puisque ces caractères sont dam la nature* il semble qu'il soit permis de les peindre ; et l'art de les faire contraster avec les personnages héroïques peut quelquefois produire des beautés. »

temps, dans son développement dramatique. — Maxime trahit Cinna par amour : mais cet amour se révèle brusquement à nous, au moment même de la trahison: Maxime semble ne l'éprouver que pour avoir une raison de trahir son ami. On voit trop que ce n'est là, pour Corneille, qu'un ressort d'action. S'il en est ainsi, que l'instrument disparaisse, du moins, après avoir servi : que Maxime reste dans le Tibre où l'on dit qu'il $'est jeté : nous admettrons tout ce qu'on voudra, des remords immédiats, peut-être, ou le désespoir d'un amant qui, se sachant dédaigné, n'a voulu qu'empêcher à tout prix le bonheur d'un rival, pour mourir lui-même aussitôt après : n'importe, nous ne demandons qu'à oublier ce personnage, maintenant qu'il a rempli son unique mission. Non : il reparaît (1) : il poursuit son idée, ce qui sans doute est très naturel de sa part, mais ce qui nous est, à nous, complètement indifférent. Il vient nous occuper de son amour (2), auquel nous ne nous intéressons pas le moins du monde, et de son désespoir d'amant rebuté (3), qui nous touche encore moins. Et dans l'expression de son amour comme dans celle de son désespoir, alors qu'il pourrait peut-être nous; toucher encore malgré nous, il ne réussit le plus souvent qu'à être comique malgré lui (4).

Maxime n'a pas reçu de Corneille une vie propre et indépendante. Il est resté à l'état d'utilité, de simple moyen dramatique. Il est tour à tour tout ce que la pièce exige qu'il soit : honnête homme au deuxième acte, traître au troisième, amant rebuté au quatrième, pénitent contrit au dernier. Quand sous l'honnête homme nous voyons se découvrir le traître, nous sommes déroutés : rien ne nous y préparait. Et si on faisait encore la moindre attention à Maxime, au dénouement, on s'éton* aérait de le voir si facilement renoncer à cette Emilie pour Laquelle il s'est fait délateur, — ou plutôt on remarquerait

(O iv, 5.

l3) IV, 6.

(4) Cf. IV, 5. C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez... «t IV, 6, fin. Cf. le Commentaire de Voltaire.

que cet amour, découvert juste à point quand il s'agissait de trahir, s'évanouit tout aussi à propos maintenant qu'il a été utilisé, — un peu longuement (1), — par le poète. Autrement dit, le rôle manque d'unité et de vie, — sans compter les maladresses d'expression dans les scènes du quatrième acte, les beaux mouvements qui ont juste l'effet contraire de celui que le personnage, — et le poète derrière lui, — semblent vouloir en obtenir. Le rôle de Maxime est mauvais en lui-même : c'est pour cela surtout qu'il est un défaut dans la pièce.

Quelle différence avec celui de Félix, si bien présenté, si bien suivi, si bien composé d'un bout à l'autre, auquel nous nous intéressons malgré nous, d'une autre manière qu'à Polyeucte, à Pauline et à Sévère, sans doute, mais en qui nous reconnaissons enfin un personnage vivant et vrai, qui intervient naturellement dans l'action durant tout le cours de la pièce, à qui nous n'en voulons jamais d'être en scène parce qu'il y est toujours à sa place, parce que c'est de lui que dépend, jusqu'au bout, le sort de Polyeucte! Il offre sans doute une métamorphose un peu brusque à la fin, mais il y a un coup de la grâce pour l'expliquer : c'est une excuse qui manque aux transformations un peu arbitraires de Maxime» En résumé, le rôle de Félix n'est condamnable dans Polyeucte que si Ton se place au point de vue d'un idéal de noblesse tragique que Corneille ne reconnaissait point encore et dont Racine lui-même s'écarte quelquefois ; celui de Maxime est condamnable au simple point de vue dramatique, et indépen* damment de toute considération de dignité tragique.

Quant à le regarder, dans la pièce, comme un personnage qui sert « à faire valoir les autres (2) » par un effet de contraste, nous nous passerions volontiers, d'une antithèse de ce genre-là. Il serait triste, d'ailleurs, pour Emilie et pour Auguste, d'en avoir besoin pour nous faire sentir leur gran-

(1) Voltaire (Commentaire, IV, 5) semble insinuer que certaines nécessités de remplissage ont pu amener Corneille à développer ainsi ce rôle de Maxime.

(2) Voltaire, Commentaire sur Cinna, III, 2. « Il ne faut le regarder que comme personnage qui sert à faire valoir les autres. »

deur. II est vrai, cependant, que par ses propositions de fuite au quatrième acte, il donne à Emilie l'occasion de montrer sa fierté en les repoussant. Mais, rapproché de Ginna, il nuit à ce personnage plutôt qu'il ne le fait valoir. Au deuxième acte, par son attitude sincère, il fait mieux ressortir toute la perfidie de son contradicteur ; et plus tard, bien qu'il ait cessé à son tour d'être sincère, il n'en a pas moins le droit de lui dire r en l'accablant sous la vérité de ses reproches :

C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée (la liberté) ;

De la main de César Brute l'eût acceptée,

Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger

De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger. (III, 2.)

Dans la suite, il fait tort à Cinna par le rapprochement naturel qui s'établit entre les deux. Pour lui comme pour Ginna, c'est l'amour, l'amour d'Emilie, qui est le principe de tout son rôle, la raison d'être de toutes ses lâchetés. Par amour pour Emilie, Maxime trahit Cinna, son ami, mais, pour le même motif (1), Ginna trahit lui-même Auguste, son bienfaiteur ; tous deux, également, sacrifient à cet amour la liberté et les prétendus intérêts de Rome, l'un en empêchant Auguste d'abdiquer, comme l'autre en dénonçant la conjuration ; Maxime, au nom de Rome (2), conseille perfidement à Cinna de persévérer dans le complot, afin de pouvoir être son délateur : Cinna, lui aussi, savait s'échauffer sans conviction, user du même pathétique faux et déclamatoire, quand, prétendant parler au nom de Rome, il suppliait Auguste de ne pas abdiquer, afin de pouvoir être son assassin (3). Cinna a des

(1) Euphorbe nous le fait remarquer : il dit à Maxime (III, 1) :

L'amour rend tout permis...

Oubliez l'amitié, comme lui les bienfaits.

— On n'est point criminel quand on punit un crime. (1) III, 2. Mais entendez crier Rome à votre côté :

« Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as ôté... » Cf., sur ces vers, le Commentaire de Voltaire. (S) II, 1. Que l'amour du pays, que la pitié vous touche !

Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche....

remords: Maxime en aura aussi; Ginna sait mourir : Maxime, aussi, prétend avoir ce courage (i). — Donc, même ingratitude, même déloyauté, même hypocri&ie : voilà ce que Ton trouve en rapprochant les deux rôles. Toute la différence, c'est que Ginna ne descend pas, ou peut-être n'a pas l'occasion de descendre — à de certaines bassesses; c'est qu'il a, au contraire, l'occasion de se relever dans sa faiblesse même et dans sa perfidie. Mais puisque tous deux sont également indifférents, au fond, à l'intérêt public et à la liberté de Rome, pourquoi l'amour n'excuserait-il pas chez Maxime ce qu'il peut excuser chez Cinna ? — Maxime n'est pas aimé, voilà tout : et c'est beaucoup, en effet, au théâtre. Mais ce sont de tristes conjurés, en définitive, de tristes champions de la liberté romaine, bien propres à nous en faire négliger l'intérêt en présence d'Auguste, — que ces deux hommes, qui ne sont guère que des courtisans, égarés, l'un après l'autre, par un trop parfait amour, et enchantés, au dénouement, de rentrer en grâce auprès du maître.

, Le rôle d'Auguste est composé avec beaucoup d'art, de manière à rendre son acte de clémence, au cinquième acte, à la fois émouvant et grand.

Il ne s'agissait pas, pour Corneille, de nous faire sentir, dans une scène unique, la beauté morale de la clémence : il s'agissait pour lui de mettre en œuvre cette idée-là d'une manière dramatique, au terme d'une tragédie en cinq actes. Au théâtre, la clémence ne peut produire tout son effet de grandeur que si elle est réellement émouvante. Or, si nous sommes à peu près assurés d'avance qu'Auguste pardonnera,

(1) IV, 6. Mon sang leur sorvira d'assez puro victime...

V, 3. Et souffrez que »o meure aux yeux do ces amants..»

quelle émotion produira sur nous son pardon? Un Marc-Aurèle assez maitre de lui-même pour ne pas nous laisser douter un seul instant de sa clémence, un homme chez qui le pardon est comme le fruit naturel d'une belle âme, c'est, moralement, un caractère sublime ; mais ce serait un personnage beaucoup moins dramatique que cet Auguste chez qui le pardon peut être longtemps douteux.

Auguste, en effet, n'est pas un empereur dont le passé puisse nous faire attendre de lui une clémence facile. Il a été, — et Corneille a soin de nous le rappeler de toutes les manières dans la pièce, — il a été le triumvir odieux, l'homme des proscriptions, cruel et sanguinaire, non par plaisir sans doute, mais froidement, par ambition, par calcul, par politique. Il n'a reculé devant rien pour arriver au pouvoir : ce n'est pas seulement Ginna qui nous le dit au premier acte, c'est Auguste lui-même qui l'avoue dans son beau monologue, et il sera certainement tenté de punir sévèrement ceux qui auront menacé à la fois son pouvoir et sa vie.

Maintenant, de la part d'un tel homme, un acte de clémence pourra-t-il être encore naturel, et l'être assez pour nous apparaître vraiment comme un acte de générosité, et non point de froide politique ?

Oui, — car, dans la pièce de Corneille, Auguste a déjà cessé d'être l'Octave d'autrefois. Une évolution est en train de se faire chez lui. La possession de l'empire n'est plus le premier objet de ses vœux. Arrivé au terme de son ambition, il a reconnu la vanité du pouvoir; il a trouvé qu'il fallait à son âme d'autres satisfactions plus douces. Il a senti s'éveiller en lui un besoin de sécurité tranquille, un besoin aussi de confiance et d'amitié. Son âme, lasse des soucis d'une ambition absorbante, est avide de se détendre et de s'épancher.

A ce désir de tranquillité, il est tout prêt à sacrifier l'empire : de là sa délibération du deuxième acte avec Maxime et Cinna. — Désir égoïste, dira-t-on : soit ; mais Auguste est dans son droit quand, pour le satisfaire, il veut rendre à. Rome la liberté ; son aspiration vers le repos est légitime, et Cinna qui

l'empêche de la suivre, en mettant en avant l'intérêt de Rome, mais uniquement, en réalité, pour se conserverie moyen de servir et de conquérir Emilie, Cinna est, en tout cas, d'un égoïcme plus condamnable que le sien.

Et puis, si ce simple besoin de tranquillité n'a rien en luimême qui puisse nous intéresser beaucoup en faveur d'Auguste, il en est autrement de l'attachement et de la confiance qu'il cherche en ses amis. Dans Hèraclius, un tyran (1) parvient à être touchant dans sa douleur de se voir renié, à cause de ses crimes, par deux princes dont l'un certainement est son fils et dont aucun ne veut l'être. Auguste n'est plus un tyran, il n'est point odieux comme Phocas, et il nous touche avec sa douleur de se voir trahi par ceux qu'il croyait ses meilleurs amis. Car c'est de la douleur, plus encore que de la colère, qu'il ressent d'abord, quand on vient lui apprendre, au quatrième acte, le complot de Cinna (2). Et comme il parle avec attendrissement de Maxime (3), moins parce qu'il lui doit la vie que parce qu'il lui est reconnaissant de son repentir du dernier moment !

C'est le même accent douloureux qui domine dans le monologue, c'est le même sentiment qui se fait jour dès qu'Auguste se trouve seul avec lui-même : l'angoisse de voir lui manquer ses plus chères amitiés, de se sentir seul en face de sa froide grandeur :

Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie Les secrets de mon âme et le soin de ma vie ? Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis, Si donnant des sujets il ôte les amis...

Si la pensée de l'ingratitude de Cinna lui est cruelle, c'est surtout par la conscience qu'elle lui donne de l'éloignement qu'il inspire, puisque ses bienfaits même ne peuvent trouver

(4) Phocas,

(2) IV, 1. Quoi ? mes plus chers amis ! etc.

en retour que des trahisons II). Et tout cela, c'est la ce pouvoir absolu qui a élé l'ambition de toute sa v veut pas à ce prix, et comme il était prêt à y renoi l'heure dans l'intérêt de son repos, il serait prêt à maintenant, dans un élan plus touchant, atln i trouver, lui aussi, comme tout le inonde, un peu et d'amitié. Et contre ce Cinna qui provoque c' douloureux sentiment de son isolement et de la colère lui vient enfin (2], — avecle désir d'une ven serait celle de l'amitié trahie plus encore que d puissance menacée.

Se venger I mais après f — S'il n'a pu par tant i se faire de Cinna un ami, quelle chance a-t-il d d'autres f — Et puis, il n'y a pas seulement chez lu ragement d'une âme trompée dans ses affections, i la lassitude de sentir autour de lui la haine g Rome (3). Il est las de cruautés et de supplice: trouve plus en lui la sanguinaire énergie di d'autrefois, indifférent à la haine qu'il semait autou

C'est de tous ces sentiments que sortira l'acte de final. Mais Corneille a eu l'art de le rendre do qu'au bout, et cela non par un vain artifice dt dramatique, mais par le développement naturel doit se passer dans l'âme d'Auguste. — Le voilà au acte, en face deCinna, non plus expansif et affectue dans la scène de la délibération, mais grave, énigi solennel. Il commence un long discours, et 11 m qu'on l'interrompe ; il a évidemment l'intention di un effet, il veut dire à Cinna tout ce qu'il a sur I

(1) IV, î .... 31 loi est le destin des grandeurs souveraine»,

Dt de fenj de cœur fonl des Tu

veut dérouler lentement toute l'histoire de ses bienfaits, pour montrer, au terme, le prix dont Cinna devait les payer :

Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner. . .

Il veut ainsi soulager les rancunes de son âme en faisant sentir à Cinna toute la monstruosité de son dessein. A-t-il sa résolution prise, de punir ensuite ou de pardonner ? Non : tout dépendra, sans doute, de l'attitude de Cinna. Si l'empereur trouve chez lui un aveu, sans faux orgueil, un sincère mouvement de repentir, quelque chose enfin qui lui permette de croire que Cinna Ta véritablement aimé, qu'il a été égaré un moment, mais qu'il peut, qu'il veut encore redevenir pour lui un ami, — sans doute il pardonnera. Il se sera contenté, pour toute vengeance, de la confusion qu'il aura infligée à l'ami perfide. Il ne s'est pas dit, dans son pressant besoin de le mettre à l'épreuve, que le moyen employé par lui n'était bon qu'à raidir dans sa fierté Cinna humilié ; — et, irrité alors de le trouver devant lui, le cœur fermé, comme un homme qui n'aurait jamais été que son ennemi (4), il menace, il parle «de supplices (2). Il va le,punir sans doute. • Mais Emilie parait devant lui : il apprend brusquement •qu'elle aussi a voulu sa mort : c'est pour lui une nouvelle douleur :

Et toi, ma fille, aussi !

Il essaie d'obtenir d'elle ce qu'il n'a pu obtenir de Cinna : un regret sincère du crime médité ; il lui rappelle avec attendrissement ses bienfaits; il n'obtient d'elle que des répliques hautaines et impitoyables (3). Il voit Emilie et Cinna se disputer devant lui la gloire de mourir, et il s'irrite de voir ces

(1) Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime,

Et loin de t'excuser, tu couronnes ton crime... (S) Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices. <3) V, 2. ma fille ! est-co là le prix de mes bienfaits ?... etc.

deux êtres, dont l'affection lui eût été si chère, s'accorder d'une manière si touchante dans leur haine contre lui :

Nos deux âmes, Seigneur, sont deux âmes romaines. Unissant nos amours, nous unîmes nos haines...

Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.

L'accent de la colère et de la vengeance gronde de nouveau dans ses paroles (1).

Alors paraît Maxime. — Maxime n'est pas grand'chose, par lui-même, dans la pièce, mais il est beaucoup, en ce moment, aux yeux d'Auguste. Il est le seul ami demeuré fidèle (2) ; il a conspiré sans doute, mais il s'en est de lui-même repenti. — Autre illusion qui tombe : ce n'est pas dans un remords d'amitié, c'est dans un intérêt tout égoïste que Maxime a révélé le complot. — C'est là le dernier coup pour Auguste. — Tous les sentiments attendris qui balançaient dans son cœur la tentation de la vengeance finissent par l'emporter : ces trois êtres en qui si longtemps il a vu des amis, ne pourra-t-il donc pas les toucher enfin ou les reconquérir?— Et il tend la main à Cinna, il s'adresse à Emilie avec la confiance de la trouver désarmée ; il obtient d'elle en effet le repentir que ses reproches n'avaient pu provoquer ; quant à Cinna, il est trop heureux de pouvoir dès lors sans honte laisser éclater ses remords et sa reconnaissance. Auguste oublie donc leur crime : il lui est trop doux de l'oublier ; il est tout à la joie de retrouver « ses amis (3). »

i IL

Ainsi la clémence d'Auguste naît , surtout, d'un élan du cœur, d'un généreux attendrissement de son àme. C'est là

(1) V, 2. Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide...

(2) V, 3. .Approche, seul ami que j'éprouve fidèle.

(3) V, 3. •• Vous conserve innocents, et me rend mes amis.

ce qui rend ce dénouement si touchant dans sa grandeur. L'admiration que nous fait éprouver Auguste n'est pas une admiration un peu froide, comme celle que l'on ressent le plus souvent devant un Horace ou devant une Emilie. Elle est mêlée d'une pénétrante émotion, et se traduisait, dit-on, par des larmes chez des spectateurs tels que le grand Condé. — Comme empereur, Auguste avait le droit de punir; comme homme, il avait des raisons de se venger; mais il a trop aim é Cinna pour avoir, en définitive, le courage de sévir contre lui. Le souvenir de l'amitié passée l'emporte sur le ressentiment de la trahison présente, et décide l'âme d'Auguste dans le sens du pardon. Cela est généreux; cela est aussi profondément humain, sans rien de la grandeur un peu forcée de certains héros cornéliens.

Au fond de cet acte de clémence, et pour lui donner toute sa signification, il y a, de la part d'Auguste; un acte de repentir à l'égard du passé. — Il peut être beau de dédaigner l'empire, quand on a bouleversé le monde pour y parvenir, mais cela ne suffit pas pour qu'on ait droit, dès qu'on en ressent le désir, au repos tranquille d'un honnête et obscur citoyen ; on peut éprouver, même quand on est le maitre du monde, un besoin d'épanchement et d'amitié, mais on n'a pas le droit de trop reprocher à ceux que l'on croyait ses amis leurs trahi sons, quand on n'a soi-même reculé devant aucune perfidie pour satisfaire une égoïste ambition —Tout cela, Auguste se le dit à lui-même. Le remords de son passé ébranle son assurance en son droit de punir (1/ ; et ce doute, loin de l'abaisser, achève de le réconcilier avec nous. On lui sait gré d'être tenté de s'accuser lui-même au lieu d'accuser Cinna ; on lui sait gré d'être sévère pour ses propres crimes d'autrefois autant que pour le crime présent d'autrui,— et de sentir qu'il y a, dans la haine de Rome, dans les trahisons de ses meilleurs amis, dans la douleur qu'il en ressent, une sorte de jusle expiation de son passé. C'est parce que nous le lui voyons ainsi expier en

(1) IV, 2. Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre... Et souffre des ingrats après l'avoir été.

quelque sorte, t le lui pardonne tinuer à en prol c'est Cinna luipousse à le (Mi tion à son égan sa clémence fins sion : en accord; nôtre ; en oublia de nous foire o C'est ce qu'Ei de la pièce :

Le ciel a résot Et pour preuv

Fille d'un proscomme le symtn triumvir; elle é des crimes d'0( somme, associer car sa rancune semblables qu'Oi elle parler enc abdique sa hain pour ainsi dire 1' debout dans sa s< Ainsi, la cléi cri plions du triu meut de Cînna. j

(Ï)C(. pluihiul, p.

train de se dégager d'Octave : la bonté marquait chez lui une transformation; il lui reste à la compléter par sa clémence; il lui reste à mériter tout à fait cet apaisement qu'il désire autour de lui, cette affection dont il ressent le besoin. Car les bienfaits, soit envers Cinna, soit envers Emilie, ont.pu lui être faciles, après tout ; ils ne devaient pas suffire à faire oublier le passé. Il faudra voir à l'épreuve si la transformation est réelle et sincère, si, chez Auguste menacé, le triumvir ne reprendra pas le dessus. L'épreuve, c'est la conspiration de Cinna ; épreuve d'autant plus douloureuse qu'Auguste trouve dans les conjurés ses meilleurs amis. Il en sort triomphant, et désormais pardonné.

Ainsi, un besoin sincère et touchant d'affection vraie, un attendrissement venant de son amitié pour ceux qui le trahissent, un désir de regagner et de s'attacher plus sûrement leurs «cœurs; — une lassitude aussi d'être sévère et cruel, une indifférence survenue à l'égard d'un pouvoir qui ne vaut pas les haines qu'il excite, — un remords, enfin, à l'égard du passé, avec la conscience d'une expiation justement méritée; — un effort généreux vers un idéal de grandeur et de bonté : voilà ce qu'il y a dans la clémence d'Auguste.

Tout cela, dira-t-on, ce n'est guère l'Auguste de l'histoire. — Peu importe : c'est celui de Corneille.

LIVIB.

On trouve donc, en s'en tenant au texte même de Corneille, assez de motifs généreux et désintéressés pour expliquer la clémence finale d'Auguste. — On a pu prétendre, cependant, que ces motifs-là ne sont pas les seuls à déterminer là résolution du personnage et que dans cet acte de clémence, — au lieu de voir simplement un acte de bonté, d'amitié, de repentir, — il faudrait voir aussi — et peut-être surtout — un acte de politique.

Il y a, malheureusement, quelque chose, dans la pièce,

qui semble autoriser cette interprétation fâcheuse pour le héros de Corneille : c'est le rôle de Livie.

Livie intervient dans la pièce après le monologue d'Auguste : puisque la sévérité n'a pas réussi à l'empereur et n'a pas empêché les complots de se renouveler sans cesse contre lui, elle l'engage à essayer la clémence comme un calcul plus habile.

Cette intervention, dit-on, supprime, chez Auguste, la spontanéité de sa clémence. — Cela seul ne serait pas bien grave. Qu'importe, après tout, que l'idée de la clémence soit suggérée du dehors à Auguste, au lieu de naître spontanément Chez lui? Il a toujours le mérite d'accepter celte idée, de l'adopter et de la faire sienne. Livie aura eu pour rôle de jeter en passant dans l'âme d'Auguste une idée qui, repoussée d'abord, germe ensuite sourdement en elle et finit par triompher. Si l'idée est généreuse, le mérite d'Auguste n'est pas diminué parce qu'elle lui aura été inspirée par Livie : la lutte reste la même en lui contre les tentations de vengeance. — On pourra toujours dire, alors, que le rôle de Livie est superflu, pu isqu' Auguste peut être amené tout seul â cette idée par le travail qui doit s'opérer dans son âme : on ne pourra pas dire qu'il fasse beaucoup de tort au rôle d'Auguste.

L'inconvénient est que l'idée de la clémence n'est suggérée - par Livie que comme un calcul de politique : n'est-ce pas dans le même sens, dès lors, qu'elle sera retenue et appliquée par Auguste ï En admettant même qu'une raison d'intérêt ne soit pas seule à décider son pardon, n'y contribue-t-elle pas tout au moins dans une assez large mesure ? — Auguste, sans doute, ne serait point vil pour mêler à sa clémence quelques considérations de politique : un pareil calcul est assez légitime de sa part; seulement il ôterait à son pardon beaucoup de sa beauté. Auguste en serait plus vrai, peut-être, mais aussi moins grand.

On peut, assurément, trouver de quoi répondre encore à cette objection. — On peut faire remarquer, par exemple. qu'Auguste rejette d'abord, et assez rudement, le conseil de

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Livie : il le suivra plus tard, en apparence, parce que la générosité seule, sans aucune considération d'intérêt, le ramène à Pidée du pardon. Ainsi la clémence que Livie lui conseille est intéressée, celle qu'il pratique ne Test pas ; Auguste a retenu ridée de Livie, mais enj'épurant. — Corneille, alors, aurait fait paraître Livie dans sa pièce pour conserver Tidée, — qui domine dans le récit de Sénèque , — de Futilité d e la clémence ; seulement, tandis que, dans Sénèque, Auguste adopte cette manière de voir en remerciant Livie (i), dans Corneille il ne la retient pas.

Il la contredit même énergiquement. Sa réponse au conseil de Livie, c'est que la clémence est une absurdité en politique ; il faut, selon lui, punir, ou cesser de régner (2). C'était là, en effet, la seule alternative qu'il envisageait dans son monologue : cesser de régner, — de vivre peut-être, — ou punir. — Le pardon d'Auguste serait alors d'autant plus méritoire qu'Auguste croirait risquer davantage en pardonnant. Il risquerait, sciemment, en faisant grâce à Cinna, son pouvoir, sa vie même ; — et, en effet, il a dit, dans son monologue, qu'il n'y tenait point, s'il lui fallait toujours être haï (3). — Ainsi, en conservant la scène de Sénèque, Corneille en aurait changé le sens : il s'en serait servi pour montrer que la croyance à l'avantage de la clémence, motif principal de la conduite d'Auguste dans Sénèque, n'est nullement parmi les motifs de la conduite d'Auguste dans sa pièce. L'utilité de la clémence, il la fait exprimer par Livie, afin de la faire nier par Auguste* qui n'en doit représenter que la grandeur.

— Tout cela est possible, mais le contraire, malheureusement, l'est aussi. Qui empêche d'admettre qu'Auguste, en luimême, a fini par reconnaître la justesse d'un avis regardé

( 1 ) Uxori gratias egit . . .

(2) Depuis vingt ans je règne et j'en sais les vertus...

Et la seule pensée (d'un tel attentat) est un crime d'Etat,

Une offense qu'on fait à toute sa province,

Dont il faut qu'il la venge ou cesse d'être prince. (IV, 3.)

(3) Meurs : tu ferais pour vivre un lâche et vain effort... (IV, 2.)

uvik 201

d'abord comme ridicule ? Il a commencé par déclarer que la clémence au point de vue politique lui paraissait absurde ; mais ses idées à ce sujet ont pu se modifier dans la suite. Rien ne le prouve, assurément, car il n'y a dans tout le reste de son rôle aucune allusion à ce prétendu avantage du pardon ; mais si Auguste n'en dit rien devant Cinna ou devant Emilie, nous pouvons penser du moins qu'il s'en est dit quelque cbose à lui-même. Sans doute il s'expose toujours à quelqjie risque en pardonnant, car rien ne lui garantit que le pardon aura réellement l'effet promis par Livie; mais il suffit qu'Auguste s'en promette ce résultat pour nous apparaître comme intéressé dans sa clémence même.

Et il semble que Corneille ait tenu à ne pas nous laisser oublier l'influence qu'ont pu avoir sur Auguste les inspirations de Livie, car il fait parler Livie, au dénouement, comme si elle avait le droit de reconnaître dans le pardon d'Auguste le fruit de ses avis : dans l'enthousiasme de voir ses conseils écoutés, elle se fait prophétesse pour garantir à Auguste qu'il en éprouvera les salutaires effets. Ici l'inconvénient n'est plus le même: la tranquillité de l'avenir peut parfaitement être présentée, pour Auguste, comme une récompense qu'il n'a point cherchée ; mais tout ce que Livie prédit ainsi, Emilie nous le faisait déjà entrevoir, — en renonçant à sa haine,— avec plus d'autorité et sans faux appareil prophétique (1) : la soumission d'Emilie, à elle seule, était, pour Auguste, une bien meilleure garantie de la tranquillité future, que toutes les prophéties de Livie.

En résumé, il eût mieux valu laisser de côté, complètement, dans la pièce, cette idée parasite de l'utilité de la clémence, qui vient se mêler, mal à propos, à notre impression. L'intervention de Livie a tout d'abord le tort d'être inutile, puisque le rôle d'Auguste peut fort bien s'en passer; et comme il n'y a dans la suite de ce rôle aucun mot qui permette de préciser l'effet de cette intervention sur rame d'Auguste, on

<i) Cf., pins haut, p. 197.

peut toujours, dès tors, se poser cette question : dans quelle mesure Auguste retient-il, au moment de son pardon, l'idée mise en avant par Livie? — Le doute seul, sur ce point, est fâcheux. L'intervention de Livie fait tort au rôle d'Auguste par la seule équivoque qu'elle jette sur sa clémence. D'autant plus que cette malheureuse scène avec Livie a, vers la fin tout au moins, quelque chose d'un peu comique. La brutalité de la réponse d'Auguste (i), l'accusation qu'il jette à Livie de ne se laisser conduire que par l'amour des grandeurs (2), l'insistance de Livie qui s'attache à ses pas pour le convaincre (3), tout cela donne un peu trop à cette conversation l'air d'une vulgaire scène de ménage. Sans doute une certaine familiarité peut venir interrompre à propos la noblesse soutenue du ton tragique, encore ne faut-il pas qu'elle aille trop loin, — et elle va certainement trop loin quand elle gâte, ne fût-ce qu'un moment, par une impression de vulgarité, un rôle comme celui d'Auguste.

Du reste, ce personnage de Livie, nommé de temps en temps dans la partie antérieure de la pièce, mais apparaissant brusquement au quatrième acte pour jouer dans l'action un rôle décisif, puisqu'il jette dans l'âme d'Auguste l'idée de la clémence, — ce personnage ne saurait exciter par lui-môme aucun intérêt. Voltaire le condamne franchement (4), et il nous semble qu'il a raison. Le rôle de Livie reste un défaut dans Cinna, et un assez grave défaut, puisqu'il a pour effet de compromettre le rôle de celui qui doit être le héros de la pièce.

(1) Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme...

(2) C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune...

(3) Il m'échappe : suivons, etc...

(4) Cf. Commentaire, IV, 3.

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